‹ Fragonard, 1732-1806Chapitre 21 sur 27 · LE VOYAGE D'ITALIE · texte numérisé non relu

LE VOYAGE D'ITALIE

Le voyage de onze mois que fit Fragoiiard avec Bergeret de Graxicourt est un intéressant épisode de sa vie. C'est, en même temps, une des pages piquantes de l'histoire des voyages en Italie, et l'on s'étonne que les curieux des mœurs et des arts au xv!!!"" siècle n'aient pas lire meilleur parti du journal quotidien que Bergeret a cru devoir tenir de ses visites et de ses impressions (Bergei'et et Fragonard . Journal inédit d'un voyage en Italie, 111 li- 111^, publié par A. Tornézy. Paris, 1895). Bien qu'il nomme rarement le compagnon avisé qui partout lui servit de guide, l'influence de Fragonard est sensible à presque loutes les pages et, sans beaucoup solliciter le texte, l'on peut noter ou deviner, à travers le pédantesque fatras de ce documenl, ce (|ui intéresse le peintre.

Ce n'était point un financier désagréable que l'intendant de Montauban, malgré ses prétentions de connaisseur et ses ambitions de Mécène. Les artistes avaient avantage à le rencontrer et à travailler pour lui; mais le traitant qu'il était reparaissait sous l'amateur, malgré les efforts qu'il faisait pour le dissimuler, et Frago vit, par la suite, que ses générosités étaient rarement désintéressées.

Rien cependant ne troubla la bonne entente du départ et l'on était tout au plaisir des projets faits en commun, lorsque fut attelée, place des Victoires, au matin du 5 octobre 1773, l'énorme berline où deux grands cochers s'assirent sur le siège. Elle contenait en ses coffres des provisions de toutes sortes, mille « inutilités » nécessaires, des livres et des portefeuilles. Bergeret n'avait point oublié le papier à dessin pour Fragonard et pour sa femme. Ils trouvèrent la quatrième place occupée par une fort belle personne. Madame Vignier, qu'on leur présenta comme la gouvernante spécialement préposée aux soins de Monsieur. Le fils, Pierre-Jacques Bergeret, suivait dans un cabriolet, avec un cuisinier éprouvé, à la bourse bien garnie, grâce auquel les auberges les plus modestes ne devaient pas réserver de fâcheuse surprise. Tout était donc prévu et ordonné pour que le voyage fût commode, plaisant, profitable aux arts et, bien entendu, riche de gloire pour M. Bergeret de Grancourt.

La première étape fut à Orléans, qu'on vit au clair de lune, après un magnifique souper ; le lendemain on mangea d'excellentes perdrix à Vicrzon ; et, sans fatigue, les couchées étant bonnes et le cuisinier ingénieux, on arriva

à Négrepelisse, en Languedoc, ayant dessiné de beaux sites dans les montagnes du Limousin. Quinze jours furent employés à Négrepelisse, terre dont Bergeret était seigneur et comte. Il existe une sépia faite par Frago du Four banal du bourg. On prit ensuite par Toulouse, Carcassonne et Nîmes, où Ton commença à « admirer les anciens Romains ». A Aix en Provence, on vit la galerie de tableaux du Premier président d'Albertas et celle du marquis de Valbelle; à Marseille, on chercha aux bâtiments de la Santé le bas-relief de Puget, la Peste de Milan, qui s'y trouve encore ; à Toulon, les chevaux de poste manquèrent, ce qui laissa visiter à loisir le port et la ville. Ce fut ensuite le plus beau pays du monde, « la vraie Provence couverte de vignes, d'oliviers innombrables, beaucoup d'herbes aromatiques, quelques orangers en plein vent, lauriers, grenadiers dans les haies », avec des villes malpropres, « pleines de fumiers, et rendant autant de mauvaises odeurs que les chemins en rendent de bonnes par les différentes herbes odoriférantes ». Une de ces petites villes que Bergeret traite si mal apparut sur les hauteurs au pied des montagnes ; il y avait dans la berline des voyageurs qui auraient bien voulu y passer quelques heures; mais « le maître de la bande », ainsi qu'il s'intitulait, ne se souciait aucunement d'allonger l'étape du jour en montant à Grasse. On coucha à Fréjus; pour franchir l'Esterel, on mit pied à terre aux côtes les plus pittoresques, et jusque-là tout fut à souhait.

