‹ Fragoletta, Nouv. édChapitre 164 sur 226 · CHAPITRE Xllf · texte numérisé non relu

CHAPITRE Xllf

qu'il ne fût pas, durant l'obscurité transparente de cette helle nuit et pendant la comparaison qu'il en faisait avec le ciel de Naples, exalté par la volontaire erreur où il laissait flotter son souvenir.

— Ils viendront, dit-il enfin, ces momens où la réalité fera place à nos rêves.

— Rêvons, dit Adriani.

— Tous défieriez-vous des dispositions de Camille et de la véracité de sa lettre ?

— Je me défie de tout ce qui n'est pas le moment présent. Qu'est-ce qu'il y a de vrai, de sûr, de juste au monde excepté ce qu'on sent et ce qu'on désire aujourd'hui? Pour moi, j'étudie dans vos meilleurs livres, et voilà ce que j'ai retenu d'un de nos philosophes : a Hors l'être existant par lui-même, il n'y a de beau que ce qui n'est pas, et le pays des chimères est le seul digne d'être habité. »

— Et sous quel nom comprenez-vous donc l'amitié et le dévouement? demanda d'Hauteville.

Il voulut accompagner ces paroles des mêmes et affectueuses caresses qu'il venait de recevoir. Adriani se retira par un sentiment de retenue singulière, puis se rapprocha de lui passionnément.

La voiture cheminait. Les glaces, ouvertes à la droite du frère, étaient levées du côté d'Eugénie à cause de la fraîcheur du soir, et Adriani, la tête inclinée vers elle, recueillait, aspirait pour ainsi dire ses paroles et son souffle. Tout lui semblait devenu sa conquête dans cet étroit espace-, il s'enivrait de la pensée que l'air dont il vivait avait déjà animé Eugénie. Les vêtemens légers du bal ne les séparaient pour

ainsi dire plus, et les voluptueux contacts étaient encore capricieusement augmentés par les balancemens du voyage. La pauvre Eugénie sentit une inexprimable langueur. Elle avait d'abord pris part à l'entretien , puis elle cessa de répondre , et quand son frère demanda, après un long silence : (c A quoi penses-tu? » elle répliqua sans beaucoup de vraisemblance : « A ce pauvre animal blessé. »

— Sachons un peu, dit d'Hauteville , s'il marche mieux.

Eugénie se dégagea de sa place avec vivacité, se leva , ouvrit de son côté -, d'Hauteville se pencha de l'autre, et, affranchi un moment de toute surveillance, Adriani osa envelopper de son bras les genoux tremblans et affaiblis d'Eugénie. Puis il se leva à son tour, soit pour l'empêcher de rentrer encore à sa place, soit afin de regarder lui-même et d'avoir l'air de prendre une part à cette sollicitude^ mais il resta derrière la^jeune fille, occupé à contempler toute la richesse de cette taille et ce col gracieux, éclairé en ce moment depuis l'endroit si blanc, si doux où naît une chevelure ondoyante et soyeuse jusqu'à celui où il se perd dans la collerette pour aller se joindre à la rondeur des épaules. Il ne posa nulle part ses lèvres j mais il effleura ce cou si beau d'un souffle ardent et rapide et rendit ainsi électriquement l'impression qu'il ressentait lui-même du presque toucher de cette peau virginale et du vague parfum de violette émané de cette tête chérie.

Quand Eugénie retomba confuse sur son siège , Adriani parla à d'Hauteville et parvint à distraire son

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