LE CHEVAL FONDU
(Collection de M. le comte PHlet-Will)
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cherché, pour ses nouveaux peintres, un lieu consacré, où leur talent fût assuré de trouver profit, et les a envoyés étudier ensemble la galerie du Palais Farnèse. Le duc de Serrisani, ministre plénipotentiaire du roi des Deux-Siciles, toujours fort obligeant pour les Français et qui, du reste, n'habite pas les appartements donnant sur le Tibre, accorde volontiers la permission d'y travailler. C'est une bonne fortune dont Natoire s'empresse d'user en faveur de ses étudiants. Les Carrache ne sont-ils pas, au Farnèse, les maîtres de la composition mythologique ? Et le secrétaire perpétuel de l'Académie royale, Cochin, n'a-t-il pas proféré : (( On peut confier son instruction aux Carrache, lorsqu'on voit quels élèves ils ont formés et combien ces élèves sont différents les uns des autres, et nullement esclaves de leurs maîtres. » De jeunes Français, familiers avec les chefs-d'œuvre de leur pays, savent reconnaître ce que le grand plafond de la Galerie de Versailles doit à celui du Palais Farnèse, tant pour l'agencement des tableaux et le naturel des figures en trompel'œil, que pour la solide harmonie établie entre la peinture et les lignes en berceau de l'architecture ; ce sont d'excellentes leçons
que fournissent ici les grands Bolonais et qu'il y a quelque avantage à recevoir sur place par une initiation directe.
Frago est consciencieusement à Tétude, chaque matin, dans la galerie, avec son camarade Brenet, joyeux garçon qui sera toujours un médiocre peintre. Le nôtre a Toeil distrait par les beaux alignements de pins qui couronnent le Janicule, Tesprit troublé par les arômes du printemps romain entrant par les grandes fenêtres ouvertes du côté du Tibre. Son crayon consciencieux est aux prises cependant avec les fables d'Ovide : il dessine l'Enlèvement de Ganymède, l'Enlèvement d'Europe, les académies assises sur les entablements feints. Maint détail excite sa curiosité dans les grandes compositions, cette bacchante, par exemple, qui danse au tambourin, et ce faune renversé par un Amour mutin, qui le tient par les cornes et le piétine. Tels sont les motifs qu'il a transcrits à la pierre d'Italie, et que l'abbé de Saint-Non traduira plus tard par ses gravures à l'aquatinte ; mais il a dû en rapporter bien d'autres à Natoire, pour les donner à critiquer à Texcellent homme, au nom de ses principes inexorables sur le dessin.
Ce maître de la mythologie apprêtée, ce virtuose des nudités élégantes et glacées, qui avait eu son heure de talent et n'avait pas su la prolonger en se renouvelant, achevait sa carrière au Palais Mancini, recueillant, pour sa grande fresque de la voûte de Saint- Louis-des-Français, les applaudissements toujours infiniment polis du public romain. Il avait laissé se perdre le brillant coloris qui rend encore agréables ses premières peintures, et ne possédait pas, pour le remplacer, cette pratique irréprochable du dessin, qu'exigeaient ses propres théories et qui aurait assuré l'autorité de ses conseils. D'un caractère agité, trop anxieux de plaire et un peu brouillon, il n'était pas fait pour guider des jeunes gens turbulents, qui donnaient parfois à sévir à la police pontificale, escaladaient les toits des voisins et mettaient à mal les Transtévérines en leur promettant mariage. Il n'arrivait même point à se faire rendre compte régulièrement de leurs travaux et devait prier le Directeur des Bâtiments d'intervenir luimême, de Paris, à ce sujet : « Voici le temps où notre école travaille en différents endroits hors de l'Académie. Il ne serait pas mal, Monsieur, quand vous me ferez l'honneur de
m'écrire, que vous leur renouvelassiez la recommandation de me faire voir plus fréquemment leurs ouvrages ; ils manquent souvent à cet article, malgré vos exhortations. » M. de Marigny répondait de façon à rendre quelque force à cette direction défaillante : « Je vous invite très fort à me faire connaître les indociles ; en réponse, je vous autoriserai à les éconduire de l'Académie, et ce sera sans espoir de retour. J'en ferai un exemple si sévère que ceux qui voudront rester se conformeront à ce que vous leur prescrirez. »
Frago ne voudrait point s'attirer les foudres d'un directeur général, qui passe pour exécuter ses menaces. Est-il celui des nouveaux venus, qui fait <( une petite copie de ce beau hiorceau d'Andréa Sacchi, de saint Romualdi, dans une petite église près de l'Académie ? » En tout cas, le directeur n'est pas plus satisfait de cet élève que de ses compagnons : (( Je les ai fait recommencer leurs ouvrages, qui prouvaient trop leur faiblesse ; ils ont de la peine à en convenir, et voilà ce qui me fâche avec eux. »
L'hiver suivant, le mécontentement persiste et, le 15 mars 1758, Frago est compris dans le déplorable rapport de son directeur
