LA MAIN CHAUDE
(Collection de M. le comte Pille(-Will)
expositions. Il était à peine « protégé » de quelques mois, qu'il put faire porter à Versailles, en janvier 1754, dans la modeste bordure fournie par Técole, une peinture représentant Psyché faisant voir à ses sœurs les présents quelle a reçus de VAmour, Les autres toiles des pensionnaires étaient un Enlèvement de Céphale^ par Deshays, un Sacrifice à Bacchus^ par Monnet, et Lahan qui cherche ses idoles^ par Brenet. Ces œuvres furent montrées au Roi et à Madame de Pompadour, au sortir de la messe, par M, de Vandières, directeur général des Bâtiments. Les auteurs étaient présents, grand honneur pour leur jeunesse studieuse, et que Tun des camarades de Frago paya assez cher. Guyard, élève de Bouchardon, exposait un modèle en ronde bosse, représentant le Roi à cheval vêtu à la gauloise, comme s'il eût cherché la comparaison avec son maître, récemment choisi par la Ville de Paris pour exécuter la statue équestre du monarque. Devant la maquette de Guyard, Louis XV s'écria : « Il me semble que j'ai bonne grâce à cheval ! » Les courtisans aussitôt s'extasièrent, la marquise parla de confier au sculpteur l'exécution de la statue parisienne.
(( Il n'en fallut pas davantage, raconte Diderot, pour perdre le jeune homme, qui fut forcé de briser son œuvre, et à qui Bouchardon et l'Académie tinrent longtemps rigueur. »
L'année même de l'exposition de sa Psyche\ Frago aurait pu partir pour Rome ; une place de peintre s'y trouvait vacante, et M. de Vandières demandait, le 6 mai, à Carie Vanloo, le nom du plus digne sujet qu'il avait à proposer pour la remplir. Lépicié se chargea de la réponse : (c Le choix ne pourrait tomber que sur trois élèves peintres qui restent, savoir : le sieur Fragonard, depuis un an ou deux à l'école ; le sieur Monnet, depuis neuf mois ; le sieur Brenet, depuis quatre mois. Cependant, Monsieur, ces trois élèves ressentent si vivement le besoin qu'ils ont encore des leçons et des exemples de M. Vanloo, pour la couleur et la composition, qu'ils vous supplient très respectueusement de leur permettre d'achever leur temps sous un si bon maître. En cela, j'ose vous assurer qu'ils n'ont d'autre but que de se rendre plus dignes de l'honneur de votre protection, de profiter plus efficacement du voyage d'Italie et de mieux
lire dans les productions des Raphaël et des Garrache. »
Rien ne fait plus d'éloge de Carie Vanloo, de sa personne et de son enseignement, que ce témoignage rendu par ses élèves, et surtout par celui qui, si aisément, pouvait hâter sa carrière et qui était précisément Fragonard. Nous voyons que celui-ci a tenu à prolonger son séjour à Paris pour rester auprès d'un si bon maître. C'est sous la direction de Vanloo qu'il exécuta son plus grand tableau religieux. Le Sauveur lavant les pieds à ses apôtres. Le tableau fut exposé dans les Grands Appartements de Versailles, le 13 avril 1755, avec des peintures de^ Monnet, de Brenet et du jeune Chardin. Il est aujourd'hui, en déplorable état, sur un autel de la cathédrale de Grasse. La scène se développe dans un édifice à colonnes, où trois figures principales suffisent à en faire ressortir la signification. Un Christ blond, aux mains fines, au calme profil, est agenouillé, en robe rouge, devant le bassin préparé pour laver les pieds de saint Pierre. Celui-ci, en robe bleu et manteau jaune, s'est assis, le visage tourné de trois quarts, avec une noble expression d'humilité ; un vieil apôtre, chauve
comme lui, est debout derrière son siège, vêtu de blanc et les mains jointes, tout entier au mystère de tendresse qui s'accomplit. Il y a, dans le sentiment de cette grande toile, comme un ressouvenir de Poussin.
