‹ Fragoletta, Nouv. édChapitre 208 sur 226 · II. n · texte numérisé non relu

II. n

rions autrefois ensemble sous les orangers de Sorrente. Baissez donc des yeux qui expriment encore des espérances et Tivressc d'un bonheur inconnu ici.

— Se pourrait- il qu'on se revît sans se retrouver sur cette terre ?

— Où ne sont plus les mêmes pensées, dit-elle, le même être ncxiste plus. Pour moi, je ne suis plus qu'à peine un souvenir de ce que vous avez cru connaître, un portrait demi-effacé de la pupille de Lillo. Mais ne rappelons pas des lemps d'innocence : ignorer composa toute ma vie ; connaître est déjà un enfer, et pour m'affranchir de celui-là, je commence à dépouiller Tàme humaine. J'espère que je n'en aurai bientôt ni les regrets, ni les peines, ni Tappareîice , ni le souffle.

— Et votre existence est toujours la mienne, dit d'Ilauteville; vous disposez encore de deux âmes à la fois.

— Allons donc, — dit en souriant la jeune solitaire, dont il crut remarquer la pâleur à travers son voile. — Essayez de vous souvenir en quel lieu nous sommes. Le néant est plus facile à comprendre et à expliquer que cette vie. Voulez -vous regretter la mobile alîection d'un être bizarre.^ Yiendriez-vous dans ce pays des fables, ajouta-t-elle , chercher, comme Orphée, une ombre? Peut-être marcheraitelle avec quelque préférence sur vos pas ^ mais un seul regard la ferait aussi évanouir.

— Cessez; ne vous efforcez plus de me tromper : vous n'avez point prononcé de vœux encore, je le sais.

— A leurs autels peut-êlre, devant leur Dieu, que

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j accuse d inconséquence et de méchanceté? Mais sachez donc que je me suis promis à moi-môme de mourir, et la volonté d'un être qui n'a pas jusquMci manqué de courage est déjà un fait à moitié accompli.

— La certitude de mon malheur ne changera rien

à votre résolution ?

— Je ne puis rien pour aucune créature condamnée encore aux épreuves de cette terre. Mais c'est assez nous occuper de moi ; parlons de vous,

— C'est la môme chose, dit d'Hauteville.

— Que demandez-vous, que cherchez-vous à Naples, major?

— Ingrate! ce n'est pas vous seule, j'en conviens : il est un autre besoin de ce cœur déchiré, et j'ai espéré que la vengeance ne me serait pas refusée, à défaut de l'amour.

Il s'arrêta alors parce qu'il vit sourire et frémir à la fois Camille et qu'il y avait dans son maintien , malgré l'apparence de quelque sécurité, je ne sais quelle terreur involontaire dont il attribua la faiblesse à l'affection qu'elle portait à son frère. Il s'était déjà étonné de ne pas la trouver en deuil et pleurante : u II vit donc encore ! se dit-il -, on m'a trompé. ))

On ne vous a sans doute pas informée du sort

d'Eusenie

— Pardonnez-moi.

— Eh bien, je suis venu ici rendre heureux un double couple, ne former qu'une seule famille ou en affliger deux.

— Quoi ! ma vie? Si ma vie, dit-elle, n'était pas

rJG fhagolktta.

enchaînée a la \àlre, il vous faudrail celle de Philippe ?

U'Hauleville n'osa répondre, bien que rassuré encore sur la dureté même des paroles qu'il retenait par l'idée d'un malheur dont il se croyait informé et que la recluse avait pu ignorer jusqu'ici. Elle poursuivit avec un accent plein de froideur :

— Le mal se répare donc par un autre? une erreur involontaire par un crime calculé?

— Mais approuvez-vous Adriani? Penseriez-vous qu'il valût mieux fuir et se déshonorer que rendre l'honneur? prendre ou donner le nom d'homicide qu'échanger avec moi celui de frère? Je ne vous comprends pas.