au chef suprême des beaux-arts en France sur les études d'élèves qu'il doit envoyer : (( Je suis fâché qu'après un retard si considérable et les soins que je prends pour qu'elles soient passables, je ne vois pas encore le moment qu'elles seront terminées. La faiblesse de leurs talents est la cause de tout ; ils ne savent s'arrêter à aucun parti, et, quoi que je puisse dire pour les fixer, je vois à tout moment des changements qui me le prouvent. Je suis forcé, malgré cela, à les compatir par la bonne envie qu'ils ont de faire mieux qu'ils ne peuvent. Il est vrai qu'à présent cette partie est bien faible dans notre Académie, et un directeur se trouve bien peu flatté dans ce temps de disette, où il semble que le progrès des étudiants doive rouler sur lui et, en quelque manière, en répondre. Je ne négligerai rien, cependant, pour en tirer le meilleur parti qu'il me sera possible, dans l'espérance qu'il nous en viendra de plus forts et plus dignes de faire honneur à l'école d'où ils sortent. La sculpture et l'architecture vont bien. »
Cette lettre produit à Versailles le plus fâcheux effet, et M. de Marigny se plaint aux académiciens de la préparation insuffisante
des pensionnaires du Roi : (c Je reçois, Monsieur, écrit-il à Cochin, des nouvelles de rAcadémie de Rome qui m'affligent sur le compte des jeunes peintres. M. Natoire me marque qu'il ne tarde à m'envoyer leurs études qu'à cause de la faiblesse de leurs talents, et qu'il est obligé d'y compatir, eu égard à la bonne envie qu'ils ont de faire mieux qu'ils ne peuvent. Il ajoute que l'architecture et la sculpture vont bien ; mais il ne me donne aucun espoir sur les progrès de la peinture. Je ne puis attribuer l'état de faiblesse où elle est qu'à Tenvoi prématuré des élèves à Rome et peut-être à un excès d'indulgence dans la distribution des prix de Paris. Recommandez de ma part à l'Académie d'y apporter plus de sévérité. J'aime mieux que les prix soient réservés que d'envoyer à Rome des sujets hors d'état de profiter des grâces du Roi. Ce parti pourrait même exciter rémulation parmi les jeunes élèves de Paris. »
Cette averse de reproches tombait dru sur le pauvre Frago, et elle faisait prévoir de déplorables suites pour une carrière où il importait alors, si l'on voulait avoir des commandes et le succès, d'être favorablement
connu des bureaux des Bâtiments. Le jeune homme comprit la nécessité d'un bon départ ; on le devine par la première lettre de Natoire où il soit cité expressément. Il faut rectifier, en la transcrivant, tous les noms propres qui s'y trouvent, car l'orthographe fantaisiste du directeur estropie continuellement les noms de ses élèves, et il n'a jamais consenti, par exemple, à nommer celui qui nous intéresse autrement que Flagonart : « Voilà, écrit- il le 3 mai, le rouleau que j'ai l'honneur de vous envoyer des études de trois pensionnaires nommés Dhuez, peintre, Fragonard et Brenet. Je souhaiterais qu'elles fussent au point de vous faire oublier par leurs mérites le retard à s'acquitter de ce devoir ; c'est tout ce que j'ai pu tirer de leurs talents, et ce n'a pas été sans peine. Ils espèrent que vous leur ferez grâce, en faveur de la bonne envie qu'ils ont de mieux faire par la suite, et j'y aurai toute l'attention qu'il me sera possible. Parmi ces dessins, il y a quelques traits pris au papier vernis sur des tableaux antiques que M. le comte de Caylus m'a demandés ; je vous prie. Monsieur, de les séparer et de vouloir bien les lui faire tenir. » Le jugement de l'Académie royale sur
renvoi de Fragonard mérite d'être conservé ; on y voit, judicieusement constatés, les résultats un peu déconcertants de ses premières études romaines : (( Du sieur Fragonard, une figure académique d'homme, peinte. On a été moins satisfait de cette figure qu'on ne l'aurait été, si l'on avait moins connu les dispositions brillantes qu'il a fait paraître à Paris ; non qu'il y paraisse aucune marque de négligence, mais on craint que l'imitation de quelques maîtres ne lui nuise et ne le fasse tomber dans des tons de couleurs maniérés, comme il paraît dans cette figure par plusieurs demi-teintes trop bleu et d'autres aurore, qui ne sont point naturelles. On peut croire qu'il les a imitées du Barocci, peintre admirable à plusieurs égards, mais dont la couleur peut être dangereuse à imiter. On l'exhorte à ne regarder dans les grands maîtres que ce qui caractérise en eux une imitation vraie de la nature. Il en est de même d'une tête de Prêtresse qu'on trouve peinte d'une manière un peu trop doucereuse. On a été plus satisfait des dessins du sieur Fragonard qu'on trouve dessinés avec finesse et vérité. » Tout ce morceau est intéressant, tant par les observations techniques qu'il
contient, que par les sentiments d'estime vraiment rare accordés à ce. jeune talent. Si la maternelle Académie est si inquiète de le voir hésiter et se perdre dans une imitation maladroite, c'est qu'elle a mis en lui beaucoup d'espérances. On aime aussi à trouver, sous la plume autorisée de Cochin, ce renvoi à la nature, que notre peintre trop vite italianisé perdait de vue.
Le jugement de l'Académie est communiqué aux pensionnaires suivant l'usage, et Frago paraît assez indifférent à celui qui le concerne. On peut interpréter ainsi ces réflexions de Natoire, dignes d'attention par les traits de caractère qu'elles mettent en lumière : <( Fragonard, avec des dispositions, est d'une facilité étonnante à changer de parti d'un moment à l'autre, ce qui le fait opérer d'une manière inégale. Ces jeunes cervelles ne sont pas aisées à conduire ; je tâcherai toujours d'en tirer le meilleur parti sans les trop gêner, car il faut laisser au génie un peu de liberté. »
Une épreuve plus dure cependant est réservée à cet esprit capricieux, car le moment est venu où les pensionnaires abordent le travail réglementaire de la grande copie.
