‹ Fragonard, 1732-1806Chapitre 16 sur 27 · ROSALIE FRAGONARD, FILLE DE L'ARTISTE · texte numérisé non relu

ROSALIE FRAGONARD, FILLE DE L'ARTISTE

(Bibliothèque de Besançon)

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Parfois superficiel et rapide, il est du moins parfaitement sincère. On sent qu'il a habité, bien des années, avec les siens, la large chaumière des environs de Paris, que loue pour Tété le petit bourgeois de la capitale. 11 a vu vivre le village, travailler et se reposer le paysan ; il a étudié les bêtes de la ferme, les poules, les pigeons et les troupeaux de moutons que la jeune Annette mène au pré.

Il aime les chiens, les bons gros chiens que taquine la marmaille et qui demeurent résignés sous les agaceries et les bousculades. L'àne, surtout, l'àne gris, joie des enfants, reparaît sans cesse ; le voici, monture docile, portant sur son dos la petite Rosalie et les bambins du voisinage, soutenus et guidés par les grands ; le voilà, têtu, la bride aux mains d'Henri Gérard, dans une lutte amusante qui jette l'effroi dans la bassecour ; il est au repos enfin, à l'ombre de Técurie, soigné avec tendresse par le jeune garçon, tandis que sa sœur Marguerite lui parle par l'ouverture de la fenêtre. Nous pensons à cette œuvre exquise de la collection Veil-Picard, peinte d'un pinceau si frais, si léger, où la robe grise de la bête est la toile même, où les chaudes couleurs du vêtement

éclatent, dans la demi-teinte, si joyeusement. C'est un des plus parfaits morceaux de cette série rustique, qui exalte les joies saines de la famille épanouie dans le voisinage de la nature.

Les scènes prises dans la cour de la ferme, sous Tardeur du soleil ou la fraîcheur des arbres, naissent de la même inspiration ; tout y est en mouvement ; on voit les bras, les jambes remuer, on entend les rires. La même vie abonde dans Tombre mystérieuse des intérieurs campagnards ; ainsi de cette chambre de paysan, au Musée de TErmitage, qu'éclaire un seul rayon, caressant le chien blanc et une tète blonde, laissant apercevoir au coin le plus obscur deux jeunes gens qui s'enlacent. De même pour VEtable, où l'âne, très doux, est immobile auprès des enfants turbulents ; la mère appelle et apparaît dans la clarté, forte matrone à la gorge opulente. Un des plus vivants dessins de la collection Edmond de Rothschild semble un projet de tableau dans le même esprit ; c'est la Première leçon (Véquitation où l'enfant chevauche le chien de la maison, sous les yeux des parents enchantés. C'est aussi la Visite à la nourrice^ une sépia d'une abondante lumière, d'une

franche composition. Sur le berceau de bois, la mère s'est penchée, la nourrice sourit, entourée d'autres enfants, et le chien jappe de joie dans la pauvre chaumière illuminée de printemps.

La Jeune Mère nous montre encore un berceau sous les arbres lourds de feuillage et de fleurs ; la jeune femme s'occupe de la toilette des enfants ; le dernier dort, enfoui dans les draps , la bouche sur sa menotte ronde. Dans le Retour au Logis^ l'œuvre est traversée d'une pénétrante tendresse. Un cher absent revient, las et confus ; toute une nichée d'enfants s'ébat avec les chiens ; le vieux père tremble dans un coin, derrière l'épouse indulgente, et la petite belle-sœur elle-même sourit au tardif retour. Un sujet tout différent, qui porte le même titre, n'est pas moins expressif. Le jeune père rentre, les enfants l'entourent ; sa femme est agenouillée auprès d'un berceau, et sa tête blonde, toute dans la lumière, rayonne d'un bonheur paisible. Ce sont bien les sujets de Greuze, avec leur étalage d'intentions morales, mais aussi avec cette malice de Frago qui n'est qu'à lui.

Fragonard cependant, à cette nouvelle

étape de sa vie, ne se contente pas d'obéir au moment, de traduire les visions délicieuses qui enchantent ses yeux. Il accepte toute espèce de commande ; or, le xviii^ siècle en est encore au libertinage, et le peintre sait trop bien le contenter. Il lui arrive donc de composer mainte Culbute et maint Sacrifice de la Rose^ de répéter des sujets favoris qu'il peut traiter de pratique et sans modèle, et qu'on ne cesse de lui demander. Au besoin, il les exécute dans le goût léché qui commence à être à la mode, d'un pinceau minutieux et sans élan, où se révèlent la collaboration de l'atelier et Tobligation de complaire à l'amateur. Il faut voir, désormais, dans ce genre d'ouvrages, le gagnepain consciencieux d'un père de famille, soucieux d'assurer le bien-être à son foyer, plus que la satisfaction spontanée d'un art sincère. Sa clientèle ordinaire dut être surprise, une fois de plus, lorsque Frago se montra sous un autre aspect, assez inattendu pour qui ne connaissait point sa formation première et les ambitions de ses débuts. L'abbé de Saint-Non publiait, de 1771 à 1774, cinq recueils in-folio, gravés par lui a à la manière du lavis » et intitulés : Fragments

