CHAPITRE V
D'Hauteville donna sur-le-champ à Thonnôte serviteur l'ordre de saisir à la côte la première barque de gré ou de force et de voler au secours de sa maîtresse. Pour [lui, il se précipita vers l'habitation de Lillo.
Mais pour l'intelligence de cette histoire il convient un moment de reculer jusqu'au pied des fortications dcMontalbano, point géographique qui, placé vers l'extrémité de la botte italienne, dessine à peu près la naissance du talon.
Ruffo avait fait là des progrès. Il se retrouvait sur les terres de sa famille, circonstance qui avait été le premier prétexte de sa mission en Calabre^ et bien qu'il fût absent de ce pays depuis l'enfance, son nom seul lui donnait certain crédit. Montéléone, Cantazaro, Bozenza étaient tombés en son pouvoir. Le républicain Schipani, qui avait été envoyé pour le combattre, opposait la forfanterie d'un héros de roman aux ruses adroites des soldats ecclésiastiques, et la lutte serait devenue en peu de temps inégale si la puissance de Ruffo n'eût été chaque matin menacée de s'évanouir. Chargés de butin , les vainqueurs étaient ou des paysans que rien ne pouvait engager à s'éloigner de leurs montagnes, ou des bandits de profession qui , délivrés des cochots de la Sicile et couverts désormais d'or, estimaient la guerre finie puisqu'ils avaient obtenu les deux objets de leurs désirs.
Depuis vingt jours, le cardinal occupait la petite ville de Montalbano sans oser en sortir et reprendre la campagne, de peur que sa troupe ne le laissât tout seul au milieu de tant de lauriers.
On amenait alors devant lui trois hommes arrivés
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au camp depuis le matin et qui se présentaient à son audience avec des sentimens fort divers. L'un, dont les traits frappèrent involontairement le cardinal, était enchaîné ^ et le second, accouru de lui-même , laissait voir dans son maintien tout ce contentement de soi qui attend les féîiciîations d'un supérieur. Ces deux hommes s'étaient rencontrés un instant, non tout à fait par hasard^ dans l'antichambre de l'appartement d'auberge qu'occupait le généralissime et n'avaient échangé entre eux que ces paroles :
— Te voilà, cafard!
— Ah ! c'est toi, brigand !
Pour le troisième, ce n'était qu'un pêcheur des îles Eoliennes, à en juger par son bonnet de laine brune, ses jambes demi-nues et la cape de drap de Sora dont le capuchon retombait sur ses épaules^ mais, à examiner de plus près ce pâle visage, ces mains blanches, ce linge un peu trop fin et toute l'expression de ruse craintive répandue dans sa personne , c'était peut-être un espion. 11 fut introduit le premier.
— Ah ! ah ! monsieur le comte , dit le cardinal en l'apercevant • eh bien ! quelles nouvelles ?
— Eminence illustrissime, je reviens de ce gouffre de perdition ; j'échappe enfin à cette Babylone prostituée !
— Diable I mais j'avais donc tort de m'étonner de votre longue absence? Vous avez été jusqu'à Babylone I
— Hélas î monseigneur , je veux dire Naples, une ville parjure, un repaire de républicains et de Eran-