Frago était miir pour l'Italie, et personne ne s'y était préparé avec plus d'obstination et de conscience. Il avait pourtant redouté le départ ; mais il fallait s'y décider et quitter l'Ecole où il avait été si heureux. Le 17 septembre 1756, le Directeur général des Bâtiments lui faisait tenir son brevet : (( Nous, marquis de Marigny, etc.. bien informé des heureuses dispositions du sieur Jean-Honoré Fragonnard (sic), de Grasse en Provence, âgé de vingt-trois ans, dans l'art de la peinture pour l'histoire, qu'il a étudié depuis quelques années, tant sous M. Boucher, peintre du Roi, et les autres professeurs de l'Académie royale de peinture et de sculpture, que sous M. Vanloo, à l'Ecole des Elèves protégés par Sa Majesté, où il a remporté le ])remier prix de peinture de l'année 1752, Tavons choisi et nommé pour être l'un des élèves pensionnaires de Sa
Majesté à TAcadémie de peinture, sculpture et architecture, établie pour le service du Roi, à Rome, sous la conduite de M. Natoire, etc. » Le 23 septembre, le Trésor délivrait au jeune homme ses trois cents livres, ce par gratification, pour ses frais de voyage pour se rendre de Paris à Rome ». En même temps, étaient nommés les deux Brenet, Monnet et Dhuez. Une camaraderie déjà étroite les unissait, ainsi que leurs sentiments pour Vanloo et sa famille. Trois d'entre eux en donnèrent une preuve en accompagnant à Turin Madame Vanloo, qui allait voir ses parents. Frago était de la petite caravane. Les frères Brenet ayant . pris les devants par la route de mer, plus commode et moins coûteuse, arrivèrent à Rome au mois de novembre et informèrent Natoire, leur directeur, que leurs confrères étaient en chemin. Ceux-ci venaient par la route de terre, qui suivait la Rivière de Gènes et passait par Pise et la Maremme ; ils étaient à Rome le 22 décembre, et Natoire apprenait à Marigny, dans une lettre où il lui parlait aussi du séjour de Greuze à Rome, que la jeune troupe se trouvait au complet : « Des cinq pensionnaires que vous avez envoyés
dernièrement, les trois qui restaient et qui avaient accompagné Madame Vanloo à Turin, sont arrivés. Je souhaite qu'ils soient de bons sujets, qu'ils méritent vos bontés et tous les soins que je désire me donner pour leur avancement. » Ainsi est annoncée la venue d'Honoré Fragonard au pays de ses ancêtres, sur cette terre d'Italie qui allait ouvrir à sa jeunesse de nouveaux horizons.
LORSQUE Fragonard partit pour Rome, Boucher lui tint, dit-on, cet énergique propos : (( Tu vas voir les Italiens, mon garçon ! Si tu prends ces gens-là au sérieux, tu es... perdu ! » Le peintre apparemment n'a point nommé, comme on Ta dit, Raphaël ni Michel-Ange ; les modernes ont remis le mot sur Tenclume et Font fait, en citant ces deux grands noms, contemporain de M. Ingres. A Tépoque où Fragonard vint en Italie, ce n'était point tant Raphaël et Michel-Ange qu'on allait voir ; c'étaient surtout les Carrache, éducateurs attitrés de cette jeunesse qui, depuis des années, passait les Alpes pour apprendre les secrets du beau. L'usage français, institué de façon régu-
lière par Colbeit et que de grands peintres comme Poussin et Mignard avaient établi avant lui, était qu'un artiste devait faire un séjour en Italie pour se montrer digne d'aborder la peinture d'histoire, la seule qui comptât sérieusement aux yeux du Roi et de son Académie. Boucher lui-même s'était soumis à cette mode, quoique peu de temps et plutôt, dit Mariette, (( pour satisfaire sa curiosité que pour en tirer profit » ; mais ce voyage n'avait pu qu'accroître le prestige de son pinceau auprès de sa clientèle de financiers.
De l'aveu de tous, l'art étant fait de tradition et le génie se nourrissant de l'enseignement des maîtres, il fallait avoir étudié les Italiens en leur pays même et d'après leurs œuvres les plus réputées. Ce n'était plus seulement ceux du « siècle de Léon X » qui donnaient à l'Italie cette primauté encore incontestée ; on mettait à côté d'eux, en leur attribuant même une autorité didactique encore plus grande, les trois Carrache, le Guide, le Dominiquin, l'Albane et le Guercliin. A cette illustre pléiade de Bologne s'ajoutait Pierre de Gortone, dont l'école multiplie les peintures faciles et non dépourvues de [)uissance, mais incorrectes, vulgaires et
faites de procédé et de pratique. Telles étaient les œuvres qui peuplaient l'Italie d'alors et que les jeunes artistes de l'Académie de France à Rome étaient appelés à étudier, à transcrire et à imiter. La plupart en revenaient à jamais italianisés et payaient, de la médiocrité de toute leur vie, l'avantage d'avoir été à l'école de ces écoliers.