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choisis dans les Peintures et les Tableaux les plus intéressants des Palais et des Eglises d'Italie. Les cent soixante-neuf pièces qui remplissent ces recueils étaient toutes d'après des dessins de Fragonard. C'était la belle moisson de ses études italiennes d'autrefois qu'utilisait son ami ; celui-ci allait bientôt y faire d'autres emprunts pour son Voyage pittoresque de Naples et de Sicile^ et demander à l'auteur les délicieuses compositions allégoriques qui décorent de frontispices et de culs-de-lampe ce somptueux ouvrage. Dès les premières publications de l'abbé de Saint- Non consacrées à l'Italie, l'auteur de VEscarpolette se révélait au public comme un des peintres les mieux informés sur le pays des arts et celui qu'il y aurait le plus d'agrément à prendre pour compagnon, si l'on y voulait voyager.

Ainsi pensa Pierre - Jacques - Onésyme Bergeret de Grancourt, trésorier général de la généralité de Montauban, chevalier de l'ordre de Saint-Louis, associé libre de l'Académie royale de peinture et de sculpture. Cet amateur fabuleusement riche, collectionneur zélé, dessinait un peu à ses heures, grattait au besoin la planche de cuivre ;

il ne lui manquait plus que le voyage au delà des Alpes pour consacrer ses titres de connaisseur. Il semblait tout à fait nécessaire qu'il se fît accompagner par un peintre expérimenté, comme avait fait, par exemple, le fermier général Randon de Boisset, qui trouva si grand profit, pour ses achats de tableaux en Flandre et en Hollande, à la compagnie de François Boucher. Bergeret voulait, à la fois, instruire son second fils qu'il menait avec lui, acquérir des œuvres d'art, enfin faire en route le gros personnage. Il songea à prendre pour cicérone Fragonard, qui avait déjà travaillé pour lui et fréquentait, depuis plusieurs années, avec d autres artistes, son hôtel de la place des Victoires.

Pour le décider, et aussi sans doute pour que sa gouvernante, ancienne femme de chambre de Madame Bergeret, ne fut pas la seule femme de la compagnie, il proposa d'emmener Madame Fragonard. Celle-ci s'en montra ravie, et confia la petite Rosalie à des soins amis. En ce voyage, qui commença en octobre 1773 et dura onze mois, le ménage vécut de la vie fausse d'un milieu mal fait pour lui ; mais, au début, tout sembla facile. Bergeret, enchanté d'avoir réalisé ses plans.

note dans son journal sa satisfaction, en des phrases qu'il biffera lorsqu'on se sera brouillé : « M. et Madame Fragonard, peintre excellent pour son talent, qui m'est nécessaire surtout en Italie, mais d'ailleurs très commode pour voyager, et toujours égal. Madame se trouve de même, et comme il m'est très utile, j'ai voulu le payer de reconnaissance en lui procurant sa femme, qui a du talent, et en état de goûter un pareil voyage, rare pour une femme. »

Ce retour de Frago au pays qui avait formé sa jeunesse aurait pu être délicieux, s'il l'eût fait librement, avec des compagnons de son choix. Il goûta d'abord du voyage les agréments matériels, et compta sur la souplesse de son caractère pour esquiver les difficultés. Mais on peut deviner, à l'éclat qui le termina, qu'il ne tarda pas à souffrir. Il aurait fallu, en effet, d'après les conventions du départ, supporter sans faiblir les volontés, caprices, goûts et dégoûts de M. Onésyme Bergeret, écouter ses dissertations artistiques, expliquer les églises, les palais, les cabinets, faire les achats, croquer, dessiner ou peindre aux ordres d'autrui ; et tout cela, quand on est Frago, devient à la longue assez pénible.

On traversa le centre de la France, pour s^arrêter une quinzaine à Négrepelisse, dont Bergeret était seigneur et comte, et où Fragonard aurait laissé dans le château quelques peintures décoratives ; on s'achemina ensuite vers l'Italie par la Provence, puis vers Rome par la Rivière de Gênes et par Florence. Le journal du mécène donne tous les détails de cet hiver à Rome, où Frago vécut avec Tarchitecte Paris, ses jeunes confrères de l'Académie, Ménageot et Vincent, et son vieux directeur Natoire ; Bergeret fit sa société préférée des artistes, jouant avec ostentation le rôle de Tabbé de Saint-Non, établissant chez lui une « conversazione » assez agréable d'amateurs, dont Frago fut l'âme. Au printemps, ils passèrent quelques semaines à Naples, et leur séjour d'Italie s'acheva par Bologne et par Venise. Frago était partout le guide précis, le commentateur averti des œuvres d'art, et l'on devine, à travers les impressions toutes plates du financier, quelles leçons pleines d'intelligence et de feu la petite troupe recevait de celui qui connaissait si bien les maîtres anciens. Le retour eut lieu par l'Allemagne, et cet imprévu ne fut pas sans procurer à Frago

