‹ Fragoletta, Nouv. édChapitre 183 sur 226 · CHAPITRE XIV. Iâ · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIV. Iâ

lécher les mains. La mère d'Eugénie devint pâle et tremblante.

— Je n'aurais pas cru le maître si loin ou absent depuis tant de jours , dit le major, si ma sœur ne rassurait sans doute comme vous. Au reste , je demande excuse puisque j'importune si tard : je verrai Philippe Adriani dès qu'il sera jour, et il m'expliquera peut-être ce que vous pouvez ignorer, ma mère.

— Ce n'est pas lui, c'est moi qu'il faut tuer, Marins , dit Eugénie en cherchant à s'emparer des armes de son frère.

— Infâme ! s'écria celui-ci.

— Eh ! la pauvre enfant , dit la mère , ne voyezvous pas bien quelle est dans le délire ! Sait-elle seulement ce qu'est ou n'est pas le déshonneur ? Elle prend pour le mal son ignorance ou sa peur de mal faire.

— Non, non, dit Eugénie^ point decette pitié : qu'il vive ! et je suis trop heureuse si mon frère me tue.

— Sois heureuse , dit le major en s'avançant d'un pas.

Mais, déjà désarmé par le sourire résigné de sa sœur, il prit ert pitié sa propre colère et se dit que ce n'était pas elle qu'il devait frapper. Il s'élança hors de l'appartement, Eugénie lut dans son regard d'adieu l'arrêt de mort de Philippe, sa tête se pencha, une convulsion vive roidit son corps , et ses beaux yeux , devenus blancs, se perdirent demi-fermés sous leurs paupières.

M™^ d'Hauteville eût voulu suivre son fils, II. n

lU FRAGOLETTA.

l'arrêter, le dissuader, le consoler peut-être de plusieurs chagrins à la fois 5 mais Tétat de sa fille la retint. Elle ne choisit pas même entre eux 5 car on n'a jamais qu'un enfant, c'est celui qui souffre le plus.

D'HaulevilIe épia avec une sinistre impatience les premières clartés du matin. On était déjà à la fin de l'automne \ un peu plus de la moitié du mois de brumaire était écoulée ^ mais la lumière tardive, dissipant peu à peu les brouillards, vint enfin promettre un de ces beaux jours qui contrastent souvent avec nos peines ou nos regrets.

D'Hauteville s'attendait bien à ne point trouver Adriani à son hôtel 5 il s'attendit même, après cette visite faite, à ne pas le rencontrer à Auteuil, où il avait assuré ses hôtes qu'il se rendait^ mais il voulut n'avoir rien négligé pour une prompte rencontre. Il monta à cheval, suivit rapidement la rive droite de la Seine et gravit la côte élevée du village où se conserve la mémoire de plus d'un de nos grands hommes. Là, il demanda infructueusement l'étranger dans la seule maison où Adriani fût connu.

Il revint ensuite plus lentement vers Paris. De sombres projets l'occupaient, le bonheur échappé ne lui laissait-il donc quune vengeance à poursuivre? et les soins si graves de l'honneur de la famille, de la protection d'une mère et d'une sœur, remplissaientils toute cette âme généreuse?

« Ainsi je me promettais la félicité, et j'ai rencontré le désespoir, se disait-il. Ici la lâche trahison pour l'amitié, là-bas l'abandon pour l'amour. Ma seule

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