‹ Fragoletta, Nouv. édChapitre 2 sur 226 · CHAPITRE I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I

ce soir môme à Naples. Le reflet des lumières que nous voyons au-dessus du fort Saint-Elme pourrait bien être une illumination qui signale son triomphe. Nos camarades sont heureux! ils jouissent déjà des honneurs de la victoire et des agrémens d'une grande ville ; tandis que nous , nous sommes arrêtés ici par une poignée de bourgeois et de prêtres. Mais patience, nous aurons notre tour. Ma foi, la république va bien ; le Directoire a organisé partout le succès j les nouvelles d'Egypte sont bonnes, et il paraît que Bonaparte va apprendre aux mameluks la

Marseillaise et le Pas de charge Mais tu ne m'é-

coutes pas ; que diable as-tu ?

— Mon cher , dit d'Hauteviile , je suis triste.

— Est-ce cette lettre que tu as reçue ?

Et une seconde balle fit tomber quelques feuilles sur le chapeau du commandant.

— Du diable si je reste ici , ajouta-t-il , je crois que le tronc de ce vieil olivier sert de point de mire à ces imbéciles.

—Hélas! oui, dit le capitaine c'est celte lettre.

— Eh bien , ta mère est-elle malade ? Ta sœur, doi>t tu es le seul protecteur maintenant, a-t-elle besoin de ta présence ? S'agit-il d'un mariage , d'un séducteur? Voudrais-tu être à Paris?

— Non assurément, dit vivement le capitaine. Je suis tranquille sur le sort de ma famille. Ma mère est mieux portante, et tu oublies qu'Eugénie a à peine quinze ans. Chère Eugénie ! Ce ne sont pas eux qui m'affligent: c'est c'est le souvenir de cette pauvre Honorine.

— QuiPM'"^ deT ?AhI ah! tu es un peu plus

tendre de loin que de près , à ce qu'il me semble. As-tu assez abusé de Taffection de celle-là! Une veuve charmante : elle est libre , elle t'adore , elle t'a sacrifié, je crois, tout ce que le cœur sacrifie^ et toi, comment as-tu répondu à tant de fidélité? Vous êtes sans pitié , vous autres , ma parole d'honneur ! Vous ne prenez pas même la peine de tromper. Tous ne mettriez pas un matelas au-dessous de la fenêtre par laquelle vous jetez vos victimes. Ah çà, elle est donc furieuse ?

D'Hauteville ne répondit pas.

— Elle est donc désespérée ? ajouta l'étourdi commandant.

— Elle est morte! dit le capitaine d'Hauleville. Et son geste, sa figure, le son de sa voix, exprimaient un profond chagrin.

— Morte , grand Dieu !

— Et j'en suis la cause. Elle m'a écrit la plus touchante lettre, les plus pénibles adieux qu'on ait jamais pu lire. Elle a voulu que ce dernier billet ne fût mis à la poste que le jour même où elle serait portée à sa dernière demeure , et j'ai senti à cette lecture que pour avoir trahi tant de bons sentimens je mériterais une punition du ciel.

— Prends donc garde, dit le commandant, qu'il ne t'entende et ne se fasse ici même le vengeur de la morale. Mais console-toi, mon camarade, tu n'es pas cause de cet affreux accident. Que ton bon cœur n'aille pas s'exagérer un mal sans remède. Que veuxlu, mon cher, l'amour ne se commande pas. Ce sen-

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