Brenet est chargé de la Mise au tombeau du Garavage, à la Ghiesa-Nuova, et Frago, profitant de ce que ce tableau a été déplacé pour le travail, en fait lui-même un dessin assez serré ; il n'est pas sans goût pour ce peintre, dont il dessine aussi les Pèlerins d'Eimnaûs et la Joueuse de mandoline^ qu'il trouve au palais Giustiniani. La copie qui lui est confiée n'est pas moins séduisante pour un apprenti coloriste ; c'est la composition mouvementée de Pierre de Gortone, Saint Paul recou^^rant la i^ue^ que les Gapucins ont dans leur église. L'auteur est un des maîtres qu'on étudie le plus, et ses tons clairs trouvent grâce devant Boucher ; pourtant, quelle médiocre leçon donnent ces modèles superficiels, ces formes agitées et bruyantes, ces lourdes draperies toujours envolées ! Frago va aux Gapucins accomplir sa pénitence quotidienne avec son ami Monnet, qui copie tout à côté le Saint Michel du Guide ; puis, ce dernier tableau est porté aux ateliers du Vatican, où Ton termine pour le Saint-Père le sujet en mosaïque, et Frago doit peiner, dans la solitude, après Theure des messes, sur le terrible morceau du Gortonais. Encore ne parvient-il pas à satisfaire Natoire, très
rigoureux sur Tarticle des copies : « Le sieur Fragonard, écrit celui-ci au mois d'octobre, avance celle qu'il fait d'après Pietro de Gortone, aux Capucins ; le jeune artiste a un peu de peine à peindre les chairs et à donner le vrai caractère des airs de tête. Je l'exhorte à ne point se lasser pour les retoucher de nouveau, car il s'imagine déjà avoir fait tout ce qu'il fallait et tout ce qu'il pouvait. » Précieuse indication, qui nous fait assister à l'un de ces colloques, toujours pleins de malentendus, entre deux générations d'artistes, et qui nous révèle en même temps combien coûta à Fragonard le pénible travail imposé à sa jeunesse impatiente par le choix d'un guide sans divination.
Dès ces années, Fragonard s'impose à tous comme l'artiste supérieur, le mieux doué et le plus riche de promesses. Même aux yeux d'un Natoire, il n'est pas douteux que cet enfant terrible, difficile à mener, ne doive promptement faire honneur à l'Ecole française. L'ardeur qu'il porte à dessiner le modèle, « drapé avec différent habillement », qu'on met à la disposition des élèves pendant l'été, touche le cœur de son vieux directeur, qui ne craint pas d'écrire en envoyant les copies :
(( Fragonard a beaucoup de talent, mais le trop de feu et peu de patience l'emporte à ne pas travailler avec assez d'exactitude ses copies. » Oui, Fragonard a (( beaucoup de talent)), et l'expression est d'autant plus significative que ses camarades n'en inspirent point de semblable. Natoire est ici l'écho de toute la petite colonie française qui vit à Rome et qui suit avec intérêt les travaux et les progrès des pensionnaires.
Si les études de Frago sur les maîtres sont un peu rapides et semblent superficielles, c'est qu'il les multiplie avec un zèle sans égal, et nul de ses contemporains ne peut se vanter d'avoir connu et relevé à Rome tant de peintures. C'est un témoignage peu connu et bien instructif de cette activité de l'artiste, de cette curiosité ouverte sur tant d'horizons et prête à tirer parti de tout ce que lui apporte d'utile l'art du passé. Le voici à la Farnésine, au (( petit Farnèse )), comme on dit souvent, prenant dans l'histoire de Psycjié, peinte à la voûte par l'école de Raphaël, les morceaux les plus goûtés : Vénus donnant ses ordres à l'Amour, Mercure amenant Psyché, Jupiter embrassant l'Amour. Il étudie, tout à côté, la Galatce
du maître et dessine avec soin le groupe du dieu marin et de la néréide enlacée. Il relève, sur le mur voisin, la fameuse tête colossale, qu'on croyait charbonnée par Michel-Ange, et, ce qui est plus intéressant, une série de motifs décoratifs à Tantique, qu'il détache, au second étage du palais, des compositions de Peruzzi ; il note en son album cette attribution inattendue : « Guirlandaï à la Farnésine. » Il retrouve Raphaël aux Chambres vaticanes, et prend à VEcole d'Athènes plusieurs des figures drapées qu'ont recopiées tant de générations de peintres ; à XHéliodore^ l'ange et le groupe de femmes ; à \ Incendie du Bourgs les fuyards escaladant le mur, la femme à la cruche, Enée et Anchise. Il s'attache avec non moins de ferveur aux détails mouvementés dans la Bataille de Constantin^ de Jules Romain, qui lui plaît visiblement ; quant au plafond de la Sixtine, dont il lave une demi-douzaine de morceaux, il l'aborde par devoir, et ses études, sans le moindre accent, témoignent qu'il n'en a pas compris le caractère.
