CHAPITRE XVI
connaissait celte action sans soupçonner Tauleur, mais que Savérelli a poursuivi jusqu'à la mort, Liilo. Le génoYcfin baissa involontairement les yeux.
— Mais celte prétendue intervention de la servante, ce n'est pas ce Liilo (dont je n'ai jamais entendu parler) qui a pu vous en donner l'idée ?
— La servante elle-même, reprit la marquise en se soulevant avec eiîort sous ses couverlures en lambeaux. Le destin de celte fille a éîé bizarre. Sa première erreur l'entraîna dans mille autres, et enfin un seigneur libertin et infirme la rencontra dans les lliéàlres de IVaples : il remmena en Calabre, et elle prit sur son esprit un tel ascendant quelle se fit épouser. Elle a été riche, elle a été honorée: mais la pauvre fille resta chargée d'un péché qui s'élève et qui grandit contre elle après dix-huit ans. Que lui sert d'avoir été riche et honorée? Elle meurt de soif et damnée. Ayez pilié d'elle.
— C'est vous ?
— C'est moi! Ayez la charité de me donner à boire.
Le moine, comme enlevé du siège où il était assis par une force surnaturelle, se dressa sur des jambes tremblantes de toute la hauteur de sa taille ^ il se couvrit la face des deux m.ains, poussa un cri d'horreur et disparut.
D'Hauleville n'eut plus d'expédient à chercher pour sortir de la courte captivité qu'il venait de subir, car le fugitif avait été assez troublé pour oublier de fermer les portes, soit par l'effet de cette confession qu'il venait d'entendre, soit par l'aspect de d'Haute-
lO^ Fr.AGOI.ETTA.
\illo, qu'il rencontra lui-même devant lui en fuyanl. Le Français s'éloigna aussi presque aussitôt, car il entendit le dernier soupir de la religieuse.
Le major, livré à mille réllexions nouvelles, se retrouva dans celte espèce de jardin sinistre où tant de cœurs glacés reposaient, au milieu de ces gazons fleuris qui ne recelaient que des dépouilles. Il vit sur cette enceinte se lever Tétoiie du soir, du silence, du bonheur, avant que son guide reparût; mais Proni reparut presque en même temps.
— On vous attend, dit la sœur.
— ."Mon gentilhomme, répéta l'huissier, il ne fait pas bon pour votre excelleiice. Partez dici, partez.
— Je le sais mieux que vous, dit tranquillement d'Iïauleville. J'ai en face l'ennemi qui m'a déjà fusillé sur une barque et condamné à mort dans une junte. Jugez s'il me fera quartier. Mais ce que je cherche vaut mieux que la vie.
— Je vous ai écrit deux mots pour vous donner un avis sOr, et je vous serais utile encore si le porche de réglise n'était pas la limite de nos Etats-, mais si vous voyez Cosima
— llenlre à l'instant ou je le fais prendre, dit la louriére; ivrogne, mécréant, espion I
— Assez, dit rofticier de la justice civile, la cause est entendue, ou plutôt tout ce que vous voudrez, la bonne, car en fait d'injures, il n'y en a qu'une qui soit mortelle, et vous ne m'appellerez jamais vieille femme !
— Ici, seigneur, c'est ici, dit enfin la louriére, pûle de colère, en soulevant pour dUauleville. A l'exlré-
CHAPITP.K XVf. l'i-'î
mile d'un corridor, une porlière de drap brun de pure laine de Ségovie.
D'Hauteville, si empressé lout à l'heure, hésita un moment avant d'approcher. Une femme était seule, voilée, dans le parloir. Les losanges de fer et d'or qui séparaient les étrangers des recluses montraient celles-ci assises à l'écart, et le major ne reconnut bien celle qu'il cherchait au mépris de tant de périls qu'après avoir recueilli en retenant ses mouvemens et son haleine les premiers accens de la voix. Ce doux parler, ce langage italien qu'il n'avait jamais entendu prononcer qu'à elle seule, du moins avec les inflexions qui trouvaient le chemin de son cœur, lui rendit l'illusion de ses premières pensées. Il s'appuya pour retrouver sa force ^ il posa sa main sur sa poitrine comme pour adoucir l'impression du coup qu'il venait de sentir.
— Si c'est pour moi, 3îarius, dit celle qui lui était enfin rendue après tant de vœux, pour moi qujL» vous vous exposez à une mort [jresque certaine, je suis touchée et aiïligée de vous voir. Je sais que vous m'avez cherchce où je n'étais plus : j'ai voulu regagner le pays où je suis née afin d'y consacrer à Dieu mes derniers jours, car le rêve que vous poursuivez encore, celui de l'existence, est fini pour moi.
— Pourquoi me parier ainsi , dit-il, et vous jouer d'une affection aussi vraie, aussi éprouvée que la mienne?
— Parce que je suis morte, dit la jeune fille; parce que le seuil de cette maison est celui où notre Dante aurait pu tracer l'inscription terrible que nous admi-