A Antibes, où la voiture devait être démontée et embarquée, il fallut perdre quatre jours, à cause du gros

194 FRAGONARI)

temps qui empêchait d'atteindre les felouques. Arrivés par les bourrasques à San [\emo, nos voyageurs durenl y séjourner longtemps, n'ayant rien à voir que le Palazzo et le marquis de Grimaldi, gouverneur, qui vint visiter Bergeret en sa très mauvaise auberge. L'art du cuisinier fut d un grand secours et aussi les portefeuilles et le crayon. Le « docteur » de la troupe (ainsi Bergeret appelait Fragonard) lit une sépia de l'intérieur de la cuisine. La mer restant fort dure, ils continuèrent le voyage à dos de mulet, et mirent cinq jours pour parvenir à Gènes ; route curieuse d'ailleurs, admirablement accidentée, coupée de villages escarpés, que Frago « regardait en peintre o. On a un dessin de lui représentant la caravane chevauchant au bord de la mer.

Gênes intéresse Bergeret par ses beaux morceaux d'architecture italienne ; mais les palais fameux lui semblent trop vantés, déserts, incommodes. Il tient à « contrôler une magnificence qui ne peut éblouir que les gens du pays, et qui n'est magnifique qu'à moitié... On trouve au bas du palais, ([ui est comme une portion du Louvre, un savetier ; voyez quelle contradiction de magnificence ! S'it fait nuit, il n'y a au travers d'un amas de colonnes qu'une triste lanterne ; il faut aller chercher le seigneur et sa suite à la vaieur d un troisième. » Voilà un exemple des observations que Bergeret va tirer de sou propre fonds sur les choses d'Italie. Son peintre, il est vrai, lui en suggérera d'autres ; mais le ton et la vulgarité de l'expression ne varieront guère, l^a compagnie s'arrêta particulièrement au l^alais Balbi, où le marquis Spinola

faisait construire un nouveau salon sur les plans d'un anii de Frago, Tarchitecte De Wailh, jadis avec lui pensionnaire du Roi à Rome; un autre pensionnaire, le jeune peintre Callet, en peignait le plafond. Il y eut un dîner fort honnête chez M. de Boyer, envoyé de P'rance; on alla voir passer le Doge en grand cortège ; on entendit un oratorio à la Madonna délie Vigne et Topéra-bufTa, la veille du départ. Les voyageurs reprirent la mer le 24 novembre, furent retenus par le mauvais temps à Sestri, et retrouvèrent avec plaisir à Lerici la bonne berline des premiers jours.

A Pise, on recommença à se passionner pour les arts, mais, suivant les idées de l'époque, la cathédrale fut jugée d'un coup d'œil et dédaignée, pour son extérieur « gothique » et son intérieur « décoré sans goût » ; quelques peintures du Gampo Sanlo trouvèrent grâce , à cause « des têtes qui ont beaucoup de vérité, ainsi que des plis bien vrais, mais sans eltet ». Les auberges étaient en général assez propres, mais la précaution du cuisinier continuait à paraître « indispensable ». Le marquis de Rarbentane, envoyé de France auprès du grand-duc de Toscane, se trouvait à Pi se avec sa famille. Il inquiéta Bergeret sur le climat de Florence en décembre, et celui-ci décida de ne s'arrêter, pour cette fois, que vingt-quatre heures. Frago lit voir quelques églises, toutes « d'un goût simple, noble et éloigné absolument du colifichet de Gênes », la cour du palais Pitti, (jui a (v un faux air du Luxembourg », el les jardins Boboli. On mit douze heures pour aller à Sienne, où le logis fut pris aux Trois Rois. Après un bon soupci*

au coin du feu, on parcourut la ville, le falot allumé, et Ton observa que les maisons étaient « très hautes ». « Nous n'en verrons pas davantage, écrit Bergeret, dans cette saison froide et de jours courts ; à notre retour, et par les temps chauds, nous en saurons davantage. »

Au reste, nos voyageurs sont pressés d'arriver à Rome. Après deux étapes encore, Radicofani et Viterbe, ils entrent par la porte du Peuple, à la nuit tombée, le dimanche 5 décembre : « Après le souper, éclairés par notre falot, nous avons rempli notre promenade ordinaire et nous avons eu l'empressement de nous transporter à la Colonnade de la fameuse église de Saint-Pierre. M'y voilà donc ! » Rome ayant désormais l'honneur de posséder Bergeret, le bon Frago aborde la partie la plus pénible de sa tâche.