Fragonard allait s'y mettre de fort bon gré et avec une candeur entière, ignorant qu'il portait en lui le meilleur génie de sa race et que ces modèles tant désirés n'ajouteraient à son talent que bien peu de moyens d'expression. Ce grand indépendant se croyait d'humeur docile et n'avait secoué l'aimable tyrannie du ce peintre des grâces » que pour accepter l'influence de Vanloo et de Lépicié. Bien loin de dédaigner le supplément d'éducation qui lui était promis à Rome par le Roi, il ne demandait qu^à s'y soumettre. Il était naïvement disposé à admirer l'Italie, et rien n'est aussi curieux que de voir le goût extraordinaire qu'il eut pour elle, ainsi que l'adaptation qu'il sut faire de ces graves leçons à son art joyeux et vivant.
Rome était la cité des peintres, non moins que des architectes et des sculpteurs. L'huile
et la fresque, depuis trois siècles, recouvraient ses murs. Les galeries de ses palais regorgeaient de toiles et leurs plafonds roulaient les nuées de TOlympe sur la tête des visiteurs. Les églises, aux retables des autels, sur les parois des chapelles de la Renaissance, comme aux voûtes des coupoles jésuites, enchantaient les yeux des fidèles des fêtes de la couleur. La ville possédait les œuvres les plus significatives de toutes les écoles, des échantillons de tous les talents, et presque toujours les morceaux les plus célèbres que les maîtres eussent signés. Les légendes du paganisme et du christianisme se mêlaient, comprises de cent façons par des tempéraments contraires, et la technique d'innombrables artistes fournissait la plus extrême variété de modèles.
Sous tant de richesses offertes, Rome pouvait étouffer une imagination juvénile ; elle pouvait aussi stimuler un esprit original, disposé à jouir de toutes les formes du beau, capable d'assimiler ces nourritures diverses en même temps que d'éliminer ce qui ne lui donnait pas de profit. Tel était le jeune génie de Fragonard, qu'il allait, sans trop de risque, vivre en ce milieu saturé de chefs-d'œuvre, en
cette atmosphère de musée, où tant d'autres, moins doués que lui, n'apprirent qu'à pasticher les maîtres.
Les premiers jours de Frago à Rome sont pour prendre possession de son petit logis, la chambre au troisième étage du Palais Mancini, où Mademoiselle Natoire, attentive ménagère de l'Académie, lui a délivré ses deux paires de draps, ses quatre chaises de paille, sa commode et son chandelier de cuivre. Il a parcouru les ateliers, vastes et nombreux, où sont les moulages des antiques célèbres, et les appartements du directeur, que décorent de fort belles suites des Gobelins, le portrait du Roi et celui de M. de Marigny, outre maints dessus de porte des anciens pensionnaires et de M. Natoire lui-même. Il s'est assis à la table commune, où se lèvent, pour fêter les arrivants, douze verres joyeux pleins du vin doré des Castelli ; puis, ses compagnons l'ont mené courir la ville.
Frago a retrouvé parmi eux Deshays, son camarade de l'atelier de Boucher, qui (( fait » sa dernière année à Rome et voudrait y prolonger son séjour, sous le prétexte d'une copie de la Sainte Pétronille du Guerchin, de
laquelle M. de Marigny ne veut pas entendre parler. Les architectes Moreau et De Wailly, qui restaurent sur le papier les Thermes de Dioclétien, guident les nouveaux dans les ruines illustres ; mais on préfère y suivre un peintre, au caractère franc et enjoué, qui, sans être encore de l'Académie, a reçu la faveur d'y loger et se nomme Hubert Robert. On fraternise aussi avec le jeune Greuze, qui est venu passer une saison à Rome ; il a sa chambre au Palais Mancini et fait une manière de personnage, car il est honoré de la bienveillance particulière du comte de Choiscul-Stainville, ambassadeur du Roi, et de Taimable ambassadrice. Les Stainville, par malheur, vont partir pour Vienne, au grand regret des pensionnaires, qui les voient chaque année recevoir la noblesse romaine et faire, avec une rare bonne grâce, les honneurs du palais de TAcadémic. L'hiver n'en est pas moins fort animé pour cette vive jeunesse, qui prend part aux réjouissances populaires, alors si pittoresques, et aux divertissements du Carnaval.
Après quelques semaines données, selon Tusage, à cette initiation joyeuse à la vie romaine, Frago se met au travail. Natoire a