CHAPITRE IV
Quelqu'un voulut ajouter que la mer avait ses dangers , qu'un parti royaliste, caché dans l'île de Caprée, lirait quelquefois sur les barques qui venaient à dériver jusque-là. Mais d'Hautevilîe comprit que si Camille entendait ces paroles, au lieu de l'arrêter, le péril la déciderait. Il fit donc signe qu'on se lût ; mais la téméraire jeune fille avait à moitié saisi le sens des prudens conseils, et en s'approcliant de d'Hauteville :
— Pourquoi vous rendrais-je victime de mes caprices ? dit-elle. Moi seule puis comprendre quel intérêt me porte à retourner ce soir chez mon protecteur. J'ai Salvalor et Léona : deux serviteurs me suffisent, et puisqu'il y a péril , vous m'obligerez de ne pas m'accompagner.
— Oui, sans doute, dit d'Hauleville, il y a un péril , celui de mécontenter vos amis : c'est le seul que j'aurai occasion d'écarter de vous ^ mais je veux du moins le partager.
— Vous êtes généreux, seigneur capitaine.
— Assez pour ne pas comprendre l'amertume de vos paroles-, mais plutôt, je ne suis qu'égoïste , car comment comparer le plaisir qui m'attendait ici, au milieu de tant de témoins, au bonheur d'être presque seul avec vous, Camille , sur celte mer silencieuse et calme I
La rougeur couvrit subitement le front de Camille. Elle se retourna pour prendre congé d'Eléonore , et celle-ci, si elle eût moins connu les affections de ces deux êtres, aurait pu interpréter comme un léger sentiment de dédain , peut-être de répulsion , ce qu'elle
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expliqua parles dispositions souvent moqueuses d'une trop jeune fille à qui Ton parle d'amour.
Cependant le calme qui se préparait avait fait ranger touîes les barques à la côte , et ce fut en vain que d'Hauteville fit chercher des rameurs sur les quais et autour du château de l'OEuf. Les uns refusèrent à cause de l'heure avancée, les autres par nonchalance, la plupart parce qu'ils avaient gagné ce qui suflîsait à leurs besoins du jour. Le moyen de tenter par de l'or le plus misérable lazzarone qui n'a pas faim! Il restait un seul moyen de partir, c'était le bateau de poste; mais ce bateau , obligé de mettre à la voile pour son service, était déjà tellement chargé de passagers qu'à l'aspect de d'Hauteville , de Camille et des deux domestiques , plusieurs femmes assises au fond du frôle bâtiment poussèrent quelques murmures.
— A terre, chiennes de langues ! cria le patron à deux commères d'Amalfi qui voulaient s'opposer à l'entrée des nouveaux venus.
— Ne t"ai-je pas payé , fils de damné ? dit la plus vieille.
— Je vous rendrai vos cinq parpaïoles, ma mère-, n'empêchez pas un chrétien de gagner sa vie.
— Payé , selon le tarif de la république !
— Et tu nous passeras, ajouta la seconde en s'enveloppant d'une moitié de manteau comme pour mieux prendre possession de son banc.
Le batelier fit signe alors à une pauvre nourrice qui tenait deux enfans sur ses genoux, et à la résignation avec laquelle elle allait obéir, Camille devina le secret de sa misère.
CHAPITHE IV. GO
— Celle femme vous a payé comme les aulres, ditelle au patron en ouvrant sa bourse.
El à peine avait-elle pris elle-même avec d'Hauteville possession de la partie la plus arrière de la barque que les rameurs poussèrent au large et le rivage napolitain s'éloigna.
— Vous êtes rêveuse, enfant, dit d'Hauteville à Yoix basse, et s'il m'est permis de vous le faire remarquer, c'est depuis notre visite au musée des Sludii.
— Vous ayez raison, monsieur d'Hauleville.
— Puis-je demander ce qui vous occupe?
— Si vous voulez parler parlons de la France.
— Ne supposez pas du moins qu'une curiosité vaine
Camille ne répondit pas.
— Il ne m'est point échappé, j'espère, quelques mots qui aient pu vous blesser ?
— Mon Dieul qu'avez-vous dit .^ Je n'ai rien entendu.
— Cependant c'est depuis celte discussion avec Éléonore que votre humeur a subitement changé.
— Eh bien I la vue de tant d'objets précieux et rares, dit Camille avec un effort pour déguiser sa contrainte, aurait pu jeter un autre esprit que le mien dans la réflexion ; mais moi, si ces objets m'ont particulièrement frappée, c'est par les souvenirs que j'y attache.
— Et comment?
— Je suis la fille d'un sculpteur, comme vous savez.
— jNon pas ^ le seigneur Lillo ne m'avait point dit. . .
— Je suis la fille d'un sculpteur; mon père fut proscrit presque au moment de ma naissance, mais j'ai été pour ainsi dire élevée dans un atelier. Ma mère passait là une partie de ses journées; et dans cette enceinte, peuplée d'images qui lui rappelaient du moins les travaux de son époux, il lui semblait qu'elle était moins séparée de lui. Au nombre des copies que possédait mon père d'après les chefs-d'œuvre de l'antique, il y avait une statue dont je me souviens toujours parce que ma mère l'amait beaucoup. De la petite place où elle avait coutume de s'asseoir pour broder ou faire la lecture à haute voix pendant que mon père ébauchait ses figures, cette statue était en perspective. Ma mère nous racontait, à mon frère et à moi, qu'avant que nous fussions nés, elle aimait déjà à occuper cette place avec prédilection , et elle disait avoir regretté souvent que cette image ne fût point celle d'une sainte, afin de nous la donner pour patronne.
— Votre émotion est fort naturelle, dit d'Hauteville; il est des objets qu'on a si anciennement et si constamment vus qu'il semble qu'on ne les ait jamais regardés, mais si on les retrouve après un long intervalle de temps , leur aspect produit une impression bien nouvelle et bien inattendue.
— Voilà ce qui m'a fait rêver, dit Camille. Je ne pense jamais à ma mère sans ressentir au fond de l'âme la crainte de n'avoir plus de parens, et d'aujourd'hui je suis sûre que ma mère seule aurait pu encore m'aimer sur la terre.
— D'aujourd'hui, Camille ? Et sans parler de moi , qui donnerais mille fois ma vie pour vous , songez