‹ Fragoletta, Nouv. édChapitre 16 sur 226 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

seule du peuple, c'est-à-dire les hommes éclairés, avait senti le bienfait: mais les extrémités du corps politique demeuraient froides devant tout ce qui n'était pas un avantage immédiat et matériel. Les conquérans d'ailleurs avaient des fautes à se reprocher. Ce n'était plus cette république française que Robespierre avait une fois sauvée malgré l'horreur de sa dictature : c'était un gouvernement timide, déjà avide de richesses, ébranlé sur ses bases et trop peu indépendant pour laisser agir l'indépendance de ses alliés. Ses commissaires étaient frappés de craintes égales entre les patriotes et les fauteurs du pouvoir tombé. Ils s'affaiblissaient et affaiblissaient leurs partisans. La nouvelle garde nationale, désarmée, avait été obligée d'échanger ses mousquets contre les discours d'Abrial, et les agens de Caroline avaient conservé leurs stylets. Abrial, Faipoult, Championnet lui-même n'avaient pas su intéresser un assez grand nombre de citoyens à la conservation de l'ordre nouveau. Qu'importait à quatre-vingt mille lazzaronis que nos proclamations les entretinssent chaque jour de la gloire de leurs aïeux, Lucaniens, Campaniens, Samniles, dont ils n'avaient jamais entendu parler? Le corps des pêcheurs réclamait- il l'abolition de quelques taxes, on lui répondait : « Votre Claude est en fuite, et Messaline est tremblante. » C'était l'obliger d'aller étudier l'histoire romaine pour comprendre son bonheur. Ce qui était compris, c'était la menace du bas clergé, excitant partout les superstitions fanatiques : quelques orgues enlevées aux églises pour être fondues en balles devinrent un

attentat sacrilège. Au lieu de nourrir et de solder les débris de l'armée royale, qui eût changé de drapeaux' volontiers, un nouveau ministre de la guerre faisait déclarer indigne de servir la patrie quiconque avait porté l'ancien uniforme. Les méconlens se réunissaient et il se tramait une insurrection qui, commencée d'abord à Textrémité de la Calabre, s'étendait de proche en proche pour envelopper les Français au milieu de leur sécurité. Chaque jour ils donnaient dos fêtes : leur situation devenait l'image de cette ÏSaples elle-même, qui, jetée comme Tarche d'un pont entre la Solfatare et le Vésuve, repose sur le double cratère qui peut l'engloutir à toute heure.

Il y avait, à l'extrémité de cette pointe de terre qui s'approche le plus près de la Sicile, au fond du golfe de Sainte-Euphém.ie, et non loin du petit village de Pizzo, lequel devait, dix-huit ans plus tard, voir tomber une couronne du front de Murât , il y avait un homme qui gouvernait à son gré l'enthousiasme de celte conspiration naissante. C'était le fils d'un baron calabrois. Exilé de la cour de Messine par la toute-puissante jalousie d'Aclon et rejeté sur sa terre natale en enfant perdu, Ruiïo allait devenir malgré lui une espèce de héros. Coiffé du large chapeau rouge, entouré d'une ceinture de pistolets, monté habituellement sur un de ces ânes infatigables qui sont pour la Calabre ce que le chameau est pour le désert, le cardinal Ruffo distribuait des indulgences et des cartouches aux paysans qui accouraient s'enrégimenter sous ses ordres. Tantôt , sous l'ombre d'un carroubier, on le voyait consulter son

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