Comme il est plus à l'aise avec les œuvres des Bolonais, avec VAurorc du Guide, au palais Rospigliosi, et celle du Guerchin au
Casino Ludovisi, avec les Ei^angiles et les Vertus cardinales du Dominiquin, qui décorent les pendentifs de S. Andréa délia Valle et de S. Carlo ai Catinari ! Il devient familier avec la Vie de sainte Cécile, à Saint-Louis-des- Français. D'autres églises lui présentent des tableaux d'autel, dignes d'être notés. S'il tire de la Transfiguration de Raphaël, alors à S. Pietro in Montorio, la femme agenouillée au premier plan, il dessine entièrement, dans la même église, une Mise au tombeau qu'on lui dit être d'Ammanati. A Saint-Pierre, il prend la mosaïque de la Communion de saint Jérôme, à la Trinité-des-Monts, des cariatides feintes de Daniel de Volterre et le morceau capital de sa Descente de Croix, l'Evanouissement de la Vierge. A Sainte-Cécile du Transtévère, il n'omet pas la délicieuse figure couchée sous le maître-autel, que sculpta Stefano Maderna.
Les galeries si riches des palais romains, libéralement ouvertes aux études, lui fournissent des motifs innombrables. Le Corrège et le Parmesan sont au Palais Chigi avec d'adorables allégories de l'Amour ; l'Albane est au palais Verospi, orné d'antiques et de vases que Louis XV veut acheter, au Palais
Borghèse, où Ton admire Cupidon endormi^ au Palais Santa-Croce, où une imagination portée aux arrangements mythologiques sait apprécier tant d'Amours aiguisant des flèches ou allumant des torches, dans les postures les plus divertissantes. Pierre de Cortone déploie, à la galerie Panfîli, son Triomphe de Neptune^ au Gapitole, son Triomphe de Bacchus, Chez les Borghèse et chez les Colonna, Frago découvre quelques belles toiles vénitiennes et une kermesse flamande de Rubens, qu'il interprète avec plaisir, comme il a fait de Romulus et Remous à la galerie du Gapitole. Au palais Giustiniani, il rencontre le Laidement des pieds ^ par Van Dyck, qui lui fait sentir fort clairement la médiocrité de son propre tableau d'école. Enfin, les œuvres du grand Poussin enrichissent Rome un peu partout ; elles n'ont pas échappé à notre (( croqueur », ni la Flore du Gapitole, réplique de celle qui appartient au Roi, ni le Massacre des Innocents^ qu'on trouve à cette époque chez le prince Giustiniani, ni surtout les charmants tableaux du Palais Ghigi, où des enfants jouent avec un bouc et un bélier et traînent le vieux Silène dans un décor de vases, de bas-reliefs et de termes antiques, dont Frago saura se sou-
venir quand il traitera, avec plus de souplesse et autant de style, les mêmes bacchanales enfantines.
C'est un chaos de sensations diverses, de plaisirs rares et d'étonnements sans fin. Quelle confusion dans le cerveau d'un jeune peintre parisien, formé parmi les mythologies de boudoir et d'atelier, qui s'est trouvé brusquement jeté dans ce monde immense où tout Tart moderne a puisé ses inspirations ! Il ne l'ignorait point tout à fait ; à l'Ecole des Elèves protégés, on l'instruisait dans Tadmiration de ses ouvrages ; Vanloo lui en a commenté les gravures et fait transposer des morceaux. Mais ici, les œuvres sont à leur place, dans le milieu pour lequel elles ont été conçues, avec leur coloris véritable et sous la lumière qui les a baignées à leur naissance. Leur signification devient tout autre, et l'émotion qu'elles dégagent pour Tàme d'un véritable artiste est profonde. Frago est à Tàge où les impressions sont vives, où Ton sait admirer, même sans comprendre, et, devant tant de chefs-d'œuvre, il ressent ce qu'ont éprouvé les meilleurs de ses aînés et ceux qui viendront après lui ; il reste ébloui, ravi et découragé.
Cette vie d'école trop prolongée ne va pas, au reste, sans quelque inconvénient. Les copies dans les églises et les palais, Tétude des maîtres d'autrefois d'après leurs toiles ou leurs grandes fresques, tout cela sert au métier et enrichit assurément le cerveau du peintre ; mais son œil se gâte à s'y attarder, et beaucoup ne guérissent plus de cette infirmité romaine, qu'ils ont contractée sans y prendre garde et dans la fièvre d'une admiration juvénile. Sachant ce que Frago devint dans la suite, nous pensons volontiers qu'il eût été de force à réagir par lui-même contre le danger. Il est certain pourtant qu'il le traversa et risqua de s'y perdre. S'il eût quitté à ce moment l'Italie, il n'eût tiré d'elle que les leçons étroites d'une éducation autoritaire, habile seulement à mettre les pas des jeunes dans ceux de leurs anciens. Rome nous eût renvoyé un peintre académique de plus, dont il eût été peut-être moins aisé de dégager le grand artiste. Une bonne fortune inattendue lui permit de prolonger son séjour et de comprendre ce qu'il pouvait tirer enfin de l'Italie.
