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LES HASARDS HEUREUX DE L'ESCARPOLETTE

(Musée Wallace. — Londres)

cette enfant blonde dans la lumière blonde ! Comme un grand papillon rose, elle s'envole dans Tauréole de ses paniers, lance au nez de l'Amour qui la contemple un petit soulier de satin, essaie de le retenir par le plus joli geste et met à Tair le fouillis clair des jupons de soie. Un doigt levé, elle gronde ce hasard qui lui donne si fâcheuse attitude ; elle est amusée, ennuyée, charmante ; ses yeux sont craintifs et sa bouche rieuse. Partout des fleurs, sur le gazon et les treillages ; en cet exquis tableau de printemps, la grâce de Texécution, le tact du peintre ont sauvé la grivoiserie du sujet ; c'est presque un genre d'art qui vient de naître, l'art léger auquel, plus qu'à tout autre, Frago attachera son nom.

Le succès est grand et oblige le peintre à se consacrer au travail sans relâche. De tous côtés, on lui demande des répliques, des réductions de VEscarpolette et de nouveaux tableaux dans le même esprit. La liste serait longue des amateurs qui obtiennent de lui une de ces compositions spirituelles, où se multiplient, avec une variété infinie, les images ou les symboles de l'amour. Le marquis de Véri a le Verrou, Varanchan de Saint-Geniès, les

Baigneuses^ le notaire Duclos-Dufresnoy, la Fontaine d* Amour ; il n'est pas un banquier de la Cour, pas un receveur des Finances, pas un tabellion notoire, qui ne veuille posséder une toile, une esquisse, ou au moins un dessin du maître à la mode. On envie le raffiné qui peut accrocher au mur d'un boudoir les deux pendants ovales, où tant de virtuosité et d'art tient en si petit espace, la Chemise enlei^e'e^ dont héritera le Louvre, et cette toile, plus risquée encore, que son possesseur dénomme le Feu aux Poudres, D'autres morceaux de ce temps, dédiés à des acheteurs moins hardis, restent à mi-chemin de l'évocation voluptueuse ; et le type en est ce savoureux Lever, où dans la pénombre du lit, deux belles, l'une couchée, l'autre debout, jouent chacune avec un bichon, l'éternel bichon de la Gimblette.

Ainsi Fragonard a dit adieu, non sans espoir de retour, à la peinture d'histoire. 11 fera servir à des usages imprévus l'expérience qu'il acquit à étudier les maîtres. Il recueillera, à l'heure favorable, l'héritage de Boucher vieilli, en élargissant à l'infini l'horizon de cet art monotone de la volupté décorative. Pour le moment, pendant quelques

années de production impatiente, il se livre à son siècle, qui est le siècle du plaisir ; il va faire chanter sur la toile tous les baisers, sourire toutes les caresses, fleurir en bouquets les charmes féminins, oser les pires audaces, peindre du désir les multiples nuances, et de l'hymne d'amour jouer toutes les notes, de la plus attendrie à la plus sensuelle. Sur cette voie, notre peintre descend aisément à la page libertine ; il en a, en vérité, trop d'occasions. Comment s'étonner que certaines scènes viennent d'elles-mêmes sur sa toile? Elles sont du Crébillon le fils traduit en peinture ; le goût des contemporains les impose, et l'artiste ne fait que le refléter. Du moins, relève -t-il toujours la donnée scabreuse par la sincérité de sa touche, la rapidité ardente de sa vision, le fluide enchanteur dont il enveloppe la chair et qui jette sur les formes dévoilées comme un vêtement de lumière.

Quand un artiste s'abandonne à de tels égarements, la vertu, représentée par Diderot ou par Bachaumont, ne manque pas de le flétrir. Et comme Frago ne saurait guère exposer au Salon ses Baisers^ ses Instants désirés^

et tant de Surprises et de Culbutes^ voici que le critique de i769 le prend à partie avec vigueur : « Fragonard, le jeune artiste qui avait donné, il y a quatre ans, les plus belles espérances pour le genre de l'histoire, dont les talents s'étaient peu développés au Salon dernier, ne figure d'aucune façon à celui-ci. On prétend que l'appât du gain l'a détourné de la belle carrière où il était entré, et qu'au lieu de travailler pour la gloire et la postérité, il se contente de briller aujourd'hui dans les boudoirs et les garde-robes. »

