CHAPITRE I
saires pour éviter les poignards de ses amis. Il a voulu lui-même remeltre son épée à Championnet ; mais celui-ci lui aurait répondu en souriant : « Gardez-la, général^ mon gouvernement m'a défendu de recevoir aucun présent de fabrique anglaise. »
— Ainsi, murmura d'Hauteville , mes camarades triomphent et je ne fais rien pour la gloire \ et au lieu de leurs généreuses idées, celles qui m'occupent
— Tous aurez votre part de périls : tous ne sont point passés. En attendant, on nous promet, à nous, le titre de République parthénopèenne , et déjà vos fournisseurs, vos commissaires, vos munitionnaires fondent sur cette pauvre république naissante, comme jadis les sauterelles sur TÉgypte.
— Qu'ils craignent Championnet, dit d'Hauteville*, il a le courage de Cincinnatus et sa probité.
Camille rentra en ce moment. Elle n'avait rien changé à sa toilette, bien qu'elle en eût annoncé l'intention. Tout le désordre de son accoutrement capricieux accusait môme de sa part une grande distraction ou une parfaite indifférence en matière de coquetterie. Elle portait une robe courte, dont aucune ceinture ne décidait les plis \ un mouchoir de soie vert et rouge était noué sur son cou, où flottaient des cheveux châtains ; et elle avait comme les chevriers de son pays de petites guêtres d'étoffe grise ^ enfin un vaste chapeau de paille de riz, qu'elle jeta en entrant, ombrageait un front qui paraissait n'avoir pas toujours été bien exactement défendu des ardeurs du 80leii.
D'Hauteville examina pendant le souper cette per- I, %
sonne, que son allenlion ne troubla pas un moment. Il lui sembla qu'elle avait quatorze ans à peu près ^ aucune grâce de ia femme n'était développée en elle. Ses membres étaient forts, sa démarche étourdie: elle entrait dans ce rapide passage de la vie où l'on n'a point de sexe, qui n'est pas encore la jeunesse et qui pourtant n'est plus l'enfance. De temps en temps, elle levait sur l'étranger des regards pleins d'effronterie et d'innocence , et elle ouvrait ses yeux noirs com.me pour mieux considérer tous les objets qui la frappaient. Souvent un sourire naïf laissait admirer dans une bouche un peu grande des dents d'une merveilleuse beauté.
Lillo, après le repas, voulant laissera son hôte tout le temps de réparer ses forces par le sommeil , ordonna à Camille de se retirer; mais cet ordre déplut à ritulienn^ : elle saisit brusquement un flambeau , ferma la porte avec violence et s'éloigna sans avoir pris congé de personne.
— Cette jeune fille est singulière, dit d'Hauteville.
— Singulière , dit le vieillard.
CHxVPITRE II.
Au jour naissant, le Yésuve, élevant ses gerbes de flamme comme pour signaler rentrée des Français à Naples , réveilla dUaulevillc. Mais il fut moins étonné encore de ce prestigieux spectacle qu'il no fut touché de la paix subite des campagnes qui l'environnaient, après les tumultes de la guerre et ces résistances dont il a fallu triompher la veille. Du verger où il était descendu aux premières lueurs de l'aube, il put admirer Thorizon étendu sous ses yeux , voir ces plaines où le coton d'Asie était déjà cultivé, quelques citronniers en fleur , des châtaigniers et le reste de ce pays qui ressemble à une longue forêt toute parsemée de petites villes.
C'est aux bords des eaux si claires de ce rivage que les habitans disparus d'Herculanum avaient placé leurs syrènes. Le temps a détruit les antres que les syrènes s'étaient creusés sous ces dunes escarpées ; la mer a depuis envahi de même les quais et une voie romaine-, mais quand ces eaux bleuâtres ne sont ni agitées ni ternies, l'œil du voyageur retrouve quelquefois ces ouvrages de Thomme à une grande profondeur sous les flots du golfe.
D'Iiauteville songeait à ces rapides successions du
temps, à l'Homère italien qui forma sur ce sol Timagination qui devait Timortaliser et le perdre ^ sa pensée errait surtout vers les souvenirs de la France, quand un fruit tomba à ses pieds du haut d'un figuier encore vert et vint interrompre ses rêveries. Son agresseur était Camille. Assise sur l'un des rameaux fourchus de l'arbre, elle tenait sur ses genoux un livre, et le capitaine ne fut pas peu surpris de reconnaître en s'approchant d'elle que ce livre était un de ceux qui lui appartenaient et qui l'abandonnaient rarement : le troisième volume de VÉmile,
Camille assura toutefois qu'elle ne comprenait point le français; mais en peu de jours il s'établit entre l'officier et l'enfant naïve, quis'oîTrait en tous lieux pour être son compagnon, une de ces intimités, une de ces chastes libertés de rapports qui excluent tout danger, tout soupçon , comme toute gêne. D'Hauteville, souvent triste et désintéressé de tout, ne pouvait cependants'empècherdesourirequelquefoisà l'ardeurdeCamille pour les exercices du corps et tous les périlleux plaisirs. S'il erraillc soir dans uncbarque autour de ces rivages à pic qui soutiennent les murs de Sorrente , Camille était mêlée aux personnes qui l'accompagnaient. C'était elle qui allumait sur la proue un de ces brasiers , sorte de phares errans par lesquels les pêcheurs napolitains attirent leur proie-, et souvent une espèce de trident à la main , elle s'efforçait comme eux ,de percer le poisson ébloui qui s'approchait de la barque. Dans ses courses à cheval , le capitaine se croyait-il suivi de son chasseur, c'était encore Camille qui pressait souvent les flancs de l'autre cour-