Le directeur général des Bâtiments vient de décider, d'accord avec l'Académie, que
le séjour des pensionnaires à Rome sera désormais de quatre ans pour les peintres et les sculpteurs, les architectes continuant à recevoir la pension de trois années. Fragonard, envoyé trop tôt pour jouir de cet avantage, est à l'échéance de son retour et le voit approcher avec chagrin. Comme une place se trouve vacante pour une année dans l'arrangement nouveau, et qu'un des élèves alors présents à Rome doit être appelé à en bénéficier, les amis qu'il a gardés à Paris pensent à lui. Peut-être leur a-t-il écrit luimême, afin de les intéresser à un projet auquel il tient avec raison, tant pour l'avenir de sa carrière que pour les satisfactions d'art qu'il attend encore de l'Italie. Le choix est très disputé, car le père des frères Brenet le sollicite également pour un de ses fils. Marigny désirerait le réserver au pensionnaire (( dont les dispositions et l'assiduité à l'étude donnent lieu d'espérer le plus de progrès » ; Cochin, interprète de l'Académie, lui propose Fragonard, comme répondant exactement à ses vues.
La réponse est encourageante : « Sur la bonne opinion que vous avez du sieur Fragonard, je lui accorderai volontiers [cette
place] par prolongation, si le témoignage de M. Natoire ne la dément point. » Natoire, consulté le 12 juillet, bien que le père des Brenet lui ait très chaudement écrit, ne peut faire autrement que de donner un avis favorable à Frago : (( Je vois, répond-il, que vous êtes déjà porté en faveur pour ce dernier, et je puis vous assurer qu'il est plus à propos qu'il jouisse de cet avantage que les deux autres frères, d'autant plus qnil le désire avec empressement. » Le 5 septembre, Marigny consent : « Puisque le sieur Fragonard mérite la préférence pour lui accorder une quatrième année de résidence à Rome, et qu'il la désire, sur les bons témoignages que vous me rendez de lui, je lui donne avec plaisir mon agrément. »
Cette décision arrivait au bon moment.
L'incertitude dont Frago souffrait depuis son arrivée à Rome et les études trop exclusives qu'il poursuivait continuaient à exercer leur mauvaise influence. Toutes ses qualités de vie et de couleur s'éteignaient dans cette longue et trop docile fréquentation de maîtres, qui n'étaient point tous faits pour lui ; le malheureux garçon pratiquait une imitation si servile, si froide, que l'Académie elle-
point de ces tons frais, hasardés par l'enthousiasme et qui sont suivis du succès dans un artiste qui a étudié son talent et qui se livre avec connaissance aux mouvements de son génie. Tout est fondu, tout est fini. Il est temps que le s"" Fragonard prenne confiance en ses talents, et que, travaillant avec plus de hardiesse, il retrouve ce premier feu et cette heureuse facilité qu'il avait, et qu'il semble qu'une étude trop sérieuse a captivés jusqu'au point de les détruire. On est très satisfait de ses dessins ; ils sont purs, savants et corrects ; mais ne sont-ils pas dessinés avec trop peu d'arrondissement et d'effet ? Ils seraient infiniment louables s'ils étaient de quelqu'un qui se destinât à la sculpture ; mais un peintre doit-il oublier la couleur et l'effet, même quand il dessine ? »
N'est-il pas curieux de voir que ce qu'on reproche à Frago d'omettre en ses dessins de Rome, c'est la couleur, l'effet, dont il montrera bientôt une maîtrise souveraine ? Quoi qu'il en soit, il fallait, pour fuir l'écueil décisif, qu'il renonçât décidément à sa façon de travailler ; pris entre les traditions du milieu romain ou de sa propre école, et les conseils qui lui venaient de Paris, médiocrement guidé
par un directeur éloigné de France depuis tant d'années et qui ne voyait pas très clair dans les jugements de ses confrères, notre peintre désorienté n'eût pas trouvé aisément la voie du salut. Elle s'offrit à lui par une circonstance heureuse. Alors que les appels de Cochin risquaient de n'être pas compris et pouvaient même décourager, au seuil de sa quatrième année d'école, un artiste qui avait, plus que tout autre, besoin de se tenir en allégresse pour produire, la pratique d'un art nouveau vint le placer en face de la nature vivante et le rendre à ses véritables instincts.
Voici que les peintres français de Rome, tous ceux qui, jeunes ou vieux, tiennent pinceau ou crayon, se mettent à découvrir la beauté du paysage romain et s'ingénient à la traduire. Ce n'est, tout d'abord, qu'un engouement, né sans doute de l'heureux exemple d'un confrère qui en a tiré du succès et dont le nom restera attaché à la Rome du xviii'' siècle ; mais les résultats seront plus sérieux et plus profitables que ceux d'une simple mode. Toute une partie de notre Ecole de peinture s'en trouvera renouvelée, et Fragonard plus que personne y gagnera.
Cette nature des environs de Rome, où la majesté de la ruine s'accorde si noblement à rtiarmonie des horizons, cette (( campagne » si variée et si émouvante, que tant de générations d'artistes ont ignorée, n'a jamais été plus passionnément goûtée, ni peut-être mieux comprise que par les peintres et les dessinateurs de ce temps. Il faut des yeux étrangers pour la révéler aux Italiens eux-mêmes, ainsi qu'il en fut déjà au temps de Nicolas Poussin ; et c'est Hubert Robert qui a entraîné l'Académie à ces découvertes, à ces explorations, d'où Ton rapporte souvent des chefsd'œuvre inattendus. Chose piquante, Natoire est le premier converti au goût nouveau, et c'est lui qui donne aux jeunes gens l'exemple d'aller peindre devant les sites pittoresques ou fameux: (c J'ai fait dans ces derniers temps, écrit-il à Marigny en janvier 1759, plusieurs dessins d'après des vues aux environs de Rome, qui me donnent envie, par leur singularité, d'en peindre quelqu'une... Je regarde cette partie fort nécessaire dans l'étude de nos jeunes élèves ; je les encourage à ne pas la négliger en prêchant d'exemple. » Et quelques mois plus tard, se trouvant en santé médiocre, il va se rétablir en séjournant une
quinzaine de jours à Tivoli, « petite vacance qui ne s'est pas passée sans dessiner quelques points de vue dont ce pays-là est rempli ».