Sérieux et consciencieux en tout ce qui regarde son métier d'artiste, soucieux d'entretenir sa virtuosité et de conserver intactes les forces de son talent, Frago continue, comme par le passé, à étudier les maîtres. Il est édifiant de le voir, au moment même où il prend dans la peinture de genre la place que lui reprochent ses censeurs, solliciter du garde des tableaux du Roi au Luxembourg la permission de travailler dans la galerie de Rubens. S'étonnera-t-on du compagnon qu'il s'est adjoint ? C'est Baudouin, avec qui l'ont lié l'amitié de Boucher et une vie commune de plaisirs, Baudouin, qui cultive hardiment l'art polisson, et dont la fréquen-

tation contribue à ses habitudes nouvelles. On a fait, d'ailleurs, des difficultés pour accorder aux deux artistes la faveur qu'ils demandent, et c'est encore Cochin qui a dû intervenir auprès de M. de Marigny pour qu'on les prît au sérieux : (( Dans la demande que font M. Fragonard et M. Baudouin, je vois deux habiles jeunes gens qui veulent consulter un grand maître ; c'est un secours qu'il me semble qu'on ne peut refuser. C'est pourquoi je pense que c'est le cas de n'avoir plus d'égard aux objections que peut faire M. Bailly, garde des tableaux du Luxembourg. Ces objections sont fondées, lorsqu'il est question de permettre l'entrée de ce lieu à des élèves, parce que M. Bailly, n'y pouvant être, ne peut répondre des désordres qu'ils peuvent y commettre ; mais, dans le cas présent, ce sont des hommes faits, sur lesquels il n'y a aucune inquiétude à avoir... » Frago obtient, à sa grande joie , la clef de la galerie ; et l'on peut penser que le têteà-tête avec le chef-d'œuvre fournit non seulement des ressources à sa palette, mais aussi des forces à son cœur pour résister à certains entraînements et sauvegarder sa saine nature.

Frago a d'excellentes raisons pour étudier Rubens, vers la fin de Tannée 1767. C'est qu'il s'essaye alors dans la composition décorative. Il ne faut pas croire, en effet, que la direction des Bâtiments du Roi Tait entièrement oublié, après Tachât d'une première toile. Il a reçu, au contraire, comme les autres artistes, sa part de travaux et, si elle n'a pas été plus grande, c'est à son insouciance, à son inexactitude qu'il faut s'en prendre, non au dédain d'une administration qui ne demandait qu'à le favoriser. Ses premières commandes furent pour le château de Bellevue, que Louis XV faisait décorer à neuf pour Mesdames ; les filles du Roi cherchaient à remplacer le plus complètement possible les peintures dont Madame de Pompadour avait rempli sa résidence favorite ; elles faisaient appel à Chardin, à Hubert Robert, à Doyen, à Taraval, à Fragonard. Celui-ci eut, pour sa part, deux dessus de porte à exécuter au prix de 1.600 livres. Ils devaient représenter le Jour et la Nuit : le Jour était personnifié par Apollon conduisant les chevaux du Soleil, précédé de l'Aurore qui répand des fleurs et suivi par les Heures ; dans l'autre tableau, Diane, sur son char

traîné par des biches, était précédée de la Nuit étendant son voile parsemé d'étoiles, et suivie par les Songes. Ces peintures ne furent jamais livrées au service du Roi ; Frago semble, cependant, avoir traité le second sujet, car tel est bien évidemment celui d'un des quatre dessus de porte de sa main, que Madame du Barry acheta pour Louveciennes. Gochin ne cessa jamais de demander de nouvelles commandes pour Frago, peut-être dans le dessein de l'arracher à des besognes qu'il regardait comme inférieures à son talent. Le 10 décembre 1770, Marigny accordait à son protégé une part dans la décoration des petits appartements du Roi, à Versailles : « J'agrée MM. Fragonard et Huet pour l'exécution des quatre tableaux de la salle à manger... Vous pourrez les leur distribuer, deux à chacun, sans leur imposer néanmoins la loi des sujets que vous m'avez proposés. Je sais combien ces sortes d'entraves sont gênantes pour un artiste et nuisent à l'exécution de son ouvrage. » Huet fît deux toiles représentant V Europe et VAsie ; on voit quels sujets revenaient à Fragonard ; il ne les peignit jamais. Un des rares billets que nous ayons de lui se rapporte à ces travaux. Il écrit, le

29 mars 1773, au commis des Bâtiments qui lui a adressé le rappel d'usage : « M. Fragonard a eu rtionneur de passer chez M. Montucla pour rassurer de ses civilités et lui rendre réponse à la lettre qu'il a reçue touchant les tableaux qu'il a à faire pour le Roi ; jusqu'à présent il n'a pu y travailler, ayant été occupé des tableaux dont il était chargé pour Madame du Barry. Présentement, il assure qu'il va y travailler avec tout le zèle et l'assiduité. » Le service de la maîtresse était devenu une bonne excuse ; mais il y avait alors des années que notre peintre s'obstinait à ne rien livrer pour le Roi.

La décoration cependant le tentait, et on le voit précisément, à cette époque, occupé à produire pour Madame du Barry son œuvre capitale, qui est peut-être le chef-d'œuvre de la décoration française au xviii° siècle. Il peignait les cinq grands panneaux représentant les Progrès de V Amour dans le cœur des jeunes filles^ qu'il devait plus tard emporter dans sa ville natale et qui y sont restés jusqu'à nos jours. Le titre, à vrai dire, est incertain, et s'applique mieux aux sages peintures de Vien, (pii remplacèrent celles de

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