LE RENDEZ-VOUS
(Collection Frick-Henry C Frick)
Fragonard au pavillon de la favorite, auquel elles étaient destinées. Les toiles fameuses sont connues sous le nom de « panneaux de Grasse » ; on les appellerait plus justement les panneaux de Louveciennes, car c'est Madame du Barry qui les a commandées et inspirées.
Grande amie des arts, beaucoup plus instruite et de plus de goût que ne Font dit ses anciens biographes, elle était entrée en relations avec Fragonard dès 1770, par l'entremise de son portraitiste Drouais. Celui-ci lui avait cédé, d'accord évidemment avec l'auteur, quatre dessus de porte de Frago destinés au petit château de Louveciennes, que le Roi venait de donner à la favorite. On trouve le détail de cette acquisition dans les papiers de Madame du Barry : « Du dimanche 24 juin (1770). — Livré à Madame la Comtesse quatre dessus de porte pour l'ancien pavillon de Louveciennes, l'un représentant les Grâces^ l'autre V Amour qui embrase VUnwers^ l'autre Vénus et VAmour^ et l'autre la Nuit, Ces quatre dessus de porte peints par Fragonard, peintre du Roi. Ils ont été achetés par Madame la Comtesse au sieur Drouais, auquel ils appartenaient, 1.200 livres. » On ne sait
ce que sont devenues ces œuvres ; sur la liste des objets d'art que le commissaire Boizot réserve pour la nation, dans la confiscation du mobilier de Louveciennes, en frimaire de Tan II, les trois premières pièces ne sont pas mentionnées ; la quatrième, la Nuit^ est indiquée (( dans la salle à manger, sur la porte qui mène au salon » ; elle ne paraît pas s'être retrouvée dans les collections de l'Etat. On ne peut donc juger de l'intérêt de ces morceaux anciens de Fragonard ; il est probable, du moins, qu'en les acquérant Madame du Barry conçut le projet de demander à l'artiste à la mode un travail plus important et spécialement fait pour elle.
La commande fut donnée en 1771, pour orner le pavillon neuf, délicieuse construction à l'antique, qu'édifiait pour la belle comtesse l'architecte Ledoux et qui, d'une haute terrasse au bord extrême de la colline, domine le cours de la Seine. Ce pavillon contenait des merveilles ; Gouthière enguirlandait les portes, les fenêtres, les cheminées, des fleurs d'or de sa ciselure ; la rose, mêlée au myrte et enlacée au laurier, courait sur les panneaux et s'enroulait autour des glaces
comme aux branches des lustres ; Pajou et Lecomte installaient des figures de marbre ; le buste de la dame souriait sur un autel de goût romain ; dans la salle à manger, que Moreau immortalise par son aquarelle, était mis en dessus de porte le portrait de Louis XV, la poitrine barrée du cordon bleu. Des trois salons, le plus grand devait recevoir, en 1775, de superbes gobelins ; un autre fut entièrement de glaces, et le dernier attendit, sur ses larges panneaux, cette histoire de Tamour juvénile et virginal que Ton s'étonnerait de rencontrer en un tel lieu, si la sensibilité du temps n'en expliquait le choix. Frago allait la peindre, Frago, l'interprète des grâces voluptueuses, qui se faisait ici celui de l'émotion chaste et de la tendresse.
Il composa, avec un cœur vraiment jeune, cette œuvre charmante. Les peintures sont du travail le plus achevé et le plus amoureusement soigné. D'une note claire, dans les tons délicats, elles ont partout des transparences lumineuses ; la touche est sage et l'on y sent l'application, la volonté, la constance, avec le déploiement des qualités fraîches et brillantes de l'artiste.
Cet ensemble, si bien approprié au sanctuaire
d'art qu'était Louveciennes, n'orna cependant point le blanc pavillon des jardins. Non, sans doute, qu'il ait déplu à la comtesse ; son goût sûr, qui lui avait fait choisir Frago parmi tant de peintres, la rendait bon juge de leur mérite ; mais, avec sa manie de tout critiquer, de guider minutieusement les artistes qui travaillaient pour elle, de faire retoucher ou recommencer ce qui ne lui plaisait pas entièrement, elle dut irriter Fragonard.
L'apparente docilité de celui-ci fut vite à bout. S'il avait accepté la donnée générale des sujets à exécuter, il se réservait le droit d'interpréter l'idylle à sa façon ; et sans doute, dès le premier morceau présenté à la jeune femme, y eut-il quelques froissements de part et d'autre. Fut-elle mécontente de trouver quelque ressemblance avec le Roi dans les traits de l'amoureux du tableau ? Cet hommage sans adresse de l'artiste tourna-t-il contre lui ? A coup sûr. Madame du Barry sut envelopper ses réserves de compliments délicats ; mais elle imposa ses vues au peintre, qui changea, dès la seconde toile, les traits du jeune homme, dont le profil n'eut plus rien de bourbonien. Sur d'autres remarques de sa cliente, l'entente cessa tout à fait ; le