‹ Fragonard, 1732-1806Chapitre 17 sur 27 · LA RECOMPENSE · texte numérisé non relu

LA RECOMPENSE

(Collection de M^^ Jahan, née Marcillej

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Seine, pour en faire sa résidence d'été. Il eut aussi la joie d'avoir un fils ; Marie-Anne alla faire ses couches dans sa famille, et c'est à Grasse que naquit Alexandre - Evariste , le 26 octobre 1780. Le grand-père paternel, qui était revenu au pays, put signer l'acte de baptême quelques jours avant de mourir. Ce garçon était destiné à tenir le pinceau, suivant la tradition des familles d'artistes de l'époque, et dès les premières années du futur élève de David, on voit le père diriger son crayon enfantin, ayant pour l'aider dans cette tâche la patiente collaboration de la jeune tante, Marguerite Gérard.

C'est vers ce temps que se place dans la vie de Frago l'épisode sentimental qui sert à fixer les derniers traits de son portrait moral. Il aima Marguerite Gérard et fut aimé d'elle. Elle était venue de Grasse tout enfant et, d'abord guère plus séduisante que sa sœur, s'affina vite en son nouveau milieu, au contact des œuvres de l'art et surtout de son maître et beau-frère. Telle que la montrent ses portraits, elle n'a peut-être pas l'éclatante beauté que quelques-uns ont célébrée ; elle est gracieuse pourtant, et son type de brune aux cheveux ondulés la fait remarquer parmi les

filles de Paris claires et blanches ; sa bouche est rouge et mignonne, sous un petit nez relevé ; mais le vrai charme est dans ses yeux rieurs. Une jolie femme, qui tient le pinceau, passe aisément pour avoir du talent ; la jeune provençale n'en était pas dépourvue. Elle avait un petit tempérament d'artiste que Fragonard se plut à développer. Malgré tout son travail et sa bonne volonté, les tableaux qu'elle signa valurent surtout par les conseils, Taide et les retouches du maître ; cependant, elle dut plus tard à la froide correction de son dessin une vogue momentanée, à l'heure où le grand peintre était délaissé. On put voir Frago vieilli, et doutant de lui-même, se mettre naïvement à admirer son élève et s'essayer à l'imiter.

Cet aveuglement, qui semble inconcevable chez un artiste tel que lui, venait sans nul doute de ce qu'il avait aimé d'amour cette femme. L'enfant qu'il avait élevée, formée à son art, s'était développée souis ses yeux, et le passionné méridional en fut épris. On a pensé qu'elle devint sa maîtresse ; rien ne l'établit avec certitude. Marguerite Gérard a eu ses vingt ans et sa beauté, au moment où l'artiste ne gardait plus

pour sa bonne épouse qu'une simple amitié, l'habitude affectueuse, la reconnaissance pour les soins de chaque jour. La petite bellesœur devenait dangereuse en cette existence commune ; Marie-Anne était la « caissière », suivant son mot, et elle, la jolie fille, tout le rêve de son cœur. Madame Fragonard, peu troublée des fantaisies de son mari, le voyant, après tout, travailleur, appliqué, toujours en vogue, heureuse elle-même dans son beau logis, presque riche, n'avait d'autres soucis que la santé de Rosalie, sa fille délicate, dont la mort prématurée allait donner au père le plus grand chagrin de sa vie.

Si peu que Fragonard et son élève se séparassent, quand ils travaillaient dans des ateliers différents des galeries du Louvre, sur sa planche d'étude Marguerite lui écrivait. Et voici quelques-uns de ces billets où l'on ne peut se méprendre, pleins de mots caressants que l'insatiable Frago avait besoin de lire, lorsque n'était plus sous ses yeux celle qu'il aimait :