La première visite de l'ami et protecteur des arts, accompagné de son peintre, est pour le Palais Mancini que gouverne M. Natoire, comme au temps où Frago était pensionnaire de l'Académie. L'excellent directeur leur fait les honneurs de la maison et des collections. Ils vont ensuite jeter le coup d'œil des nouveaux arrivants sur l'intérieur de Saint-Pierre, saluer le cardinal de Bernis, ambassadeur du Roi, et prendre une idée de la ville. Bergeret exhale, sans plus tarder, une admiration bavarde: « Que de palais, que de fontaines, que de places, que d'antiques î » Et le voici, les jours suivants, dès huit ou neuf heures du matin, à la disposition de son guide, voyant dans la même journée le Panthéon, Saint-André délia Valle, le tableau du Dominiquin à San Girolamo, le

^•mt

es

eâ

Zm

câ

Ci^

Palais Farnèse, le Gésu, qui l'émerveille, le Capitule, où toute Tantiquité des livres lui monte à la cervelle, le Campo Vaccino, le Colisée î « On revient dîner ou souper à quatre heures, on parle de ce qu'on a vu, comme les chasseurs de leur chasse, et ceux qui vous conduisent bien vous annoncent que vous n'avez encore rien vu. C'est inconcevable ! » Presque aussitôt, pour varier les impressions, Frago le mène à ses chères villas, où il a tant de fois dessiné et peint lors des belles matinées de sa jeunesse : jardins Panfili, Mattei, Albani ; et ce sont des cris d'étonnement mêlés de puériles critiques et de jugements à la Turcaret, qui doivent faire sourire l'artiste; mais il en souffre sûrement à la villa d'Esté, dont les heureux souvenirs sont fixés dans son cœur.

Le journal de Bergeret, avec ses observations et ses boutades, ses itinéraires et ses horaires fort précis, est vraiment curieux à feuilleter pour qui connaît la Rome des papes et l'a pu voir avant les récentes destructions qui en ont définitivement changé le caractère. N'y cherchons que les renseignements qui permettent de reconstituer la vie et les occupations de Fragonard. Le narrateur ne le nomme presque jamais, mais on le sent présent dans toutes ses journées et continuellement appelé au conseil. Il est seul consulté dans les galeries et les églises; pour les antiquités, il s'adjoint un jeune ami, l'architecte Paris, un des plus aimables habitant du Palais Mancini, dont les portefeuilles de Besançon gardent tant de traces de leur intimité. Le peintre et rarchitecle sembl(Mit diriger à merveille les visites de l'amateur chez

ces marchands romains qui ont si tôt fait de circonvenir et de tromper l'étranger. Dès les premiers temps du séjour, Bergeret a couru la ville pour commencer des collections : « Ma matinée s'est passée à voir tous les graveurs en pierres et toutes sortes de pierres antiques, et aussi quelques marbriers qui sont d'une adresse singulière à tourner des vases de porphyre ; j'ai vu aussi des marbres dont nous n'avons aucune idée par la beauté... .l'ai été passer une heure chez le fameux Piranèze, dessinateur et graveur, qui a un cabinet curieux de toutes sortes d'antiquités en marbre, vases, figures, tombeaux et de matières précieuses ; il en cède pour le plus d'argent qu'il peut ; c'est un homme qui a fait des ouvrages immenses et curieux en gravure, w On est assuré de la présence de Frago dans ce cabinet de Piranesi, où il enflamme l'enthousiasme de Bergeret ; et il est aussi aux Chambres du Vatican, pour expliquer à M. Jourdain émerveillé « que c'est là où se forment tous les habiles gens ».

Où il n'est point, c'est aux réceptions des cardinaux et des princesses romaines, aux conversazioni chez le cardinal de Bernis el chez sa nièce, la mai-quise de Puy-Monlhrun, maisons de bon accueil aux Français de distinctioî» qui y font aisément, dès l'arrivée, les relations dont ils ont besoin. Bergeret père et fils rêvaient d y carrer glorieusement leur vanité ; mais ils s'en dégoûtent promptenient, car, si les grands appartements illuminés font un beau coup d'ccil, les femmes sont cérémonieuses à l'excès, el les « avaleurs » de glaces et de limonade apportent un mortel ennui. Ce qui manque le plus dans ces réunions

