‹ Fragonard, 1732-1806Chapitre 19 sur 27 · LE CHIFFRE D'AMOUR · texte numérisé non relu

LE CHIFFRE D'AMOUR

(Musée Wallace. — Londres)

tées jusqu'à présent par le Département. A Paris, au secrétariat du Département, ce 28 ventôse (18 mars i794), Tan II de la République Une et Indivisible. Dupré. » Voici maintenant le certificat de résidence : ce Nous, soussignés, président et commissaires de la section des Tuileries, sur le vu d'un certificat de non-émigration délivré par le Département de Paris, en date du 28 ventôse dernier, n^ 22, sur la demande qui en a été faite en exécution des décrets de T Assemblée nationale des 24 juin, etc. Déclarons, sur l'attestation du citoyen François Dumont, peintre, âgé de quarante-deux ans, galerie du Louvre, n"" 5, et du citoyen Charles-Horace Vernet, peintre, galerie du Louvre, n"" 16, domiciliés en cette section, que le citoyen Jean-Honoré Fragonard, peintre..., demeure actuellement rue des Orties, galerie du Louvre, dans cette section, et qu'il y réside depuis dix-huit mois, sans interruption. En foi de quoi nous avons délivré la présente déclaration. A Paris, ce vingt-quatre germinal, l'an deuxième de la République Française (13 avril 1794). » Ce document, où figurent les noms du miniaturiste Dumout et de Carie Vernet, est cehii qui nous assure de la date du retour du peintre à

Paris. Il faut ajouter enfin la pièce de grande sauvegarde, le « certificat de civisme », délivré par la section des Tuileries et auquel est joint un signalement intéressant :

Du 25 Floréal an II de la République Française, Une et Indivisible, appert par procès-verbal de la séance dudit jour, sur les demandes d'un certificat de civisme faites par le citoyen Jean-Honoré Fragonard, peintre avant et depuis la Révolution, actuellement conservateur du Muséum, âgé de soixante et un ans, natif de Grasse, district de Grasse, département du Var, demeurant galerie du Louvre, n° 1, dans l'arrondissement de cette section ; que l'assemblée générale a renvoyé la demande dudit citoyen à son comité de surveillance pour faire toutes les informations nécessaires afin de s'assurer de son civisme; d'après le rapport qui a été fait par ledit comité, ledit citoyen requérant s'étant soumis à la censure, après avoir été affiché au terme de la Loi, l'assemblée générale accorde audit citoyen son certificat de civisme.

Signalement : taille de quatre pieds onze pouces , cheveux et sourcils gris, front haut, nez ordinaire, yeux gris, bouche moyenne, menton rond, marqué de petite vérole, résidant à Paris depuis cinquante-six ans, et dans la section depuis quinze ans. (Suivent les signatures et le visa du comité révolutionnaire, section des Tuileries.)

La Terreur cependant se précipite ; les fermiers généraux, les financiers sont exécutés en masse et la nation s'empare de leurs richesses, trésors d'art que tout un siècle a

accumulés dans leurs demeures. En fructîdor, le Conservatoire du Muséum est chargé d'inventorier chez Boutin, en son hôtel de la rue de Richelieu et à sa (( folie » de Tivoli. Le bon Frago s'en va, avec deux collègues, dresser la liste des objets précieux, des antiques, vases, porcelaines et bronzes, et aussi des chefs-d'œuvre de peinture, qu'il a souvent admirés quand on soupait chez Boutin. Il y a des Poussin, des Rubens, des Teniers, des Vernet, des Greuze ; il pourrait y avoir des Fragonard, du temps de sa veine libertine, et d'autres commissaires en mentionnent en plusieurs saisies. Que doit penser le vieux peintre, parcourant ainsi les beaux salons, parés de toutes les élégances qu'il goûtait luimême, remplis des parfums de tant de fêtes galantes, aujourd'hui salis et transformés en magasins de meubles, que la confiscation a préparés pour l'encan? Si Frago a quelque philosophie, quelle promenade mélancolique a-t-il faite en ce parc jadis délicieux, où sont coupés les beaux arbres qu'il aimait à peindre, où les gazons ont été détruits, les massifs retournés, piétines, où le peuple a pris plaisir à souiller la beauté créée par ses anciens maîtres ?

Thermidor venu, après la mise hors la loi de Robespierre et Temprisonnement de David, le Comité d'instruction arrêta « le renouvellement de tous les établissements concernant les Arts )> et l'épuration des membres du Muséum. La décision était du 15 thermidor an II (2 août 1794) ; Fragonard, considéré comme « terroriste », fut parmi les conservateurs (( épurés ». Cette destitution ne l'empêcha point d'assister aux séances du Louvre, pendant les onze mois qui s'écoulèrent jusqu'à rentrée en fonction du second Conservatoire. Institué par la Convention en germinal an III, il devait « accélérer l'organisation du Muséum national des Arts, prévenir les dégradations auxquelles sont exposés les chefs-d'œuvre qui sont dans les dépôts provisoires et mettre un ordre stable dans un établissement aussi utile pour les Arts ». Hubert Robert échappé à la guillotine, qui le guetta si longtemps à Saint- Lazare, était mis en tête de la liste des cinq conservateurs ; venaient ensuite Fragonard, Vincent, remplacé bientôt par l'architecte De Wailly, Pajou, chargé spécialement de la sculpture, et Picault, restaurateur de tableaux. Fragonard continua cpielque temps de remplir ses devoirs administratifs ; mais il était fati-

gué, ne suffisait plus à une besogne toujours croissante. On avait eu pour lui des égards en le maintenant dans ses fonctions ; elles ne furent point prolongées en pluviôse an V, quand le Conservatoire fut remplacé par un conseil de direction. Il reçut, comme consolation', le titre d'adjoint au conseil, avec un petit traitement ; mais le tout disparut sous l'administration de Vivant-Denon, qui ne fit même pas continuer sa pension à l'évocateur des grâces anciennes, que la France héroïque du Consulat semblait ne plus vouloir connaître.