« Mon bon ami veut savoir si j'ai du plaisir quand je lui dis quelque chose d'agréable. Eh bien ! je l'avoue, c'est ma seule jouissance ; mon cœur reconnaissant et sensible n'est heu-

reux que quand il s'occupe de son ami et lui dit tout ce qu'il lui inspire d'agréable. Mais quand la manière de s'exprimer a pu plaire à mon ami, je suis plus heureuse, je crois que je l'aime mieux croyant que je lui plais davantage. )) Et c'étaient encore les puérilités qui enchantent les amoureux : (c Mon bon ami, l'on pourrait comparer l'amitié et l'amour à deux femmes, l'une jolie, l'autre figure agréable et ordinaire. La jolie plaît, enchante par sa fraîcheur printanière, passe comme une fleur, ne dure qu'un instant ; l'autre reste toujours la même ; quelquefois elle s'embellit en vieillissant, je crois que c'est l'image de la nôtre. N'es-tu pas de mon avis, mon bon ami ? »

L'ami, sans doute, était d'avis que cette amitié-là était de l'amour, qui faisait écrire à cette enfant, pour quelques heures de séparation, ces phrases d'abandon charmant. Et le soir, au dîner à la môme table, il l'écoutait, alors qu'elle parlait encore pour lui seul. L'enchantement était assurément sans remords, rien qu'avec des craintes qui affinaient sa joie. La jeune fille, savante à donner le change au cœur aimé et peut-être à son propre cœur, écrivait, un autre jour d'absence : ce Quand

mon bon ami me dit qu'il ne saurait trouver du plaisir dans aucun lieu que quand il s'y trouve avec moi, mon cœur enchanté voudrait ne le quitter qu'un instant et devenir son ombre pour le rendre heureux. Si je disais à mon ami que le désir de lui plaire et celui du travail me livrent tour à tour des combats pénibles ; qu'il m'en coûte de résister à ses désirs, d'opposer mes goûts à ses plaisirs ? Revenant à la comparaison de l'amour et de l'amitié, que ton fils n'a pas trouvée juste, en voici une autre. Je compare l'amour à une rose printanière dont la couleur éblouissante séduit ; son parfum pénètre tous les sens ; on la cueille non sans blessure, elle se fane, elle n'est plus ; — l'amitié à la modeste violette dont le maintien tranquille n'attire point les regards ; on ne la découvre que par son parfum, on la cueille sans crainte, elle est sans épine, et par conséquent sans danger. »

L'éloquence épistolaire dç Mademoiselle Gérard ne valait guère mieux que sa peinture ; mais Frago trouvait merveilleux tout ce qui venait d'elle. Si tous les yeux peuvent lire ses lettres, celle-ci pourtant n'est-elle pas pour lui seul, cette lettre sollicitée, pleine d'aveux, de tendresse ? « Quand mon ami me demande que

combien elle est inquiétée ! Elle ne peut quitter Tendroit où son ami se trouve détenu, croyant par sa présence soulager ses ennuis, et par ses soins lui rendre sa liberté plus vite... Son ami souffre, ne peut partager ses plaisirs ; il n'y en a plus pour elle. Mais quand son ami lui sera rendu, plus aimable que jamais, son bonheur, sa joie, son délire même la paieront des ennuis qu'elle aura éprouvés. Ah ! mon ami, que nous ne sentons notre bonheur vivement que quand nous avons eu peur de le perdre ! » Après ces jours de souci, on goûtait mieux la promenade à la campagne, à travers champs, et Marguerite racontait le lendemain, par lettre, à son ami, la joie d'avoir été ensemble la veille.

Ainsi Frago, dans cette chaude atmosphère dé tendresse, ne quittait point son logis, et ce fut le temps le plus fécond de son existence d'artiste. Au début de son mariage, il s'était plu à orner, pour sa jeune femme et sa bellesœur, un intérieur charmant de luxe et de commodité. Il y avait dépensé la fantaisie de son art et les ressources de son goût. C'était son grand atelier surtout qu'il avait décoré comme un salon splendide ; là il passait ses jours entiers, les deux femmes dessinant et