quelque agrément. II put voir à Vienne les estampes de la Bibliothèque Impériale, les Rubens et les Van Dyck du prince Liechtenstein. Bergeret en voulut des dessins. II fit travailler encore à Dresde, où le peintre et sa femme, pendant les dix jours qu'on y resta, passèrent de longues heures dans la galerie de PElecteur, libéralement ouverte à Tétude. Fragonard sut profiter de la collection saxonne. Rubens, qui y est pleinement représenté, acheva de se découvrir à lui et Tenchanta ; il y goûta aussi, comme il n'avait pu le faire encore, certains petits maîtres hollandais et flamands. Il faut tenir compte d'un tel séjour dans la vie de l'artiste, car il y a assurément beaucoup appris. Il complète pour lui ce voyage de Hollande, qu'on ne peut plus mettre en doute aujourd'hui et qu'un autre Bergeret peut-être fit faire à Fragonard, réputé à bon droit comme un précieux compagnon dans les pays d'œuvres d'art.

La (( bande » Bergeret est de retour à Paris à la mi -septembre ; elle y arrive brouillée, ce qui n'est pas pour surprendre. Frago a subi trop d'ennuis de ce compagnon autoritaire et balourd, qui l'a considéré comme à

son service, pour ne point lui faire sentir malignement quelle joie il éprouve à recouvrer sa liberté. Il y a eu peut-être aussi des piques de femmes, entre la Gasconne et la Provençale. Le ménage, à l'approche de la séparation, ne se contient plus. L'éclat est assez fort pour que Bergeret efface en son journal les éloges du départ, déclare qu'il a été trompé, qu'il était « avec des gens faux ». Il se repent surtout de s'être a trop enthousiasmé » pour le talent de Frago et pour ses connaissances, qui sont « de peu de ressources à un amateur, étant noyées dans beaucoup de fantaisies ».

Le principal motif de cette grande colère fut un malentendu survenu à propos des ])ortefeuilles de Frago, que le voyage avait largement garnis. Celui-ci avait accepté d'être le guide et le maître de dessin de Bergeret, mais il entendait garder ses propres études. L'autre en réclamait la propriété et voulait avoir fait, non seulement le beau voyage, mais la belle affaire. En attendant, il retenait les œuvres et refusait de les rendre. Il y eut contestation et môme, dit-on, procès ; selon une tradition difficile à contrôler, Bergeret dut rlioisir entre le paiement de trente mille livres

et la restitution des dessins. Il préféra payer, trop heureux de conserver, même à ce prix, les productions d'un talent qu'il ne dédaignait qu'en paroles.

Le dissentiment ne fut pas de longue durée. Bergeret, étant devenu veuf, épousa, en 1777, la belle personne qu'il avait conduite en Italie, et la demoiselle Vignier, devenue la seconde Madame Bergeret, se plut à revoir ses compagnons de voyage au château de Cassan, où son mari l'avait installée. Fragonard et les siens furent reçus à plusieurs reprises dans cette riche demeure, au bord de l'Oise, proche la forêt de l'Isle-Adam, où Balzac recueillit plus tard le souvenir des prodigalités originales du financier. Il lui arrivait, paraît-il, d'illuminer pour lui seul ses pittoresques jardins et de se donner à lui-même une fête somptueuse : a Ce bourgeois Sardanapale était revenu d'Italie si passionné pour les sites de cette belle contrée que, par un accès de fanatisme, il dépensa quatre à cinq millions à faire copier dans son parc les vues qu'il avait en portefeuille. » A Cassan, Bergeret continua à utiliser les crayons et les pinceaux de celui qui était enfin devenu « l'ami Frago ». Celui-ci décora des lambris,

portraitura Tentourage, raconta en d'admirables dessins, tels que le Concours enfantin et la Récompense^ l'éducation des petits enfants de la maison. Nous avons de nombreux témoignages de cette intimité désormais sincère, à laquelle contribua sans doute la cordialité de Pierre-Jacques Bergeret, le fils, qui avait été en Italie et y avait apprécié mieux que son père le caractère de Fragonard.

Vers la même époque, le peintre travaillait à la Folie-Beaujon, pour laquelle un fermier général, plus dépensier et plus libéral encore que le trésorier de Montauban, avait fait appel à ses talents. Il fréquentait chez les Turpin de Crissé, amateurs riches et gais, qui tenaient bureau d'esprit en leur hôtel de la rue de Bondy et leur château d'Egligny ; il était de leur joyeux ordre de la Table ronde^ avec le vieux Mariette, Sylvain Maréchal, Favart et Tabbé de Voisenon, et leur collection mettait ses tableaux à côté de ceux de Boucher, de Vanloo, de Nattier et de Chardin.

Ce fut le moment heureux de sa vie. Tout lui souriait ; ses œuvres s'enlevaient aussitôt peintes ; son activité suffisait aux commandes multipliées ; il vivait largement et acquérait une maison à Petit-Bourg, au bord de la

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