traditionnellement sévères, ce sont précisément les conversations alertes, à la française, et sur les sujets intéressants. Sans s'en apercevoir peut-être, le financier vient dapprendre à les goûter en la compagnie de Frago. Il rentre au logis de la place d'Espagne, mécontent de lui, assurant ses compagnons qu'ils ont beaucoup mieux employé leur temps au dessin ou à la promenade, promettant ne les plus quitter et répondant, d'ailleurs, dès le lendemain à d autres invitations. Il y a des semaines où, presque tous les soirs, il dîne dehors, chez le cardinal de Bernis, qui le prie quelquefois un jour sur deux, chez le cardinal Orsini, locataire du Palais Farnèse, chez l'ambassadeur de Malte ou chez l'abbé de Bayonne, auditeur de Rote pour la France. Partout on retrouve les mêmes habits noirs et les mêmes soulanelles. Ce serait un peu monotone, si Ton n'avait les divertissements du carnaval, les concerts de castrats, les cérémonies de la Semaine Sainte, où l'on voit officier le Pape, et les « stations », où l'on a l'honneur d'offrir le bras à Madame de Puy-Montbrun.

La vie de Frago est bien plus agréable en ses heure*> de liberté que celle du financier, dont il ne se prive point de railler, avec ses amis, les ridicules. Il muse et travaille à son gré ; il retrouve les meilleurs souvenirs de sa jeunesse et des émotions d artiste gravées dans son cœur fidèle. Il intéresse autant (]u il le peut sa jeune femme aux curiosités de Home, aux usages du popolino^ et on les entend rire ensemble aux courses des Barberi. Il arrive aussi au peintre de revêtir l'habit de gala, et le bailli de Breteuii, qui l'a revu avec plaisir, lui réserve une place de

choix au dîner que raconte Bergeret : « Nous avons dîné chez M. de Breleuil, ambassadeur de Malte, très amateur et curieux des arts de toute espèce. Il avait rassemblé une douzaine de personnes, tant amateurs que peintres et sculpteurs. Non seulement il a de quoi occuper par ses tableaux et portefeuilles, mais par les marbres précieux et pierres qu'il a été à portée de rassembler depuis quinze ans... Après le dîner jusqu'au soir, les portefeuilles de toute espèce ont fait notre amusement, et plus agréable que tous les opéras. »

Bergeret tient à mener à Rome l'existence de l'amateur instruit, dont le bailli lui offre le modèle; mais elle ne va pas sans fatigue. Il a des journées fortement remplies. Le matin, il dessine avec son peintre, étudie les estampes achetées la veille, les pierres gravées et les empreintes de soufre, qu'apportent des marchands empressés ; on lit aussi l'histoire romaine, les auteurs anciens, les guides ; on prépare sur les plans les promenades de la journée. A onze heures commence une promenade à pied, qui dure quatre ou cinq heures. D'ordinaire, le dîner est aile trc^ en faniille, à moins (^1011 ait prié des élèves du Palais Mancini ou môme leur directeur avec Mademoiselle Natoire. Parfois, Bergeret va entendi'e l'opéra ou l'opéra-buira, mais pour s'y montrer, car il ne peut supporter longtemps la musique, et il rentre avant la lin du spe('tacle pour achever la soirée avec sa « bande ». Il a toujours à la maison quel({ues pensionnaires du Roi, et l'on devine le mouvement que met Frago en ces réunions, où ses jeunes confrères l'écoutent comme un maître et l'aiment

comme un camarade. On ne s'ennuie point avec lui, môme les jours de pluie en prenant les glaces de Bergeret. « La pluie ne discontinuant pas, nous nous enfermons avec nos dessins, après avoir eu à dîner trois pensionnaires de l'Académie, avec lesquels la conversation n'a pas tari sur toutes les beautés qui sont dans Rome et sur les mauvaises choses que les peintres du pays et les architectes osent mettre à côté, car on ne peut voir dans le moderne une architecture plus désordonnée. »

Et un autre jour : « Nous n'avons soupé-dîné qu'à cinq heures avec M. Ménageot, ancien pensionnaire de l'Académie de France, qui a beaucoup de talent, beaucoup étudié et qui a rassemblé des portefeuilles considérables. Après le souper, nous nous en sommes régalés jusqu'à minuit et avec le plus grand plaisir. Voilà notre vie ; nous allons passer ainsi en revue toute l'Académie, qui est montée en jeunes gens très honnêtes,, aimant tous le travail. Je n'ai qu'à me louer de toutes leurs complaisances et honnêtetés. » Bergeret ne saurait penser qu'il doit une bonne part de tant d'honnêtetés à la présence de son compagnon.

