‹ Fragoletta, Nouv. édChapitre 59 sur 226 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

mille hommes, occupait une hauteur en avant de la \ille, et ce mamelon, couvert d'oliviers, était gardé par de la cavalerie et du canon braqué contre le seul défilé élroitpar lequel il paraissait possible d'arriver. Les deux chefs parthénopéens étaient du môme avis sur une attaque de vive force. Schipani avait toujours cru que suivre d'autres conseils que sa propre inspiration était indigne do son grade, tant il se faisait de romanesques idées de la gloire. Déjà à la proposition d'indemniser un corps de révoltés offrant à ce prix de déposer les arnies, il avait, peu de jours avant, répondu comme un héros du Tasse : « Je fais la guerre et non le commerce. ))

Caraffa préférait le genre de lactique qui serait le plus meurtrier -, mais d'Hauteville parvint à obtenir qu'on disposât les républicains sur la gauche, afin de prendre l'ennemi en flanc. L'ennemi se décida alors à venir à la rencontre des premiers bataillons qui essayèrent de le tourner. On avait peu d'artillerie de part et d'autre, mais la fusillade fut vive et nourrie. Tantôt les décharges ne formaient qu'un coup, tantôt leur roulement se prolongeait sans interruption. La fumée, coupée par les jets d'une lumière pâle et rapide, sépara peu de temps les deux troupes et on entendit bientôt le choc des baïonnettes, le cliquetis des sabres, les cris douloureux et les effroyables juremens.

Au bout de deux heures la mêlée devint moins épaisse et la hauteur des remparts se couronna de personnages immobiles. La perte avait été considérable, mais les républicains commencèrent à sentir

que l'action mieux calculée des troupes régulières triompherait du nombre. Les royalistes se débandèrent tout à coup avec un ensemble et une émulation inattendus. On crut un moment que le combat se rétablirait derrière les fortifications, mais le général Forest s était glissé à mi-côte afin de prendre les assiégés en queue, et, brusquement arrêtés dans cette retraite, les malheureux comprirent qu'ils étaient enveloppés et perdus. On vit alors descendre cette foule éplorée de femmes et d'en fans qui était restée jusquici dans une si immobile attente. Le comte de Ruvo voulait tirer dessus, Schipani demandait qu'on n'eût égard ni à leurs cris ni à leurs prières, mais les Français ouvrirent leurs rangs, auparavant si serrés, pour que ces filles allassent rejoindre leurs pères et ces épouses leurs époux.

Pendant que cette confusion indignait et embarrassait à la fois les Napolitains, d'HauteviUe faisait partout mettre bas les armes, distribuait des chirurgiens avec la seule consigne de panser les plus souffrans et faisait occuper tous les postes, soit le long des remparts, soit aux approches de la citadelle.

Abandonnés ainsi de leurs alliés au moment du carnage, les Napolitains eurent honte d'exercer d'atroces vengeances et ils laissèrent la vie sauve à trois mille prisonniers. Le bruit de cette clémence leur ouvrit, quelques jours après, les portes de Corvino et de Lecce et dégarnit presque entièrement de paysans armés les gorges de ce mont Gargano dont chaque caverne et chaque pavillon recelait un piège.

Ce premier avantage remi)orlé, Schipani et Caraiïa

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voulurent séparer leurs troupes. Peut-être ces deux chefs élaient-ils bien aises l'un et Taulre de ne plus partager les succès quils se promeftaient encore; peut-être aussi était-il conforme aux règles de la prudence et aux intérêts de l'expédition que le double littoral de la Calabre fût en même temps purgé d'ennemis. Il fut convenu que Schipani continuerait à manœuvrer sur l'Adriatique et que la légion de Caraffa descendrait par les montagnes de Bovino et de Melfi jusqu'au bord de cette mer Thyrrénienne qui d'un instant à l'autre pouvait apporter les secours de la Sicile.

D'Hauteville eût préféré demeurer dans le comté de Molise avec Schipani. C'est là que Camille devait raisonnablement se rendre pour fréter un bâtiment. La rencontrer sur l'autre rivage ne pouvait être qu'une bien vague espérance, car elle y devait à peine poser le pied. Et les ports de l'Adriatique, où vraisemblablement d'Hauteville arriverait avant elle, offraient mille chances de retard, d inconvéniens, de vents contraires, propres à lui faire retrouver ses traces. Néanmoins, il ne chercha point à éluder l'ordre qu'il avait reçu d'accompagner le comte de Ruvo. Toutes les précautions humaines étant prises pour qu'il fût informé de l'arrivée de tous les voyageurs qui se présenteraient sur ces côtes , il traversa avec les siens les deux principautés dont Saverne et Avellino sont les chétives capitales.

