CHAPITRE III
mille délourna la lête avec un mouvement de confusion et de ressentiment contre lui.
— Il est inutile d'ajouter sans doute que je fus son époux sans cesser jamais d'être pour elle un second père. J'ai cru quelquefois même que de si patriarcales protections pourraient faire illusion à ses souvenirs. Vous ne comprenez guère l'enchaînement de tels èvénemens, de telles nécessités romanesques? Camille elle-même ne saurait vous les expliquer, car, dans sa confiance en mon dévouement pour la mémoire des siens, dans la pressante anxiété de l'abandon qui menaçait l'orpheline, à peine se souvient-elle peut-être d'avoir donné, il y a dix-huit mois, son consentement à me rendre maître de son sort.
— Toutes ces paroles épuisent vos forces, dit timidement Camille, et je sens que vous souffrez davantage.
— Eh bien, aidez-moi un peu à me placer sur ce côté; il me semble en effet que l'artère bat ainsi avec trop de violence, mais me voilà mieux, je pourrai maintenant continuer :
a Nous fûmes forcés à prendre ce parti parce que son père, connu en Sicile pour sa généreuse haine contre le gouvernement de Naples, était frappé d'une condamnation du vice-roi. Il est mort dans l'exil, et ses biens allaient être confisqués quand je me présentai pour les défendre. Javais su jusque-là cacher assez discrètement mes sentimens politiques pour que nos tyrans ne soupçonnassent point que j'appartenais aux mêmes opinions que mon ami. On tenait à ménager en moi une espèce de crédit populaire sur
une de nos plus remuantes cités, et on laissa dans les mains de celle que je demandais à épouser des biens qu'on eût ravis à la fille du banni. Prendre ce nom d'époux était une vainc cérémonie qui m'assurait le moyen de conserver à Camille sa fortune et de lui laisser la mienne. Je n'hésitai pas : je calculai que ma vieillesse ne pouvait être un long obstacle à son avenir et qu'il ne me restait que le temps d'exercer la prévoyance et les droits paternels ^ je les remplis aujourd'hui, ces devoirs et ces droits, en vous la confiant. Quand je pense, mes jeunes amis, que ce sont vos soins qui prolongent seuls cette existence qui est un obstacle à votre bonheur, je jouis de votre affection avec plus de reconnaissance, et ce terme que tant d'autres, dit-on, voient approcher avec amertume, moi, je l'attends et le désire même avec douceur. Ne pleurez pas , et maintenant que vous savez tout, venez me donner vos mains et m'engager vos promesses. »
D'Hautevilie recueillit péniblement ses esprits, puis s'approchant avec solennité :
— J'aurais accepté, dit-il, le présent que me destinait votre estime; mais l'infâme qui peut-être n'en voulait qu'à moi n'aura pas tranché des jours que je défendrais maintenant mille fois mieux que les miens. Dieu ne permettra pas que vous succombiez : conservez-vous pour nous aimer, je deviens dés ce moment le frère de Camille, et pourvu qu'il me soit permis de ne point renoncer à la voir, ne suis-je pas heureux de compter, au lieu d'une, deux affections ù mériter?