‹ Fragonard, 1732-1806Chapitre 18 sur 27 · L'ABANDON · texte numérisé non relu

L'ABANDON

(Collection Frick-Henry C. Frick)

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témoigne, sans doute possible, qu'il est contemporain des quatre autres, et l'histoire de la commande de Louveciennes explique Tétat dans lequel il fut laissé.

Ce que Frago exécuta sur place pour com~ pléter le salon du cousin, ce sont des Amours à travers les nuées, dessus de porte où il a repris des sujets familiers, et les panneaux où dégringolent l'Amour vainqueur, l' Amourfolie , r Amour poursuivant une colombe, l'Amour embrasant l'Univers. A ces redites éternelles, sa verve n'est pas trop fatiguée, sa main reste ferme, sa touche amuse encore. C'est la dernière fois qu'il se permet ces jeux capricieux et charmants, que son temps a si vivement goûtés. C'est dans cette maison paisible, parmi les boiseries blanches de ce salon de province, que viennent se réfugier, à l'heure du grand changement des mœurs françaises, les grâces exquises de l'ancien régime, les plus délicats témoignages de la société qui disparaît.

Frago s'est attardé au pays natal ; la famille retrouvée, le cordial accueil de tous l'y ont retenu ; il y a brossé quelques toiles et accordé à l'amitié quelques portraits. Peut-

être est-il demeuré en Provence un certain temps après avoir quitté la maison Maubert. En tout cas, sa présence dans la capitale n'est constatée qu'à partir du mois d'octobre 1792, au lendemain des troubles de septembre. Il est revenu, pour n'en plus sortir, dans une ville bien différente de son paisible Paris d'autrefois. Les factions y sont maîtresses désormais et le sang de la veille appelle celui du lendemain. Les Arts ont conquis, eux aussi, la liberté ; les académies sont détruites, les derniers privilèges abolis ; les artistes se précipitent sans barrière au Salon de 1793, ouvert au nom de la Commune générale des Arts ; et le pauvre Frago reste dépaysé devant ces nouveautés. Sa peinture, au reste, ne plaît plus à personne. Il n'est pas jusqu'à son Corésus^ qui ne soit tombé dans le mépris ; pendant son absence, le jury de classement des modèles des Gobelins a rejeté définitivement ce tableau, dont le « sujet ne rappelait que des idées superstitieuses ». Son fils surtout ne lui apprend-il pas que son heure est passée ? Il le surprend, un beau matin, à brûler la collection d'estampes de son temps qu'il a réunie, et le jeune homme répond tranquillement à la colère paternelle : « Je fais un holocauste au

bon goût ! » Frago n'est pas, cependant, au nombre des artistes les plus malheureux. Alors que certains confrères ont dû s'expatrier et que d'autres, comme l'ami Robert, vont être menacés et emprisonnés, « le petit papa Fragonard » ne court nul danger. On sait qu'il n'est point un séide des tyrans ; Alexandre- Evariste a donné des gages de civisme ; la belle-sœur est un peintre patriote ; le cousin Isnard a voté la mort du Roi sans sursis et présidé la Convention ; par-dessus tout, veille sur lui une amitié devenue puissante, celle de Louis David.

David règne en maître sur les arts. Installé à son tour dans les galeries du Louvre, où le ministre Roland l'a logé, il a fait décréter la création immédiate du grand Muséum, longtemps préparé par la monarchie. Il a besoin d'hommes tout à lui pour l'organiser, et sait le prix des collaborateurs compétents. Les groupes jacobins, la Société populaire et républicaine des Arts abondent en médiocrités bruyantes, avides, prêtes à imposer à la nation un dévouement encombrant et rémunéré ; l'autorité de David les élimine ; il désigne des artistes modestes, mais qui savent quelque chose, métier de praticien ou de restaurateur.

honnêtes gens au surplus, qui ne reculent pas devant Ténorme besogne dont on les charge. Il lui faut toutefois un nom célèbre, à côté de ceux de Bonvoisin, Lesueur et Picault ; et voici comment, à la séance de la Convention de nivôse an II où son grand projet est décrété, David parle de son ami Frago dans le rapport sur le Muséum des Arts : « Il me reste, citoyens, à vous dire un mot sur les motifs qui ont dirigé le choix fait par votre Comité d'Instruction publique pour composer le nouveau Conservatoire du Muséum des Arts...

Fragonard a pour lui de nombreux ouvrages : chaleur et originalité, c'est ce qui le caractérise ; à la fois connaisseur et grand artiste, il consacrera ses vieux ans à la garde des chefsd'œuvre dont il a concouru, dans sa jeunesse, à augmenter le nombre. » Ainsi fut payée, à la tribune de la Convention, la dette contractée, vingt ans auparavant, dans le salon de la Guimard.

Fragonard joint à ses titres, assez éloquemment rappelés par le peintre de VEnlèvenient des Sabines , celui de ne lui porter nul ombrage. David éloigne des fonctions pubHques des hommes tels que Vincent ou

Regnault, sous prétexte que leur patriotisme est (( sans couleur » ; mais Frago ne saurait être un rivaL II l'introduit au Jury des Arts, qu'institue la Convention, le 25 brumaire an II (15 novembre 1793), à la place des Académies dissoutes, pour désigner les lauréats des prix à décerner aux jeunes artistes. Il le voit avec plaisir, le 19 pluviôse (7 février 1794), élu président du Conservatoire du Muséum siégeant au Louvre. Fragonard prend au sérieux ses fonctions ; sa signature au registre des procès-verbaux atteste une présence régulière aux séances. Il visite les églises et les dépôts d'objets saisis chez les émigrés ; il réserve pour le Muséum national les tableaux précieux ; on le voit retirant des mains du citoyen Lenoir, au dépôt des Petits-Augustins, des peintures de Le Moyne et de Jean-Baptiste Vanloo (( provenant de Téglise de la ci-devant abbaye de Germain»; il est aux côtés de Pajou, le jour où la commission réclame pour le Louvre les Grâces de Germain Pilon, le tombeau de Chabot et des figures de Jean Goujon et de Sarrazin. Ce sont des services que rend encore à Tart français ce grand peintre qui ne peint plus, en aidant à conserver les chefs-d'œuvre du génie national, à sauver

(juelques belles épaves du naufrage universel. Délégué par ses collègues, Frago va assister, avec Lesueur, à la plantation dans la cour du Louvre d'un arbre de la Liberté, fête organisée par « les deux sociétés d'artistes républicains, les artistes des Gobelins et les acteurs des différents théâtres ». Notre peintre est dev.enu, en effet, un fidèle agent de la République. Il n'en est pas moins ol>ligé de se mettre en règle avec des autorités soupçonneuses. En ce temps, les gens bien vêtus passent aisément pour suspects ; la délation terrorise les galeries du Louvre, jadis si paisibles, aujourd'hui envafiies par une population nouvelle, qui vient on ne sait d'où, qui force les femmes des artistes à aller coudre des cliemises à Tatelier patriotique et à préparer, dans la rue des Orties, les « tables de la fraternité » où Ton sert les repas publics. Fiago se munit de toutes les pièces utiles à un citoyen ([ui ne veut pas être inquiété. 11 va d'abord au Département, puis à la Commune. Le Département lui délivre son [)remier certificat : a Je, soussigné, secrétaire général du Département, ceitille (|ue le citoyen Jean- Honoré Fiagonard, peintre, demeuiant galerie du f^ouvre, n" 1, n'est poiul porté sur les listes d'émigrés arré-

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