peignant sous sa direction . Ce furent de bonnes années, et combien productives ! Frago gagnait bien une quarantaine de mille livres, et son logement des galeries du Louvre, s'embellissait peu à peu de meubles précieux, de tapis, de statuettes ; il eut même Tobjet rare dont s'enorgueillit le collectionneur, un vase « ciselé par Gellini ». Le soir, sous la lampe, après le repas de famille, il travaillait encore, donnant ces dessins expressifs, ces esquisses que s'arrachaient les visiteurs, préparant l'illustration d'un livre ou groupant, pour son plaisir, une scène de famille faite de visages aimés. Il avait sous la main enfants jolis, jeune fille tendre, femme heureuse, et il peignait, comme le voulait Chardin, avec son cœur.

Des amis venaient dîner volontiers. On recevait, avec l'abbé de Saint-Non, d'autres amateurs que le peintre avait connus à Rome et qui le recherchaient pour sa gaieté et sa bonne grâce. A sa table, toujours bien servie, s'asseyaient les voisins des galeries et les confrères préférés : Hubert Robert, Carie Vernet, les miniaturistes Dumont et Hall, Claude Hoin, Berthelemy, Brenet, Moreau le dessinateur, Paris l'architecte, et aussi de

jeunes débutants, comme Taunay et Lantara. Tous aimaient le compagnon sans façons, qu'un témoin de sa vie au Louvre nous décrit au naturel, (( rond, replet, fringant, alerte, les joues rouges, les cheveux gris en désordre, les yeux pétillants, toujours vêtu au logis d'une houppelande ou roquelaure de drap gris sans agrafe, ni pattes, ni boutons, qu'il serre à la taille, au moment de peindre, à l'aide de n'importe quoi, bout de chiffon ou bout de ficelle ». En même temps que la simplicité du brave homme, ce croquis nous rend l'impétuosité de l'improvisateur.

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comme à glorifier, par le dessin et le pinceau, le Roi paternel qui accueille les vœux de son peuple.

C'est ainsi qu'un matin de septembre les femmes et les filles des artistes partent pour Versailles, afin de faire à la Nation l'offrande de leurs bijoux. Tout le quai Saint-Nicolas est en émoi pour voir monter dans les turgotines, en leurs robes blanches sans parure, « ornées de cette belle simplicité qui caractérise la vertu », ces vingt -deux aimables patriotes, qui vont donner ce grand exemple au nom des Arts. L'Assemblée nationale les reçoit au milieu des applaudissements, les loue par la voix de son président, l'évêque de Langres, et les admet aux honneurs de la séance. Une motion demande « que les traits adorables de ces citoyennes soient transmis à la postérité au moyen du physionotrace ». Les dessins de Prieur et de Borel ont reproduit cette scène, qui prêta un instant à nos Parisiennes l'àme des Romaines antiques. C'étaient Mesdames Moitte, Vien, Lagrenée, Suvée, Berruer, Duvivicr, David, Vernet, Vestier, et aussi, parmi celles qui unissaient « aux agréments de leur sexe la gloire des arts et des talents », Madame Fragonard et Mademoiselle Gérard.

On devine le bon Frago, fier de ses deux femmes, allant, la nuit venue, attendre le retour aux Champs-Elysées, avec les élèves de TAcadémie, les musiques et les flambeaux, et assistant au triomphe des citoyennes ramenées au Louvre, avec des chansons autour des voitures, par le peuple cordial et amusé.

Dès Tannée suivante, on pâtit assez durement de la réduction des rentes et de la gêne qu'amenèrent très vite pour les artistes Féniigration des meilleurs clients. Fragonard ne souffrit pas moins des dissentiments qui éclatèrent avec violence parmi ses confrères, à la suite de l'attitude franchement révolutionnaire de David et de ses amis . Paris n'était plus agréable, ni lucratif, pour un peintre comme lui, que délaissait le goût nouveau. Alexandre-Evariste, qui travaillait chez David, fuyait le genre démodé de son père, et Marguerite Gérard elle-même s'en écartait, en cette première exposition de la Société des Amis des Arts, que De Wailly venait de fonder. Frago songea alors à réaliser un ancien désir et crut le moment favorable pour aller revoir sa Provence. Peut-être fut-il content d'échapper au tumulte de Paris, aux animosités déchaînées, à l'obligation de prendre

parti. Il fut passer Thiver de 1790-9i dans la paix de sa ville natale et reçut l'hospitalité de son cousin Maubert en cette maison, à l'entrée de Grasse, que sftn séjour devait rendre fameuse.