Caraffa et les Français suivirent les sables depuis Peslum jusqu'à Paula sans rencontrer d'obstacle à leur roule que l'état même de ces déplorables che-

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mins et sans avoir d'ennemi à combattre que l'ennui mortel; mais tantôt des marais sans rivages et seulement à Ihorizon quelques oiseaux grisâtres, tantôt des bourgades à moitié détruites par les tremblemens de terre de 1783 et dans lesquelles se traînaient sans énergie pour relever leurs ruines des habilans privés depuis six ans du toit de leur asile.

D'Hauteville observa que les femmes étaient sans beauté et même sans jeunesse au milieu de ces populations énervées qui pleurent, mendient ou assassinent. Touslesfronlsélaientsoucieuxoufarouches. Quelques enfans essayaient leurs premiers pas au soleil : ils portaient déjà un sac de pénitent ou une robe d'ursuline. D'autres étaient emmaillotés en capucins. Si l'époux se laissait distinguer à quelque distance, denii-caché sous un figuier, il tenait pour tout instrument de travail une longue escopette sur laquelle encore il s'appuyait nonchalamment, et enfin dans l'intérieur malpropre des chaumières, si on distinguait quelque chose, c'était un moine qui, comme écrasé sur son siège, en face d'une bouteille et d'un livre, montrait des joues animées comme celles d'un forgeron, des yeux brillans et immobiles comme ceux d'un buîTle au fond de son marécage.

Sans quelques chèvres montées sur des débris et qui tournaient quelquefois la tète pour voir défiler les bataillons, nos soldats auraient pu croire que nul être vivant ne s'apercevait de leur passage. Plus d'une pauvre curieuse fut punie de sa témérité, car le Napolitain, larron jovial tant qu'il n'est point averti d'un péril, faisait souvent un prisonnier de co

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genre et le jetait en bandoulière comme un pendant de sa mandoline.

Cependant la pelile armée avait fait assez maigre chère jusqu'à son arrivée à Paula. Dans cette ville, où naquit Termite à qui notre Louis XI confia les secrets de sa conscience, ils aperçurent les toits de toutes les maisons exactement couverts de pigeons. On eut beau leur raconter que ces oiseaux étaient sacrés, que le Saint les ayant autrefois apportés pour ses frères malades, et les malades refusant de les manger, ils avaient pullulé depuis ce temps comme une preuve, chaque année plus grande, de la tempérance des minimes ; on eut beau leur dire que le fusil dont ils se serviraient contre ces oiseaux crèverait infailliblement dans leurs mains , ils persistèrent à croire en l'excellence de leurs armes.

Mais celte action ne fut pas une de celles qui servirent le moins à dépopulariser les Français en Calabre et à faire augurer défavorablement des principes de la république.

Pendant que les hommes commandés par d'Hauteville jouissaient de quelques heures de ce repos occupé, le capitaine alla parcourir la pittoresque cité de Paula. Rarement son inquiétude lui permettait rimmoLilité d'une halte, et il désirait visiter ce temple dont un pauvre anachorète avait mérité d'être le patron. Il en approcha, l'esprit déjà touché des simples aventures de ce jeune homme que les monarques de France et de Napies ne purent décider seuls à quitter ses forêts. Il voyait l'humble voyageur arriver au bord du Cher par ordre de Sixte IV et essayer de

faire comprendre au vieux prisonnier du Plessis-Iès- Tours qu'un peu de bien vaut mieux pour apaiser le ciel que de longues prières.

L'Angelus venait de finir; les derniers sons de Torgue vibraient encore, et au travers de la fumée bleuâtre de Tencens quelques cierges s'allumaient au pied de la sainte statue. D'Hauteville, que la superstition ni les rites grossiers n'avaient jamais détaché des espérances religieuses, fut choqué d'un étrange détail dans Tadoration païenne de cette image. Placé sur un assez haut piédestal et entouré d'une grille pour éviter apparemment les trop ferventes approches des fidèles, le bienheureux avait un câble passé autour du cou, et l'extrémité de cette corde était successivement saisie par chacun des croyans qui se succédaient à ses pieds.

Était-ce un moyen ingénieusement catholique de communiquer plus directement avec Télu pendant la prière? Prélendait-on, selon le système de quelques modernes jongleurs, établir un rapport plus immédiatement magnétique ? Enfin les dévots espéraient-ils avoir trouvé le moyen de remédier aux distractions toujours si naturelles à un auditeur et de rappeler par une bonne saccade saint François à leur atfaire ? Vous avez vu la môme chose essayée par ces réciteurs de leurs œuvres qui secouent votre manche, tirent le bouton de votre habit ou croient réveiller votre attention à coups de coude.

Quoi qu'il en soit, l'objet qui se dessina pour d'Hauleville devant cette statue était digne des pinceaux du Corrége : une jeune fille. Elle avait les pieds nus.

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