LE COLIN-MAILLARD
(Collection C, Groult)
pays même, avec toute une école de peintres d'imagination , trop faciles sans doute, trop brillants, mais non sans puissance, et que notre artiste goûte d'autant mieux qu'il a avec tous ces fa presto une secrète ressemblance de tempérament.
C'est d'abord François Solimène qui l'attire. La grande composition d'Héliodore chassé du Temple , qui occupe toute la largeur de la nef, au-dessus de la porte principale de l'église du Gesù-Novo , n'a pas été transcrite exactement dans la belle esquisse que nous avons de lui ; il l'a resserrée, réduite, sans y omettre rien d'essentiel , et ce travail , que Saint-Non reproduira et que gravera en outre Martin, sait mettre en valeur les idées abondantes de l'artiste napolitain, la liaison ingénieuse des figures, sans laisser deviner la monotone répartition des masses d'ombre et de lumière, l'incorrection du dessin et la faiblesse de la couleur.
Frago dessine encore d'après Solimène les décorations de la sacristie de S. Paolo, groupes allégoriques de femmes et d'enfants. Il croque deux des expressifs Apôtres de Lespagnolet, figures alors célèbres et que les étrangers admirent dans la nef de l'église des
Chartreux. Aux plafonds du palais de Capodimonte, il prend une figure de la Force d'Annibal Carrache ; parmi ceux de la cathédrale, un des morceaux du Dominiquin à la chapelle de saint Janvier. Dans le nombre des peintures de Lanfranc, qui a décoré les voûtes et les coupoles de tant d'églises napolitaines, il fait choix de deux des pendentifs du Dôme des Saints-Apôtres, où l'artiste Parmesan a représenté les Evangélistes. Luca Giordano est partout et Fragonard ne le dédaigne pas. Il étudie aussi les plafonds du Calabrese, à S. Pietro in Macello, dont l'un représente, portée au ciel par des anges, une sainte charmante, aux seins nus, au front couronné de roses, et cette composition délicate, où les angelots jetant des roses semblent des Amours de Boucher, apprendrait à notre peintre, s'il avait besoin d'une telle leçon, quelle sensuelle poésie peuvent revêtir les choses sacrées dans l'imagination méridionale. Il retrouve l'art français avec les peintures de Poussin, qu'il dessine soigneusement chez les ducs Délia Torre, la Fuite en Egypte, et surtout ces deux poèmes de l'enfance, le Père éternel dans sa gloire et le Repos de la Vierge. Dans Tun, une majestueuse figure de
vieillard est soutenue par une multitude charmante de petits chérubins ; Tautre montre la Vierge assise sous un arbre, retenant Télan joyeux de TEnfant vers les présents qu'une foule d'angelots apportent en des corbeilles ; des anges encore, grimpés sur Tarbre, y cueillent d'autres fruits ; la scène est d'une grâce rare ; Frago et Saint-Aubin, qui la gravera d'après lui, n'ont rien laissé perdre de son charme.
Que voit- il de la décoration antique, à peine exhumée du sol italien et qui va bientôt fournir aux arts des inspirations de toute sorte ? Les morceaux découverts à Herculanum sont réunis au Muséum de Portici, où le roi Charles les a fait rassembler pour l'étude. Frago n'y dessine point, et se borne à y remarquer la jolie scène de la Marchande d'amours ^ qu'affadira, à l'usage de Paris, une composition de son confrère Vien. Nous avons un témoignage curieux de son passage non seulement à Herculanum et à Portici, mais à Pompéi même, où les fouilles, qui commencent dans les cendres du Vésuve, ont livré déjà les premiers trésors d'une ville ensevelie. Son album retient une scène que
gravera Fessart, la Découverte d'un squelette dans un caveau de Pompeia ; le squelette gît encore sur son lit de cendre, auprès d'une large meule de pierre ; le rayon de Tunique lucarne tombe sur lui, et tandis que la gardienne explique les circonstances de la trouvaille, les visiteurs contemplent avec un intérêt mêlé d'effroi les ossements qui ont gardé une attitude de la vie. C'est la seule note funèbre recueillie par le peintre dans un pays d'enchantement.
Ce séjour trop court à Naples ne doit pas être unique, puisque Frago y reviendra douze ans plus tard ; mais c'est le plus vaillamment rempli. 11 faut maintenant s'arracher à Rome elle-même, ce qui est toujours un déchirement, quand on a su l'aimer. L'abbé est prêt à se mettre en route pour voir Venise c( et les autres villes où il y a des belles choses ». Il n'attend plus que Frago, qui doit être son compagnon. Celui-ci revient en hâte, fait ses adieux aux amis de la vie romaine, et, dès le 15 avril, son directeur parle de lui pour la dernière fois : « M. l'abbé de Saint-Non vient de partir pour s'en retourner en France, et mène avec lui le sieur Fragonard, peintre pensionnaire, qui vient de finir son temps.
Cet amateur va faire différentes pauses par tous les endroits où il trouvera de belles choses à voir. Ce jeune artiste, qui a fait des progrès à Rome, profitera avec plaisir de cet avantage et fera encore des études partout où ils s'arrêteront. »
Où s'arrètent-ils ? De nos jours, la réponse serait facile : si Tartiste dédaigne, étranger à ridée mystique, Tétape de Sienne ou celle d'Assise, il va tout droit à Florence, où tant de merveilles vont le fixer. Mais nos voyageurs, s'ils ont traversé Florence, n'y ont pas fait long séjour ; on y trouve surtout des tableaux « des commencements de la peinture », des œuvres «-qui ont de la vérité, mais basse », et qu'un bon peintre moderne n'a nul intérêt à étudier. La ville qui les attire, c'est Bologne, patrie des Garrache et seconde capitale de la peinture italienne. Ecoutons Cochin discourir : « Cette ville n'est pas moins curieuse pour les amateurs de peinture que celle de Rome ; et quoique cette dernière contienne une plus grande quantité de tableaux, et qu'on y voie des ouvrages de tous les grands peintre d'Italie, néanmoins celle de Bologne, avec sa seule école et les
chefs-d'œuvre qui en sont sortis, peut se comparer à elle et même l'emporter à quelques égards... Un long séjour dans cette ville pourrait être aussi utile à former un peintre que celui de Rome. » Tel est le sentiment régnant, qu'une âme docile de pensionnaire du Roi ne saurait contredire.
Les albums de Frago recommencent donc à se remplir, au gré de l'abbé et au sien. Les voici naturellement à la recherche de Louis Carrache ; s'ils n'aiment point sa faible couleur, ils s'extasient devant le caractère de son dessin et l'entente de ses draperies ; ils vont l'étudier à S. Domenico, où est son Apparition de la Vierge à Saint Hyacinthe^ à S. Pietro Martire, qui possède sa Transfiguration^ à l'église des Convertite, qui garde sa Madone ai^ec des Saints^ au Palais Sanpieri, où il a peint un plafond mythologique, et môme au Palais Favi, qu'il a orné, dans sa jeunesse, avec son cousin Annibal, de petites compositions à l'antique assez amusantes. Nos voyageurs vont même le chercher hors de h\ ville, chez les Chartreux, qui ont de lui une Prédication de saint Jean- Baptiste ^ et au joli cloître octogone de S. Michèle in Bosco, où Frago sait retrouver, parmi les fresques qui