Dès les premiers temps du séjour, endoctriné par Frago, il a voulu se montrer l'ami des jeunes artistes, imiter cet abbé de Saint-Non qui fut si populaire parmi eux et dont on lui a beaucoup parlé. 11 tient tout au moins à étaler sa magnilicence : « Aujourd'hui, nous avons... donné notre concert dans le palais de l'Académie, ce que M. Natoire, directeur, a paru désirer. Gela a fait une espèce de conversation, mais coupée par beaucoup de

musique, et comme l'endroit est vaste, on est maître de s'éloigner ou de s'approclier de la musique. L'assemblée a été fort nombreuse, avec rafraîchissements et glaces dont M. Natoire a voulu faire les frais. Nous avions des voix claires, qui vont faire les femmes dans les opéras, qui commenceront incessamment , et qui ont chanté des ariettes fort agréables. »

Souvent, au matin, Bergeret va visiter les ateliers, y faire choix de quelque morceau ; cette partie de sa vie romaine le satisfait pleinement, tant il a plaisir à croire qu'il est un connaisseur expérimenté : a Quand je dirai que je vois tous les jours quelque chose de nouveau, je ne peux être entendu que d'un amateur de peinture. Tantôt c'est un joli dessin, une galanterie que me font quelques pensionnaires de l'Académie, tantôt ma chienne blanche Diane, levrette délicieusement peinte par M. Vincent, pensionnaire du Roi, qui m'en a fait l'agréable surprise, tantôt un dessin nouveau par mon camarade de voyage M. Fragonard, quelquefois un morceau de por})hyre précieux, à bon marché, ou autre marbre granité; souvent faisant de fréquents voyages inutiles, mené par un brocanteur, cpii nous vante des tableaux ou curiosités, que nous jugeons infâmes dès le pas de la porte. Mais on dit qu'il faut tout voir, et à la lin on rencontre quelque chose. Je suis content de ma matinée ; elle a été bien employée. »

Frago (îst parvenu à rendr'e régulières les réuuions d'artistes (jui lui plaisent, et peu à peu, le dimanche après la messe, vers dix heures, on prend l'habitude d'y venir : « Ce matin, noie Bergeret le 13 février, la

(( conversation » que j'ai établie a été fort nombreuse. Tous les gens d'art s'}?^ trouvent, de l'Académie ou autrement. Elle est moins sérieuse que toutes les superbes « conversations » du palais ; on en parle déjà et cela ne peut que me faire honneur. 11 s'agit de chocolat et de limonade. » Les marchands-prennent l'habitude d'apporter ce jour-là ce qu'ils ont à vendre. Ils étalent leurs peintures ou leurs antiques ; on les laisse pérorer et, si la marchandise ne vaut rien, on les chasse avec des huées. Rien n'est plus amusant à Rome que le dimanche de M. Bergeret de Grancourt, et l'on y voit bientôt tout ce qui se pique de pratiquer ou de goûter les arts : « Le nombre d'artistes et gens à talents, architectes et autres, augmente. Les artistes, anglais et étrangers s'y font présenter. Je me fais plaisir d'aller voir leurs ouvrages et porte-feuilles et, quand ils ont du tîdent, il est impossible qu'il ne m'en revienne quelques dessins. Elle se passe toujours moins sérieusement que chez les grands et nous y jugeons bien des ouvrages qu'on s'empresse d'y apporter, ce qui rend notre conversation fort intéressante. J'en retiens ce jour-là quelques-uns à dîner, et le soir on se rassemble encore en petit nombre. Voilà la journée très complète pour nous. » La tradition de ces nobles réunions intellectuelles, en des maisons françaises, s'est toujours maintenue à Rome et s'y continue encore.

Les étrangers attendaient d'ordinaire, pour quitter Rome, le dimanche de la semaine de Pâques, qu'on nomme de Quaslmodo. On voyait ce jour- là la cavalcade du Pape, se rendant à la Minerve sur sa haquenée blanche, et l'illu-

