CHAPITRE V
eût été moins absorbé dans ses réflexions , Ruffo se fût aperçu depuis longtemps du mouvement qui se faisait autour de lui j enfin il en fut frappé et dit à Savérelli :
— Qu'est-ce que c'est donc que cette rumeur que nous entendons sur la place et les rasscm^blemens qui se forment?
— Les effets d'une méprise si grossière et d'une telle stupidité que votre éminence ne la devinerait jamais. Je ne sais quel désœuvré s'est amusé à lever le nez jusqu'à notre héros, que nous avons laissé là trop longtemps grave et pensif , et a cru reconnaître en lui quelques-uns des augustes traits du duc de Calabre. Il est allé dire à d'autres oisifs que le prince royal venait d'arriver incognito : on commence à le croire, et il est, ma foi, temps de détromper cette populace crédule, en lui montrant son prince au bout d'une poutre de quinze pieds de haut.
Des cris plus forts et plus nombreux s'élevèrent dans ce moment. Le cardinal parut réfléchir. Après deux tours dans l'appartement :
— Il y a quelque chose de cela dans ce jeune homme, dit-il ^ j'avais été étonné aussi à son aspect, sans m'en rendre compte. Des traits, un certain air...
— Oui , c'est ce que disent les dupes. — Voyez comme il ressemble à notre souverain légitime I Celte noblesse de maintien qui ne peut point se cacher! cette dignité héréditaire! — Et ce nez! dit l'autre.
— Le problème à résoudre , ajouta Ruffo, serait cependant de retenir ces mauvais soldats sous les
armes, n'importe comment ; un moyen vaut l'autre , et ie plus charitable n'est pas le plus mauvais. Si, sans avoir fait le mensonge, nous essayions d'en profiter, Savéreîli? Je vais juger un peu de ce qui se
passe.
Alors et pendant que Savéreîli haussait les épaules sans prendre la peine de dissimuler un mécontentemenUnêlé de mépris, Ruffo ouvrit la fenêtre du balcon et se trouva devant le prisonnier. Celui-ci , sans montrer aucune déférence, surprise ni empressement, leva les yeux et regarda Ruffo avec ce calme d'un homm.equi serait occupé d'intérêts profonds.
Des cris unanimes recommencèrent de tous les coins de la place , et l'éminentissime général , trop accoutumé à juger du mouvement et des passions des masses pour n'être pas frappé de cet incident , fit sur-le-champ le geste de tenir à la fois la porte vitrée ouverte et de laisser passer Mastrillo devant lui. Mastrillo obéit, et comme il rentrait, Ruffo mil surle-champ l'épaisseur de son propre corps entre ce personnage et les yeux du public, afin de cacher à de fidèles sujets que leur prince avait les mains liées derrière le dos.
Savéreîli, stupéfait, voulut se retirer. Ruffo désirait de son côté demeurer seul avec l'altesse improvisée -, mais il n'osa donner là-dessus aucun ordre, et le moine, retenu malgré lui par quelque curiosité mêlée d'un reste d'espoir, entendit commencer la conversation suivante :
— Que vous trompiez ces gens-là , mon garçon , cela est possible pour quelques instans. Mais nous,