On a toujours cru que Frago avait quitté Paris au moment de la Terreur et qu'il s'était retiré prudemment, pendant la plus grande partie de la tourmente. Il faut renoncer sur ce point, comme sur d'autres, à suivre la tradition des biographes de Fragonard. Celui-ci était déjà rentré à Paris lors des plus mauvais jours, car son séjour en Provence ne se place pas, comme on l'a supposé, en 1793 ou 1794, mais à la date encore pacifique que nous indiquons. Les pièces de l'époque, nomination à la Commission des Arts, registres de présence, certificats de civisme, établissent qu'il a vécu à Paris tout le temps de la Terreur ; pour fixer le séjour à Grasse, nous n'avons eu qu'à faire appel aux papiers de famille conservés dans la maison Maubert. On y trouve les mentions, de mois en mois, du séjour de Fragonard, de sa femme et de sa belle-sœur, depuis janvier 1790 jusqu'à février 1791, et une pièce écrite de la main même du « peintre

du Roi », donne quittance à son cousin Maubert d'une somme de 3.600 livres « pour ouvrages de peinture ». Ce reçu est daté de Grasse, le 10 mars i79i.

Parmi les peintures que Fragonard exécuta chez son cousin, les plus inattendues sont les grisailles qui ornent Tescalier d'attributs révolutionnaires, faisceaux, haches, bonnets phrygiens, multipliés sans effort par les larges touches du pinceau. Ce décor se justifie, à cette date, par l'état d'esprit qui régnait à Grasse, patrie de Maximin Isnard, l'ardent agitateur de la Provence , dont la famille était précisément alliée à celle de Fragonard. Cette parenté des Isnard, qui n'a point été relevée, explique bien des choses dans la vie de notre peintre à cette époque, et notamment la sécurité dont il va jouir, à son retour à Paris, alors que plus d'un de ses amis sera inquiété. On est sûr, du moins, pour ce qui regarde les emblèmes peints par Frago, qu'ils n'ont été nullement placés comme une précaution contre les dénonciateurs ; outre qu'ils sont fort antérieurs à la période dangereuse, leur symbolisme assez simple répondait aux idées du cousin Maubert et à celles de Frago lui-même, qui s'était rangé du côté de la

Révolution et n'allait pas tarder à la servir. Une installation décorative beaucoup plus intéressante eut lieu alors dans la maison Maubert, et il est fort possible que le reçu de 3.600 livres s'applique, au moins partiellement, aux fameux panneaux de Louveciennes. Fragonard avait, en effet, apporté des rouleaux qui contenaient les toiles refusées jadis par Madame du Barry et dont il n'avait pas voulu jusqu'alors se défaire. Sans doute avaitil compris qu'il n'en trouverait plus désormais le placement et, le besoin d'argent étant venu, les cédait-il au cousin à médiocre prix. La supposition est tellement naturelle qu'elle suffit à motiver le voyage de Provence, l'artiste ayant tenu à mettre lui-même en place ces chères œuvres. Les dimensions du salon s'accordaient parfaitement aux mesures des toiles ; quatre étaient achevées ; la cinquième, V Abandon, faite en grisaille vingt ans plus tôt, s'harmonisait suffisamment avec l'ensemble ; Frago renonça à y mettre les couleurs, se sentant incapable de retrouver son pinceau d'autrefois et ne voulant pas risquer de gâter son chef-d'œuvre. Il faut écarter l'idée qu'il ait traité, à Grasse même, ce cinquième sujet ; la facture admirable du morceau

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