CHAPITRE XYI
voulussiez demeufer à Naples jusqu'à Theure où votre vengeance sera salisfaile, je vous fournirais moimême et sans délais Toccasion de l'accomplir.
— Tous , me livrer la vie de votre frère?
— De mon frère.
(( Elle sait qull est mortî » pensa-t-il ^ et l'espoir que cette confiance nouvelle fit naître en lui se traiiit involontairement par un sourire.
— Incompréhensible créature, dit-il- il y a quelque amour, je le sens malgré vous, au fond de toutes vos instances pour me sauver. Ohî ne vous en défendez pas! Mais ce frère, au lieu de nrirriter contre
lui, — ajoula-t-il pour l'obliger, la contraindre à s'expliquer^sur le sort de Philippe, — au lieu de m'offrir ses jours, pourquoi ne pas vous unir à moi pour le vaincre autrement? Que lui otTrons-nous , si ce n'est la félicité? Qu'il vienne, puisque nos bras lui sont ouverts, puisqu'il a touché un cœur adorable, puisqu'il a disposé de l'affection dun ange. Ne comprenez-vous donc ni l'un ni l'autre tout le bonheur qu'il y a d'être aimé I
— Quand je le comprendrais? dit-elle en frappant la terre de son pied. Quand il y aurait en moi quelque richesse d'àme, quelques facultés doubles d'aimer et de souffrir I Quand je répondrais à votre attachement insensé? que voulez-vous de moi ?
« Singulier effet d'un sentiment pareil et divers, » se dit d'Hauleville à lui-même, car il se sentait ému et voyait Fragolelta irritée.
— Eh bien, j'en ai trop maintenant la conviction accablante, dit-il : vous ne serez jamais aussi heu-
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reuse que moi du bonheur que j'implore ; mais laissez-vous toucher par l'idée de répandre tant de charmes sur ma vie : créer pour ainsi dire une seconde fois l'être qu'on rend heureux doit être un bonheur aussi !
— Rêves que tout cela, dit-elle j il faut partir.
— Sans vous ?
— Sans moi. Yolre carrière et votre patrie vous rappellent. Savez-vous bien, vous qui êtes venu une fois nous imposer ici la liberté, savez-vous bien si vous n'aurez pas besoin de défendre bientôt la vôtre? Et quand vous pourriez servir la France, ou par l'épée du soldat ou par l'éloquence du tribun , ou , s'il le faut, Marins, par ce noble poignard qui saurait faire justice d'un ambitieux, c'est vous, un soldat, qui soupirez ■ Et vous parlez d'ingratitude I Ahl qui de nous manque de reconnaissance envers sa destinée? La vôtre est immuable et certaine : un but, une patrie, la gloire I Et vous désirez autre chose! Tous êtes un homme, et vous pleurez!
— Ainsi, dit d'Hauteville, que l'idée de ses dangers n'avait pu distraire un moment, sans ces ennemis, qu'il me faut bénir....
— Oui, mon cher Marins, je ne vous aurais jamais revu.
Elle était attendrie pour la première fois^ pour la première fois elle ne sefTorçait plus de cacher ses larmes.
— Mais ceci est l'adieu du tombeau, dit-elle; vous me retenez seul encore un moment ^ sauvez ce qui reste de ma vie! c'est la vôtre. Savérelli avait
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juré voire perte ^ j'ai su rendre sa haine impuissante et ses trahisons impossibles.
— Savérelli? dit d'Hauteville. Il a appris, il y a peu d'intans, de tels secrets... qu'il est détaché sans doute de lintérêt qu'il vous portait.
— Montrez-lui l'ordre écrit que vous possédez^ il obéira encore. Je hais cet homme et lui commande; sa méchanceté me respecte ou me protège. C'est un mauvais génie: mais il est à mes ordres.
La louriére souleva le rideau qui cachait rentrée du parloir, et on vit les sbires rangés sous le péristyle.
Et cet entretien quil avait tant désiré, d'Hauleville allait le voir finir en restant plus flottant, plus malheureux qu'auparavant î Alors, et avec l'accent d'un naufragé que les flots engloutissent :
— Par pitié, dii-il, rendez-moi quelque espérance et quelque raison, dites que vous serez à moi un jour I
— Jamais. Car je ne veux plus tromper. Et nous serions ici les maîtres du temps aussi bien que nous en sommes les esclaves, que je ne répondrais pas autrement. Partez.
— Encore une parole.
— L'insensé ! dit-elle, est-ce sur un échafaud qu'il veut périr ?
— Je ne partirai pas, cria d'Hauleville avec rage, que vous ne m'ayez juré de me faire rencontrer Philippe.
— Eh bien... je vous le jure!
Elle s'éloigna. Ses pas et son accent étaient solennels, et l'officier baissa la tête, car l'incertitude, c'est à dire le désespoir était rentré dans son âme avec
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celte sanglante et inexplicable promesse. Ce nnomcnf, l'un de ceux qui disposent sans doute de la fragile raison des hommes, dura peu.
— Signora, dit la tourière à Camille, voici, je crois, la lettre que vous attendiez de...
La voix de la tourière défaillit tout à coup sur un geste que fit Camille, et d'Hauteville crut avoir entendu : «... de France. » .Alais il se persuada aisément qu'il s'était trompé, ou plutôt il perdit presque à l'instant toute faculté de réfléchir, car en se relournanl pour laisser lire la mort écrite dans son dernier regard, il aperçut Fragoletta qui, après avoir brisé des cachets noirs, était demeurée immobile et agitée d'un tremblement convulsif. Elle cacha rapidement la lettre dans son sein en regardant d'Hauteville avec une indicible expression de pitié et de regret, poussa un soupir et disparut.
- (( Le voilà, pensa-t-il, ce coup resté si longtemps suspendu pour elle. » Quand même il eût pu demeurer alors , quand môme elle eût accueilli ses soins, peut-être n'eût-il plus osé les offrir, car il ne doutait nullement que cette lettre si tardive ne conlînt enfin la nouvelle d'un malheur dont il avait été informé avant elle. Et au moment même où la sœur venait de promettre de livrer, pour ainsi dire, aux chances d'une réparation humaine , ce frère qui n'avait plus à redouter que la vengeance de Dieu , il sentait que sa présence aurait quelque chose de cruel, puisqu'elle semblerait dire : « .T'étais venu hâter ce qu'une autre main vient d'accomplir. »