mination fameuse de Saint-Pierre et de sa coupole. Nos Français partirent pour Naples le surlendemain, par la route de Terracine, et vinrent loger sur le quai, au meilleur endroit de la ville. « On ne peut avoir un plus beau réveil que celui de nos chambres à chacun ; d'un côté la mer, tant qu'elle se peut voir, et vis-à-vis Portici ; et toutes les campagnes de l'autre côté de la mer, et d'un autre côté à notre gauche, la ville, et vis-à-vis le mont Vésuve. » Ce fut un séjour de près de deux mois, rempli de tous les agréments que Naples offrait à des Français riches et bien recommandés. Le baron de Breteuil, ambassadeur du Roi, leur fit mille civilités. Le bon Frago en eut sa part ; mais il dut remplir sans retard sa corvée de cicérone aux palais, aux cabinets, aux églises, à Gapodimonte, au Musée royal de Portici, aux fouilles d'Herculanum et de Pompéi, sur lesquelles Bergeret note des détails de quelque intérêt. Un peintre parisien nommé Volaire, dont la spécialité était de peindre des vues du volcan et qui s'empressait auprès des étrangers pour les leur vendre, vint alléger, par ses offres de service, la tâche de Frago. Il guida la a bande » à l'ascension du Vésuve. Elle fit l'excursion de Baïa, vit le miracle de saint Janvier et la procession du Corpus Domlni, « où il ne faut pas rire, il faut y aller avec prudence »; mais les Bergeret paradèrent seuls dans la loge de la princesse de Francavilla, à l'ouverture du San-Carlo ; ils eurent aussi l'honneur d'être présentés, à Portici, au Roi et à la Reine el de prendre le grand deuil pour la luort du roi Louis XV, aunoncée par les courriers du 20 ni.ii. l^'rago, ii'élaul poiul houinie de

qualité, n*eut pas à coudre de « pleureuses » au revers des manches de son habit.

On dessina beaucoup à Naples chez Bergeret, pendant les jours de pluie, qui furent nombreux, et durant la réclusion qu'on trouva de bon ton de s'imposer aux premières nouvelles de la grave maladie de Louis XV. « Samedi, 10 mai. Nous nous abandonnons tous à dessiner beaucoup, n'étant pas convenable de nous présenter au public, ni n'en ayant envie dans un moment où nous sommes très inquiets... Nos portefeuilles se trouveront augmentés de ce genre de vie un peu retraité. » « Mercredi, 8 juin. Continuation d'orage et de pluie... Ce vilain temps m'a procuré des dessins charmants de la part de mes compagnons de voyage. » Les travaux personnels dont l'amateur grossit ses portefeuilles ne nous importent aucunement ; on aimerait connaître ceux de Frago, qui sont peut-être la suite des compositions sur les Contes de La Fontaine, que Bergeret lui a demandées et qui serviront plus tard à une illustration célèbre. Il a dessiné aussi des allégories, et l'on a de lui des études de gens du port, de filles de Santa-Lucia, soigneusement datées de Naples.

Les voyageurs passèrent, au retour, une quinzaine à Rome, firent, en trois journées, l'excursion classique de Frascati et des monts Albains, et virent l'étonnante fête de la Saint-Pierre, avec les illuminations, l'embrasement de la coupole et la Girandola tirée au château Saint-Ange. Aussitôt après, ils partirent pour Florence et y séjournèrent moins de cinq jours, le temps de visiter en deux

matinées « la fameuse galerie », avec sa Tribune, ses antiques et ses deux cents portraits de peintres, d'aller deux fois à la Comédie-Française établie depuis peu par le Grand-Duc, d'entrer au palais Riccardi, non pour la chapelle de Benozzo Gozzoli que personne ne mentionne alors, mais pour le plafond de Luca Giordano, représentant l'apothéose de Cosme T^ Il y a au palais Pitti des peintures « de grande réputation ». Les plus belles pour Bergeret sont la Vierii^e à la chaise et le plafond de Pierre de Cortone ; celui-ci surtout est admiré : « Quelle couleur et quelles grâces ! Par où commencer pour en faire l'éloge ? C'est une affaire de sentiment qui ne peut se rendre. » Ces élans assez louchants dans leur maladresse sont assurément inspirés par Frago.

Il a aussi annoncé à ses compagnons les merveilles de Bologne ; mais ils semblent éprouver, en y arrivant, ffuelque désillusion ; et peut-être ne retrouve-l-il pas lui-même son enthousiasme juvénile, sauf pour les Carrache. Bergeret reste froid et déclare « bien bourgeois» les palais de cette ville comparc^s à ceux de Cènes. On quille Bologne « par les plus beaux cliemins et les plus beaux pays, les mieux cultivés ». On s'arrête à Cento, patrie du Guerchin, pour faire tirer le rideau dans les églises et les couvents devant les lableaux du peintre ; à Ferrare, il n'y a (ju'un tableau du même Guerchin et à Padoue, comme cliacun sait, rien n est à voii'. Giotio ni Manlegna n'existenl pour les amateurs de ce teinps ; Padoue n'est qu une université et aussi le port d'embar- ({urmonl sur la Brenta, poui" les passagers de Venise.

Page 1