‹ Fragoletta, Nouv. édChapitre 170 sur 226 · CHAPITRE XIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIII

— Il a fait de si belles conquêtes depuis, dit le vieux courtisan de Louis XV, qu'il a eu le droit d'oublier celle-là.

— Enfin, ajouta-t-elle, avez-vous résolu quelque chose ? Nous voilà en petit comité, personne de suspect , expliquez-vous.

Barras montra de la tête un domestique assis au bas bout de la table, suivant l'usage antique de sa maison féodale.

— Nous avons résolu de vous adorer toute la vie, mesdames, dit-il en souriant.

— En ce cas , vous méritez bien d'être trompé , perdu et détrôné, ajoula-t-elle plus bas.

— Il n'y a que les dupes qui soient heureuses , ma chère. Vous savez bien que je ne demande qu'à

être trompé, pourvu que ce soit un peu plus

ingénieusement.

L'appétit et la gaîlé languissaient- on tint table bien moins longtemps que de coutume, malgré les efforts du directeur. Il eût bien voulu trouver dans le vin d'Arbois un peu de cette ivresse que ne lui donnaient plus ni le pouvoir ni l'espérance, mais une appréhension involontaire le saisissait par intervalle. Pour être distrait, il était trop occupé à se distraire.

Il semblait que M"*^ T répondît à sa pensée intime quand elle lui dit enfin à l'oreille, au moment de quitter le festin et comme ses yeux étaient attentivement fixés sur une colonne: « Balthazar, que lisez-vous donc écrit sur cette muraille ? »

Barras tressaillit.

— J'y vois que la jeune sœur de M. d'Hauteville est aussi belle que vous, dit-il avec amertume.

— C'est possible, trompeur effronté -, mais aucune femme n'a mon dévouement pour vous 5 si vous succombez... je meurs I

— Eh bien, vous avez dit cela comme un ange.

— Mes amis, poursuivit à haute voix la même enchanteresse dès que tous les convives furent réunis dans le boudoir , il faut me seconder à l'instant pour arracher de lui une résolution décisive. Je ne sais si vous lui avez montré le péril tel qu'il est, mais il ne saurait être plus grand. Il ne vous reste peut-être pas quarante-huit heures pour agir. Je connais beaucoup de menées , je sais nombre de projets prêts à éclore, vous pouvez vous en rapporter à une femme. C'est ce soir qu'il faut se décider! Allons, messieurs les chapeaux bordés , dit-elle en s'adressant à quelques militaires , demain à cheval I Et vous, mesdames, si Bonaparte triomphe, il sera austère et maussade, je vous en avertis.

— Diable ! s'écria Barras, il faut empêcher d'arriver à l'usurpation un homme qui aime sa femme et qui n'est point galant I

— Plaisantez, mon cher ami, vous payerez Tépigramme assez cher pour avoir le droit de la risquer. Jours de ma vie! nous ferez-vous jouer maintenante tous deux le rôle de Cassandre , vous en homme et moi en femme .^ Si vous vous laissez voler le pouvoir par ce caporal insolent, vous deviendrez responsable de tout le mal qu'il va faire , de tout le bien qu'il ne fera pas.

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