Ainsi s'éteignait dans la gêne, oublié du public et dédaigné des artistes, l'homme qui avait connu les plus éclatants succès et, à certaines heures de sa vie, n'avait pu suffire aux commandes. Il avait désormais cessé de peindre et voyait rire de ses œuvres dépréciées. Parfois, il en passait dans les ventes à des prix dérisoires, à sept ou huit livres ! Boucher lui-même ne tombait pas plus bas. Le petit homme, devenu un vieillard propret et toujours aimable (celui que montre son portrait du Louvre), n'a pas soullert outre mesure dans son amour-propre ; peut-être ne se croyait-il pas supérieur à Marguerite Gé-

rard, dont la peinture léchée se vendait bien et trouvait des amateurs de plus en plus ravis. Mais Fragonard, toute sa vie généreux et dépensier, aurait souhaité un peu plus d'argent ; les privations qu'il endurait à ce sujet paraissent avoir été son principal chagrin. Un billet de Marguerite, qui date de ce temps, nous montre à quelle porte il allait frapper, et ce qu'une personne sermonneuse et quelque peu égoïste n'hésitait pas à répondre à ce grand enfant gâté, délaissé maintenant par la fortune : (( Mon bon ami veut que je lui dise pourquoi j'ai refusé de lui donner ce qu'il m'a demandé. Eh bien, mon bon ami, voici la raison : vous possédez une petite somme qui doit vous suffire pour longtemps. Mon bon ami sait qu'il faut être raisonnable. 11 sait encore qu'en nourrissant ses fantaisies, on les augmente sans être plus heureux. Je sais bien qu'on peut appeler ce raisonnement folie, mais chacun doit raisonner comme sa situation l'exige. Une coquette vante les plaisirs et la variété ; une femme laide, la constance ; une vieille, la sagesse ; un guerrier, les beaux exploits. Nous devons vanter l'économie ; cela tient lieu de fortune, quand on est sage. » Le bon Frago eût préféré moins de phrases et un geste

plus affectueux de celle qui lui devait tout et qui prétendait s'en souvenir. Une page plus aimable de la belle artiste, un billet du « l^"" janvier de Tan X », c'est-à-dire de 1802, apporte encore quelques détails sur la vieillesse de Fragonard :

Ma chère sœur et mon cher beau-frère,

Je croirais mal commencer l'année, si je ne vous donnais de nouvelles assurances de mon attachement. Vous y croirez sans peine, me connaissant. Aimant à payer mes dettes, celle que j'ai contractée envers vous est sacrée, ne peut être acquittée que par une reconnaissance éternelle, et mon cœur s'est chargé de l'acquitter. Si le ciel, un jour, accorde à mes vœux ce que je désire, votre bonheur et vos jours seront sans fin et tous les ans je recommencerai ma lettre. La plus sincère de vos amies,

Margueiute Gérard.

Il est fort heureux, pour moi, voulant vous souhaiter la bonne année, de m'y être prise la veille. L'on dit ordinairement que bonne volonté tient lieu de tout. Je me suis prouvé que bonne volonté sans esprit ne tient lieu de rien. Pourtant, mon bon ami, il faut que je vous la souhaite. Vous souhaiterais-je de la gaieté, de l'esprit, du talent, du génie, de Tamabilité, des amis, une amie ? Vous possédez tout cela. Mais que souhaiter à Monsieur ? Quelques ducats de plus, deux ou trois petites filles pour jouer, folâtrer, rouler, secouer, houspiller toute la journée. S'il ne faut que cela pour être parfaitement heureux, je vous le souhaite, accompagné de plusieurs autres.

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Les dernières joies de Fragoiiard lui vinrent des succès de son (ils et des sentiments fidèles que lui gardèrent quelques vieux amis. En 1805, David les témoignait encore, à propos d'une publication de gravures d'Alexandre-Evariste, dans une lettre adressée par lui à son ancien élève et qu'il s'ohstinait à dater, à la façon républicaine, du 23 vendémiaire an XIV :

Je suis bien sensible, mon bon ami, à votre tendre souvenir ; il me prouve que je suis présent à votre mémoire. J'ai regu avec bien de la satisfaction votre ouvrage et j'ai eu un plaisir incroyable à le parcourir. Continuez, mon bon ami, vous êtes né pour aller loin ; quand on fait à vingt-quatre ans une pareille œuvre, on doit s estimer heureux. Je félicite votre brave père et Je me mets à sa place. Qu'il jouisse complètement de la liberté qu'il vous a laissée dans les arts ; car il a senti, on habile homme, ([u il n'y avait point une seule route pour arriver au but, et le nom de Fragonard sera distino:ué dans tous les trenres. J'embrasse bien votre tendre mère et je n'oublie pas ^Mademoiselle (xérard, la postérité m'en ferait trop de reproches. Votre ami sincère,

David.

Si le fils commence à réussir, les temps restent difficiles pour le père, qu'un coup pénible vient de frapper au début de Tannée 18()(). L'p]mpereur, craignant le voisinage des logements d'artistes pour les chefs-d'œuvre

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