— Je l'espère, dit-elle. Et si Philippe ne pouvait que causer voire malheur et le sien? s'il n'avait reçu de Dieu que ce pouvoir.^

— Parlons sans feinte. Philippe est un bien jeune homme pour avoir contracté quelque lien qui rende impossible la réparation qu'il doit à l'honneur d'une femme, et vous l'y engageriez si vous connaissiez la victime.

— Mais ne le jugez-vous pas trop coupable? dit la future religieuse.

La rougeur couvrit le front de tous deux.

— Votre Eugénie, ajouta-t-elle rapidement, demande-l-elle aussi la mort de mon frère?

— Elle est mourante.

— Ah I je comprends votre périlleux voyage. Pauvre et chère Eugéniel D'ailleurs, poursuivit-clie

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avec une ironie profonde, le monde et le ciel sont si justes que tout peut se réparer par du sang, n'est-il pas vrai ?

— Il serait plus juste au contraire et plus facile

— Par du sang, répéta-l-elle. Je vous ai compris! Mais il faut d'abord épargner le vôtre.

Elle tendit alors à travers la grille un papier que prit le major sans autre intérêt, sans autre instinct que celui d'approcher sa main de la sienne.

— Vous pourriez toutefois, dit-elle, immoler cette vengeance à votre sûreté sans que votre susceptible honneur eût à en rougir. Epargnez-vous, croyez-moi, un repentir, et laissez faire au sort : il sera plus cruel que vous.

— Mais non pas plus que vous I

— Et maintenant adieu , dit-elle. Si vous m'avez aimée, plaignez-moi^ si vous m'aimez encore, c'est vous que je plains.

— Oui, je vous aime encore et pour réterneï!e angoisse de ma vie. Vous m'êtes phis chère de tous les chagrins que j'ai sentie pour vous et de font le ])restige de tant d'espérances vaines. Que vous dirai-je si je vous suis demeuré fidèle dans le découragement de toute espèce de retour, si je vous ai retrouvée partout, depuis les rêves de la nuit jusque dans la fumée des batailles? Et maintenant que vous me parlez sans pitié, maintenant que vous reslez inflexible, maintenant que. vos traits comme votre âme demeurent voilés pour moi, je me sens plus dévoué peut-être à votre présence que je ne le fus jamais à votre souvenir.

198 FUAGOLETTA.

— II y a de la fatalité I dit la jeune fille avec quelque amertume dans l'inflexion de la voix.

— Oui , vous dites bien : fatalité ! reprit d'Hauteville, car vos paroles sont bien dures, et cependant le son de votre voix me console de l'insensibilité même qu'elle révèle Mais, s'écria-t-il en changeant de ton presque subitement, êtes-vous donc aussi cruelle que vous vous efforcez de le paraître ? Me savoir ici, Fragoletta, me deviner, me faire chercher, m'amcner devant vous, sont-ce bien là des marques d'indifférence et de dédain? Ahl laissezmoi m'enivrer d'une dernière erreur^ laissez -moi prendre le désir pour l'espoir, la pitié pour quelque affection î

— Ne me demandez point, dit-elle, comment jai su que vous étiez près de nous-, soyez seulement certain que je n'ai voulu vous parler que dans l'unique but de vous nommer vos ennemis.

— Et que pensiez-vous donc que m'importât sans vous cette vie que vous méprisez ?

— La vôtre est honorable et pure : c'était pour moi que vous la hasardiez, c'était à moi à la défendre.

— Vous désirez donc bien que je m'éloigne!

— Chaque minute de votre séjour ici est un arrêt de mort peut-être infamante, et vous dilTércz encore!

— Vous désirez donc bien, répéta-t-il, être affranchie du sentiment de tant d'amour de ma part, de tant d'ingratitude de la vôtre I

— ^ Au point, dit-elle en laissant briller son regard d'un éclat extraordinaire, que si je savais que vous

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