La part d'Hubert Robert dans ces menus événements est attestée par une concordance de dates assez précise. On se met à faire du paysage à l'Académie à partir du moment où l'aimable jeune homme est autorisé à vivre au Palais Mancini et prend sur le directeur toute influence : « Je voudrais, écrit celui-ci en février 1759, que tous fissent des progrès aussi sensibles que le sieur Robert, protégé de M. le duc de Choiseul... C'est un bon sujet et qui travaille avec une ardeur infinie ; il est dans le genre de Jean-Paul Panini. J'ai beau le citer pour exemple, il y en a peu qui Timitent. » Frago est de ceux qui ont accepté d'enthousiasme l'orientation nouvelle ; il lui devra les plus précieux avantages qu'il ait tirés de son séjour en Italie.
Vers le même temps, apparaissait à Rome un homme destiné à exercer une certaine action sur sa vie, et dont l'intervention fut opportune pour résoudre définitivement la crise dont il souffrait. Au milieu de novembre 1759, on apprenait l'arrivée, avec le pensionnaire peintre Taraval, d'un Fran-
çais distingué, ami des arts, qui venait passer six mois dans la Ville Eternelle et annonçait rintention d'entrer en relations avec la colonie des jeunes artistes. Ne possédant point de grande fortune, il savait se montrer un Mécène généreux ; et, sans être lui-même très habile artiste, il connaissait assez le dessin et la pratique de l'eau-forte pour pouvoir donner d'utiles conseils et s'intéresser de façon compétente aux travaux d'autrui. C'était l'abbé de Saint-Non, qui a laissé un œuvre gravé, un nom apprécié dans l'histoire de l'estampe française et aussi, comme on va le voir, un souvenir lié d'honorable façon à la biographie de nos peintres.
Jean-Glaude-Richard de Saint-JVon, abbé commendataire de Poultières au diocèse de Langres, alors âgé de trente-sept ans, avait suivi jusqu'à ce jour une carrière peu conforme à ses goûts et venait en Italie avec l'intention bien arrêtée de les satisfaire. Ayant reçu tout jeune le sous-diaconat, où se bornèrent ses engagemente ecclésiastiques, il avait acheté une charge de conseiller-clerc au Parlement de Paris et partagé peu après le sort malheureux de cette illustre compagnie ;
au moment de Topposition faite par elle à la Bulle Unigenitus^ il fut exilé à Poitiers en 1752. Le séjour était pénible pour un amateur d'antiquités et de belles-lettres, qui trouvait aussi dans son ascendance, étant petit-fîls et neveu de peintres du Roi, l'origine d'une passion très vive pour les beauxarts. M. de Saint-Non se décida à renoncer aux honneurs périlleux de la haute magistrature, vendit sa charge en 1757 et, pour ne plus entendre parler de la Bulle, des édits et des remontrances, se mit à voyager, d'abord en Angleterre, puis en Italie, où la beauté des arts et celle du pays, les souvenirs classiques et les monuments de l'antiquité procuraient des joies sans mélange à un esprit tel que le sien.
Il entre quelque sottise dans le portrait qu'on a voulu nous faire accepter d'un abbé libre et grivois, qui jette sa calotte par-dessus les moulins de Madame Marguerite Le Comte et s'encanaille avec les artistes, à Paris comme à Home, passant des auberges du Transtévère au cabaret de Ramponneau. La société que M. de Saint-Non fréquenta fut toujours la plus choisie ; l'amitié des jolies femmes n'y fit courir aucun risque à sa dignité d'ancien
conseiller-clerc, et celle qu'il mit lui-même, à bon escient, au service des meilleurs artistes de son temps doit recommander à jamais son aimable mémoire. A côté de Tabbé Barthélémy, de Fabbé Gougenot et de quelques autres, Tabbé de Saint-Non réhabilite pour sa part le souvenir des (( petits-collets » du XVIII® siècle, pépinière d'amateurs délicats, d'érudits de mérite, types rares et charmants d'une société plus sérieuse en son fond qu'il ne semblait à la surface, et parmi lesquels le service du Roi pouvait recruter, pour des charges de confiance, un Berryer ou un Bernis.
C'est une bonne fortune pour la jeune troupe du palais Mancini que l'arrivée d'un homme tel que Saint-Non. Il devient un familier de l'Académie, un habitué des ateliers, s'intéresse aux pensionnaires, soutient leurs intérêts et leur fait de temps en temps de petites commandes. Ces libéralités sont fort bienvenues, les pensionnaires, avoue Natoire, « n'étant point munis d'espèces ». Tantôt il commande aux nouveaux sculpteurs Bridan et Berruer de petits modèles en terre cuite, qu'il veut offrir à l'ambassadeur de Malte, bailli de Breteuil, amateur lui-même et sou-
vent généreux pour nos jeunes gens ; tantôt il rafle chez les peintres le dessin, la pochade, Tesquisse, en échange de bons écus à la tiare, qui s'en vont tinter joyeusement sous la tonnelle. Il s'est promptement lié avec les deux artistes en qui il discerne un talent supérieur, Robert et Fragonard.
