LA DANSEUSE
(Collection Georges D. Widener. — Philadelphie)
Les nôtres arrivent de nuit, par une lune fort claire, dans la ville de Saint-Marc et, bien qu'on ne nous le dise point, ce clair de lune du 18 juillet doit procurer à Frago quelque enchantement.
Les jours suivants, le spectacle des canaux et les surprises des gondoles amusent extrêmement ses compagnons. Mais lui, qui les guide et qui se met pour eux à la recherche de ses souvenirs, quelles impressions ressent-il ? C'est d'abord une désolation véritable de trouver en mauvais état, noircies, presque perdues, des œuvres qui, douze ans plus tôt, ont fait la joie de ses yeux et ravi s^ imagination de jeune peintre. Le témoignage de Bergeret est formel sur ce point : « A dix heures, je m'embarque avec mon monde pour courir les églises. J'en suis peu content, parce qu'il faut voir les tableaux avant d'en juger, et presque tous .ont poussé au noir, ou bien se sont tellement gâtés par l'humidité, que l'on ne peut les voir... Ce sont toujours des regrets de voir des tableaux de Véronèse, Tiepolo, souvent mal mis en ordre par l'humidité dans les églises... » Par bonheur, les beaux Tiepolo de la Fava et de Saint-Alvise, ceux du Palais Delfino, ceux du Palais Labia surtout, sont encore dans leur fraîcheur; et Frago en explique la belle ordonnance, le coloris subtil, met toute son ardeur, toute son âme à faire admirer cet art fraternel. Quelle fortune extraordinaire d'entendre, à Venise, Tiepolo exalté par Fragonard !
On peut supposer que l'artiste et sa femme, après l'étape vénitienne, comptent rentrer enfin à Paris ; c'est entendu, d'ailleurs, dans les conventions du départ. Mais
Bergeret s'est mis en tête d'aller voir la galerie de Dresde et un voyage d'Allemagne s'ajoute au voyage d'Italie. En huit jours de route « assez vive », pleins d'accidents de montagne, de friponneries de maîtres de poste et d'incommodités aux barrières et aux douanes , en un mot « le plus vilain du voyage » , la bande arrive à Vienne et y séjourne une semaine. Les arts n'y sont point oubliés, quoique la ville « s'en occupe peu ». L'abbé Georgel, chargé des affaires de France en l'absence du prince Louis de Rohan, a procuré les facilités nécessaires « pour jouir des cabinets et y dessiner. » Il s'agit surtout de la bibliothèque de l'Empereur et du palais du prince Liechtenstein, « riche en beaux Rubens et superbes Van Dyck ». (( J'en rapporte, dit Bergeret, des dessins faits par M. Fragonard ».
A travers la Bohême et la Saxe, où les ruines causées par les canons du roi de Prusse ne sont pas encore relevées, on gagne Dresde. Cette ville fait exception en Allemagne, où « les arts sont endormis », car l'Electeur tient à honneur de « se prêter à tout progrès ». Dans la jolie capitale des bords de l'Elbe, Frago redevient heureux et pardonne à Bergeret l'ennui du chemin. Pendant les dix jours qu'on y reste, il use avidement des trésors de la galerie et des facilités libéralement offertes aux copistes. Rubens s'y montre incomparable, et le nombre des petits maîtres flamands et hollandais est si grand qu'on n'a pu les exposer tous ; quatre cents tableaux, paraît-il, sont à terre, attendant leur place, mais on peut cependant les étudier. Dès huit heures du matin, les Fragonard y sont
installés, et Bergeret vient les voir : « Je suis retourné en carrosse aux galeries, oii sont établis M. et Madame Fragonard dès le matin, pour y faire récolte de dessins... Il faut recommencer tous les matins à huit heures à revoir les galeries, et toujours elles sont nouvelles et remplissent très bien l'idée que nous en avions ; et c'est une ressource inépuisable pour les gens d'arts et les amateurs. L'un et l'autre perdent bien du temps en Italie, qu'il faut cependant avoir vue, mais plus légèrement, et de là se jeter dans les belles galeries de Dresde, Dusseldorf, Mannheim ». Le journal note la réunion de cinquante pastels de la Rosalba, qui font « une collection bien aimable », et des miniatures de Mengs. Frago fréquente les professeurs de l'Académie de peinture, qu'il juge fort bien organisée pour l'enseignement ; le directeur est un peintre français, Hutin, établi à Dresde depuis vingt-cinq ans, et l'un des meilleurs professeurs est Giovanni Casanova, « frère de celui qui est à Paris ».
Cette fois, l'expédition touche à sa fin ; nos voyageurs se hâtent vers la France, dans la bonne berline, « qui a fait bien des cent lieues et à laquelle il ne manque rien. » Ils remarquent l'heureux aspect de la campagne et des villes dans la région de Fulda, de Francfort, de Darmstadt ; ils s'arrêtent quelques heures à Mannheim, pour voir une dernière galerie de tableaux. Le 8 septembre, ils couchent à Strasbourg, en terre du Roi, et quelques jours après arrivent à Paris, harassés, ravis et brouillés. On a vu, dans la vie du peintre, la suite de cette histoire.