CHAPITRE XVli
— Où est-il?
— Là, dit Adriani, montrant la mer profonde. C'est là qu'elle vous attend-, descendons ensemble dans ces flots qui ne mugissent que pour nous appeler. Là, notre destin peut changer; là, le premier embrassement peut vous être permis, et la mort n'est peut-être qu'une vie inconnue, où le bonheur est moins impossible que dans cet horrible univers.
— Ah! tu reviens à attaquer ma raison parce que la tienne est troublée par la crainte !
— Oui, je le répète, je crains de vous laisser le nom d'assassin et l'enfer des remords à habiter sur cette terre des hommes. Voulez -vous que j'entre seul dans le gouffre? Jurez seulement de fuir-, je m'y précipite à vos yeux. Vous refusez encore! Ainsi l'inexorable vengeance ne serait donc pas satisfaite-, ainsi il ne suffit donc pas que je sois la victime , il faut que vous soyez le bourreau. Eh bien I je m'y résigne : frappez.
Il alla tranquillement saisir les épées, et après , avoir parcouru d'un coup d'oeil le golfe, déjà moins obscur, après avoir découvert une chaloupe cinglant vers le cap de Pouzzoles avec toute la vigueur d'une petite voile gonflée par le vent de l'est :
— Oh I oui, répéta-t-il avec un accent plus vif et plus pressant, frappez I Vous aviez raison dans votre exigence, ami; le sang peut laver seul l'injure qui vous anime. L'honneur est un sentiment juste. Oubliez tout ce que m'inspirait tout à l'heure encore, et malgré moi, je ne sais quel misérable instinct de vivre. Otez-moi, comme un fardeau, cette vie qui
m'a tourmenté sans but^ aidez-moi à sortir d'un monde où je ne puis être aimé I La liaine doit peser à votre noble cœur : vous ne me haïrez plus, n'est-ce pas, dès que vous serez vengé? Vous ne serez pas mon meurtrier, vous serez mon libérateur : frappez I Et quand vous reverrez la France, pensez à moi encore. S'il vous manque là un autre cœur pour vous chérir, eh bien! jetez les yeux au ciel, deux ombres y planeront peut-être sur vous et deux voix répondront à la vôtre. Allons! au nom de la pitié, au nom de l'amour que tu sens ! disait l'incompréhensible créature en se traînant aux pieds de son ennemi^ les délateurs et les bourreaux que tu ne connais pas
s'approchent; la mort et Téchafaud vont venir
Tue-moi, Marins, et va-fen!
— Grand Dieu ! s'écria tout à coup d'Hauteville en pCilissanl, ce n'est pas Adriani qui m'a parlé , c'est la voix de Fragoletta elle-même. Est-ce vous, généreuse amie , vous qui vouliez périr ici pour sauver l'indigne Philippe, qui résiste sans doute à vos conseils comme il a fui devant riioi ?
Le jeune adversaire du major trembla. Puis se levant à son tour en laissant percer un mouvement d'indignation généreuse :
— Malheureux visionnaire, dit-il, il ne vous manquait plus que ce nouveau délire.
Il laissa tomber le pastrano à ses pieds, et d'Hauleville reconnut , sous des vêtemens qui avaient déjà frappé ses yeux, cet Adriani qu'il avait tant de fois comparé en France à l'image presque semblable, quoique moins douce et moins gracieuse, de sa sœur.