Ce sont les compagnons préférés de ses promenades dans Rome et aux environs ^ en ces villas princières ou cardinalices, où les beaux antiques, abondamment restaurés, s'alignent en leurs niches de marbre, et mieux encore sur les voies empierrées où l'antiquité dévoile sa gloire dans le chapiteau inattendu encastré au mur d'une maison rustique, dans rii..soription aux lettres colossales détachée du faîte d'un tombeau. Que de fois, dans la cour d'une osteria de la campagne, nos promeneurs découvrirent la colonne aux nobles acanthes, dressée pour soutenir un hangar misérable, et virent le sarcophage sculpté servir d'abreuvoir ou de fontaine ! Un dessin de Fragonard, au musée de Besançon, montre la belle servante à la taille épaisse, le front abrité d'un large chapeau, puisant de l'eau au puits rustique, parmi ces vestiges de l'art païen. Et partout, dans
ce
Vijff
ses études de villas, le crayon dresse, devant les degrés du casino, parmi les massifs de lauriers en fleurs, la gaine d'un buste impérial ou le piédestal d une statue.
Jardins Borghèse, avec leurs pins parasols ; jardins Panfîli, avec leurs terrasses ; villa Mattei, avec ses portiques et ses eaux ; villa Negroni, dominée par Sainte-Marie-' Majeure ; villa Médicis, villa Madama, voilà les lieux que Fragonard aime maintenant à fréquenter. Sépia, bistre ou sanguine, tout lui est bon pour rendre le charme somptueux de ces demeures, la noblesse de ces ombrages harmonieux et de ces architectures savantes. Le décor moderne de la vie romaine Tattire plus que la grande ruine, où Robert se complaît davantage ; on a pourtant de lui une vue du Colisée animée de figures d'artistes dessinant. En général, l'arbre l'émeut plus que la pierre ; la beauté de certaines végétations, qui lui rappellent sa Provence natale, enchante ses yeux ; un de ses plus fameux dessins, celui qu'on dénomme simplement r Allée ombreuse, n'est -elle pas une fidèle interprétation de la puissante voûte de feuillage que forment les chênes centenaires de la villa Mattei ?
Pour mieux jouir de Tantiquité au pays d'Italie où elle reste la plus vivante, Tabbé de Saint-Non part pour Naples, emmenant Hubert Robert, tout heureux de Taventure. Fragonard n'est point du voyage ; il s'en console par l'espoir d'un prochain dédommagement, que Natoire annonce en ces termes à Marigny, dès le 19 mars 1760 : (( J'ai vu, par une lettre de M. Gochin, que vous trouviez bon, Monsieur, que le sieur Robert accompagnât M. l'abbé de Saint-Non à Naples ; outre la douceur de ce voyage pour lui, puisqu'il ne lui en coûtera rien, il trouvera de quoi faire des études qui lui seront avantageuses. Il vous est sensiblement obligé de cette permission, dont il espère retirer du fruit. M. de Saint-Non compte aussi, à son retour, amener avec lui le sieur Fragonard, qui, dans ce temps-là, aura fini son terme. Il lui fera voir Venise et les autres villes où il y a de belles choses. Cet amateur de la peinture rendra service à cet artiste, qui travaille avec succès et qui promet beaucoup. » Il n'y a plus, on le voit, chez le directeur de l'Académie, la moindre réserve à l'égard de ce pensionnaire favorisé, dont tant d'amis dévoués protègent et prônent le talent indiscuté. Libéré de ses inquiétudes
intérieures, jeté dans sa voie véritable, celui-ci ne rencontrera désormais que la sympathie de ses contemporains et le sourire de la fortune.
Au retour de Naples, les chaleurs romaines qui commencent à se faire sentir chassent hors de la ville Tabbé de Saint-Non. Il cherche suivant l'usage du pays adopté par les étrangers, une villégiature dans les Castelli^ et obtient de l'envoyé du duc de Modène la faveur d'occuper pendant l'été la villa d'Esté, à Tivoli. Il s'y installe avec Fragonard devenu son ami, et ils y passent ensemble toute la saison. Robert, qui vient souvent les voir et connaît à merveille les environs , leur fait les honneurs des fameuses ce cascatelles », du Temple de la Sibylle, de la villa de Mécène ; au pied de la colline Tiburtine, il les guide parmi les ruines grandioses de la villa d'Adrien, où ils savent goûter avec lui le spectacle de la nature envahissant l'œuvre de l'homme. Frago fait ici le dessin du théâtre, qu'il laissera graver par Adélaïde Allou. Le bon Natoire rend compte assez naïvement, le 27 août, des avantages que le peintre retire de ce séjour : ce M. l'abbé de Saint-Non est depuis un mois et demi à Tivoli avec le pen-
sionnaire Fragonard , peintre. Cet amateur s'amuse infiniment et s'occupe beaucoup.
Notre jeune artiste fait de très belles études, qui ne peuvent que lui être très utiles et lui faire beaucoup d'honneur. Il a un goût très piquant pour ce genre de paysage, où il introduit des sujets champêtres qui lui réussissent. )) Nous pouvons retrouver les impressions de Frago, précisément à l'aide de ces études conservées en grand nombre et qui forment, en son œuvre, une série particulièrement attrayante.
