LE SERMENT D'AMOUR
(Collection Edward R, Bacon Esq, — New-York)
rapportés de ses campagnes et qui sont entassés au Louvre, a fait donner à tous les occupants Tordre de déménager. Mal indemnisés par la pension impériale de mille livres, Fragonard et sa femme doix^ent quitter le logis familier, le coin du palais où ils ont vu ensemble les bons et les mauvais jours, où ils espéraient bien mourir ; ils vont habiter dans le voisinage, au Palais-Royal, alors Palais du Tribunat, dans la maison du restaurateur Véri. Parmi tant de traverses, la bonne santé du vieillard ne Ta point abandonné , quoiqu'il soit déjà dans sa soixante-quinzième année ; toujours alerte, il aime les longues promenades et le spectacle, à présent si changé, de la grande ville. Un jour d'été qu'il est allé voir manœuvrer des troupes au Champ-de- Mars, il entre dans un café ; il a très chaud ; il prend une glace, et une congestion cérébrale s'ensuit ; on le transporte à son domicile, où il meurt le 22 août 1806, à cinq heures du matin. Ce fut un fait divers sans importance au Journal de Paris et au Moniteur de VErhpire,
Plus tard, Marie-Anne Gérard, qui devait survivre dix-huit ans à son mari, se retira
à Petit-Bourg, près de Gorbeil, où le peintre avait possédé une maison de campagne, au temps des jours fortunés de la famille. On y garda longtemps le souvenir d'une aimable vieille, aux idées un peu bizarres, qui se montrait fière d'avoir été la femme de « Monsieur Fragonard », et ornait le logis des gravures de ses tableaux ; culte touchant pour un art démodé, ridicule et honni, dont souriait quelque peu, en ses visites filiales, M. Alexandre-Evariste Fragonard, peintre et sculpteur considérable, auteur de plafonds historiques aux salles du Louvre, qui exposait aux Salons François V^ reçu chevalier, les Citoyens de Calais dans la tente d'Edouard, Jeanne d'Arc montant au bûcher^ V Entrée de Charles de Blois dans la ville de Saint-Quentin, et beaucoup d'autres vastes toiles fort admirées. En 1824, année où s'éteignait sa mère, on vit de lui deux tableaux d'un autre genre, une Mort de Monseigneur le duc de Berrij et une Naissance de Monseigneur le duc de Bordeaux ; il revint ensuite aux chevaliers et aux troubadours, et, lors des commandes du roi Louis -Philippe, une grande Bataille de Marignan inscrivit le nom de Fragonard dans la nouvelle galerie de Ver-
sailles. Un homme aussi heureux ne s'étonnait nullement qu'on mît au grenier les œuvres paternelles. Convaincu de la supériorité des siennes, il voyait renaître à son profit les succès qui avaient entouré son enfance ; car Ton s'accordait à dire que, si Fragonard le fils avait hérité de la fécondité du père, il le dépassait de beaucoup par ses talents. Il n'y a point à penser que ce jugement de l'âge romantique s'impose jamais à la postérité.