‹ Fragoletta, Nouv. édChapitre 97 sur 226 · CHAPITRE Mil · texte numérisé non relu

CHAPITRE Mil

Mais ce soir-là les marchands avaient fermé leurs boutiques^ les paglietti ne portaient plus l'habit de leur profession. La foule se pressait depuis les escaliers jusqu'au pied du tribunal afin de voir venir, à la lueur des torches , les accusés qui avaient résisté dans les forts et qu'on allait juger.

Ils parurent, précédés, suivis, flanqués de sbires vêtus de jaune et de noir. Les malédictions dont les accablèrent en passant la populace et quelques belles dames arrachèrent un sourire aux uns, firent faire à quelques autres un mouvement d'épaules^ le plus grand nombre ne parut pas s'en apercevoir.

La junte était solennellement rassemblée. D'un côté siégeaient, sur le velours et affublés d'hermine, un Spczialé, un Guidobaldi, un Caslelcicala, un Damiàni, un Sambuti, un Savérelli, hommes de servitude et de proie choisis parmi ces esprits sophistiques et entêtés qui apparaissent dans tous les mauvais jours des restaurations royales pour être pourvoyeurs de vengeances, et tels quils ont indigné ou la France, ou l'Espagne, ou Naples, ou Londres depuis nos jours jusqu'en remontant à l'époque où une famille de princes voluptueux dans leur jeunesse et jésuites aux jou.i-s de l'impuissance fut si équitablement chassée sous le nom de Stuarts *.

De l'autre côté il se rangea sur les bancs des criminels tout ce que Naples possédait de vertus, de lumières et de courage : outre les officiers illustrés par leur récente défense, des avocats, des artistes,

' Écrit en 1821).

des savans venaient présenter leurs têtes, et la galerie des spectateurs était mieux servie qu'elle ne Tavait espéré. Enlever ces jeunes hommes à la génération vivante, c'était faire reculer de deux siècles la raison publique, c'était replonger l'Italie au temps de Ferdinand le Catholique, et c'était ce que voulait la cour avec une si fervente cruauté.

Spezialé fut un moment troublé à l'aspect de tant de victimes, dont la plupart ne dépassaient pas leur vingtième année et dont quelques-unes atteignaient à peine la seizième, telles que le dernier fils de Spaniô, et Yitagliani , le plus beau de ces adolescens.

Pendant que Spezialé cherchait à emprunter la dignité du juge et à donner à sa figure quelque chose de l'homme :

— J'ai la tête ouverte d'un coup de sabre, dit Caraffa ; je prends la permission de la couvrir encore un moment.

Procédant alors par rang d'âge ou peut-être par la priorité de ses haines personnelles, Spezialé interrogea le défenseur du château de TOEuf.

1^ — Ton nom est Menlhoné.^ Qu'as-tu fait pendant la république?

— J'ai capitulé.

— Et avant?

— Chacun le sait. Épargnez-vous des questions inutiles. J'ai capitulé, je le répète, et si cette justification ne paraît pas sulTisante, je rougirais d'en alléguer une autre.

— Tu vas le savoir.

Le président de cet expéditif tribunal se tourna

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vers ceux que l'histoire devait bientôt nommer ses complices, et demandant chaque avis par une interrogation de menton, qui fut répondue à la ronde par un mouvement de tète inclinée, Taudiloire altéré de sang prononça lui-même la sentence.

— Passe à droite, dit Spezialé au ministre.

C'était confirmer larrèt. Un sbire souleva quelques lambeaux de serge fermant l'entrée d'un cabinet qui servait de greffe : c'était là que la première victime devait attendre les autres pour peud'instans.

— Et toi. ^ poursuivit le juge.

— J'ai été médecin et ensuite représentant du peuple, dit Cérillo.

— Et maintenant , devant moi , qui es-tu ?

— Devant toi, lâche I un héros.

— A droite!

— Eusèbe Palmiéri, dit le troisième, et je demande, comme avocat, à faire valoir ici quelques considéralions dans l'intérêt des citoyens que vous n'avez pas le droit de juger pour rébellion. Lacle du 28 de ce mois, consenti librement, sollicité môme par le lieutenant général du royaume, nous met tous à couvert de vos recherches.

— II serait plus adroit et plus sûr, dit Guidobaîdi, de s'en remettre à la générosité du souverain.

— Le premier caractère des prévaricateurs, répliqua l'avocat, est de vouloir être supérieurs à ce qui est juste. Qui m'offre plus qu'il ne me doit m'est suspect, car il veut apparemment se dispenser d'acquitter sa dette.

— Mais votre roi est si bon I ajouta le juge.

ins FRAGOLETTA.

— Mais le vôlre I dit Caraffa. On estime les princes sur les hommes qu'ils emploient. Jugez-le vousmêmes.

— Pouvions-nous capituler avec des sujets?

— Et pourquoi le faisiez-vous, misérables?

Vous partez lâchement; le pays est envahi ; on place les meilleurs citoyens à la tête d'une administration devenue nécessaire : ils acceptent par dévoûment, à votre défaut, afin de maintenir l'ordre, la paix, sauver vos foyers , et vous revenez les assassiner. La noble chose que la justice des cours !

— A droite ! interrompit Spezialé.

Quelques officiers russes, des Anglais, des Albanais même, attirés à la A^icaria par un sentiment de curiosité, commencèrent à entrevoir que l'honneur de leur pays pouvait s'entacher d'une trahison si manifeste.

Granali, Torilla, Yelasco, l'illustre Vincent Russo, le plus habile jurisconsuKe de son temps; Conforli, son digne émule ; Pagano, profond publiciste; Baffi , traducteur des manuscrits grecs de Philodémus ; Pignatelli, Néri, le gracieux poëte Fiorenlino Vaglio et plusieurs autres proscrits comparurent successivement. La formule de Spezialé ne varia pour aucun jugement jusqu'à l'apparition d'un prévenu qui s'avança avec quelque timidité. Jusqu'alors le seul Granali avait subi , de plus que ses amis , des allusions grossières, reposant sur un rapport d'espions qui constatait qu'en une soirée déjà ancienne, il aurait parodié l'auguste personne de la reine.

Le nouvel accusé fit répéter jusqu'à deux fois le signe par lequel on lui ordonnait de comparaître. II

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