C'est la Villa d'Esté et ses abords immédiats qui ont fourni à Frago ses principaux motifs . Il est difficile de rêver une résidence plus agréable et mieux faite pour inspirer un dessinateur. Cette majestueuse bâtisse, conçue par une époque de faste princier, était devenue trop vaste et montrait déjà par endroits un délabrement pittoresque. Dix ans plus tôt, Cochin avait trouvé magnifiques les jardins assez mal entretenus et repris, en quelques coins, par la nature. Ils n'en ravissaient que plus entièrement les yeux d'un artiste. C'était une joie pour Frago de planter son chevalet dans Tallée centrale, devant la perspective des terrasses étagées et des hauts cyprès,
tant de fois reproduits dans ses dessins. Il n'avait qu'à choisir les motifs heureux parmi les escaliers à demi recouverts de mousse, les rochers creusés de grottes artificielles, les fontaines où jaillissaient encore, avec une abondance singulière, les eaux détournées des cascatelles de TAnio.
Partout de fortes oppositions d'ombre et de lumière fixaient les plans du paysage ; de tout côté un détail curieux arrêtait l'œil : un antique drapé ou nu demeurait dans sa niche, un bas-relief de stuc s'effritait sur un mur de briques, attestant, dans l'abandon des générations nouvelles, la fantaisie païenne d'un modeleur de la Renaissance. Frago rêve ici les libres eaux-fortes qu'il exécutera à son retour, ces jeux extraordinaires de satyres, de nymphes et de faunins, qu'il suppose sculptés sur la surface à demi brisée d'un marbre, qu'il encadre d'un fouillis de verdure capricieuse, scènes d'une invention exquise et d'une vie frémissante, plus antiques que tout ce que l'antiquité nous a donné en ce genre, et dont la série gravée n'est pas complète, car les morceaux les plus approchés de la licence romaine sont restés au crayon dans les cartons du maître.
Ce furent quatre mois délicieux jusqu'à Tautomne, où Rome rappela les ermites de la Villa d'Esté. Fragonard devait alors rentrer en France, son temps de pension étant achevé. Mais il avait maintenant tous les bonheurs, et ses amis rengagèrent à demander à M. de Marigny la permission de reprendre sa chambre à TAcadémie. Il était trop bien noté pour ne point l'obtenir et, même, le directeur général décida qu'il jouirait de la table et des prérogatives des pensionnaires jusqu'à l'arrivée des nouveaux. Pareille faveur s'étendait à son camarade Monnet, qui rêvait d'aller s'établir ensuite au service de l'Infant, duc de Parme. Frago n'avait point d'ambition si haute ; encore un hiver à Rome, encore un carnaval amusant à vivre, pour lui c'était beaucoup. Il eut cependant davantage, grâce à l'amitié dévouée et ingénieuse de l'abbé de de Saint-Non.
Natoire écrit, le 18 mars 176i : « Le sieur Fragonard est bien près de son départ ; M. Tabbé de Saint -Non, toujours porté à rendre service à ce pensionnaire, puisqu'il remmène avec lui, vient de l'envoyer à Naples pour voir les belles choses que renferme cette ville avant de commencer leur voyage. Cet
amateur porte avec lui une quantité de jolis morceaux de ce jeune artiste qui, je crois, feront plaisir à voir. » Frago allait ajouter à cette collection des pages nouvelles ; il allait connaître à son tour le midi de l'Italie, et tirer un tel parti de ce voyage qu'il convient d'insister sur cet instant de sa vie.
On sait la route qu'il prit, une fois au moins ; ce fut celle qui va le long des montagnes. Il a fait étape au Mont-Cassin, car il y a dans ses dessins une étude d'après Solimène, exécutée dans l'église de l'abbaye. Peut-être, au retour, suivit- il le chemin du rivage, par Gaëte et Terracine, où son ami Paris devait dessiner plus tard les paysages pour Saint-Non. Nous dirons plus sûrement qu'il s'est promené, le crayon à la main, comme avait fait Hubert Robert sur les pentes du Posilippe et sur les quais de Chiaia, notant les courses de corricoli^ le grouillement des enfants nus sous les berceaux de vigne, la tarentelle dansée aux terrasses dominant la mer, indiquant partout ces constructions antiques, couvertes de l'admirable végétation du golfe, et dont le Tombeau de Virgile est la plus fameuse.
Parmi les études aquarellées que Frago a
rapportées des environs de Naples, on peut citer celle du temple de Diane à Pouzzoles, qui appartient aujourd'hui à TEcole Polytechnique ; parmi les tableaux, une Buanderie napolitaine^ vue sous une arcade et composée comme une peinture de Solimène, avec un lazzarone couché à T ombre et d'adorables lavandières dans la clarté. Pour les dessins, plus d'un qu'on attribue à Frago est, en réalité, d'Hubert Robert ; les deux amis avaient, à cette époque, une telle similitude de crayon qu'il est aisé de confondre leurs études. Cette confusion s'est introduite en beaucoup de collections et l'occasion est bonne d'en avertir. Frago est assez riche pour qu'on puisse rendre sans regret à Robert ce qui lui appartient.
Le jeune peintre n'était pas envoyé à Naples pour s'attarder à des études de paysagiste. Quelque vives que fussent les tentations qui lui venaient de ce côté, il avait mission de rapporter avant tout des esquisses d'après les maîtres. Ces travaux, auxquels il réussissait si bien, intéressaient particulièrement l'amateur à qui il devait son voyage. Aussi le voyons-nous courir les églises et les palais et lier une connaissance plus étroite, dans leur