‹ Fragonard, biographie critiqueChapitre 21 sur 26 · FRAGON ARD · texte numérisé non relu

FRAGON ARD

seur et grand artiste, disait David en son rapport, Fragonard consacrera ses vieux ans à la garde des chefs-d’œuvre dont il a concouru dans sa jeunesse à augmenter le nombre. » Et en effet, dès le 12 pluviôse de l’an 11, Fragonard fut nommé membre du Comité du Muséum national des arts et, le 19, président du Conservatoire du Muséum. Elus tard il fut membre du jury des Arts, qui remplaça les Académies dissoutes par la Convention, et jugea en compagnie de Gérard et de Prudhon, sous la présidence de Pache. Ainsi sa vieillesse s’acheva-t-elle avec un certain honneur; mais l’homme qui incarnait l’art et l’âme du xvme siècle délicat faisait étrange figure, avec ses cheveux blancs et sa courtoisie, dans cette époque violente et parmi ces artistes nouveaux dont les préoccupations différaient totalement des siennes, même en Prudhon dont le rêve ténébreux et suave n’avait rien de commun avec sa vision étincelante et spirituelle. Frago était presque un revenant, et la mélancolie dut malgré tout emplir son âme, devant son foyer compromis et ses toiles délaissées. 11 essaya de se mettre au goût du jour, dessina sans plaisir quelques mauvaises compositions que lui commandèrent encore des amateurs, sur la foi de son ancienne renommée : on sait ainsi de lui le Sénat assemblé pour décider la paix ou la guerre et la Fermeture du temple de Janus , faits pour un M. d’Aoust, de Bruxelles. Et l’on devine les sentiments de Frago, du Frago des Baigneuses\ en exécutant ces travaux pompeux. Il mit son fils dans l’atelier de David, pour se faire bien voir, ce qui acheva de

pousser Evariste dans une piètre conception de la peinture emphatique, et il assista à la plantation d'un arbre de la liberté dans la cour du Louvre.

Cette fin a quelque chose de spectral, on aimerait en abréger le récit. Fragonard pensa même à se garantir de poursuites et de suspicions possibles, en se faisant délivrer, en pluviôse de Lan II, un certificat constatant qu’il n'avait point songé à émigrer, et un certificat de résidence et de civisme, où Dumont et Horace Verne t furent ses témoins cosignataires. Toutes ces précautions n’étaient qu’à peine suffisantes en ces heures terribles. Malgré tout, Frago avait trop de relations, appartenait trop intimement au passé détesté, pour qu’on le laissât tranquille. Sa place lui fut enlevée, seulement pour la forme et provisoirement il est vrai, au lendemain du 9 thermidor, s’il faut en croire des documents récemment interprétés. Son ami Hubert Robert était séquestré à Saint-Lazare et n’échappait à l’échafaud que par suite d’une méprise ; Mme Chalgrin, sœur de son ami Carie Vernet, était guillotinée ; la misère venait au point que Mmes Fragonard, Vien, Robert allaient avec les femmes du peuple à la porte des boucheries et des boulangeries. Fragonard, navré, effrayé, accepta l’offre d’hospitalité que lui faisait M. Maubert, un vieil ami de sa famille, à Grasse, et c’est ainsi qu’il revint dans sa ville natale. On a placé jusqu’ici ce séjour à la date de 1794. Les archives du Louvre, mentionnant la présence de Fragonard aux séances du Conservatoire, engagent à reçu

Fil A GO N A KD.

1er ce séjour jusqu’après juillet 1796, sans en donner toutefois la date précise. C’est du moins la conclusion de MM. .). Guillaume et Tourneux. Fragonard apportait avec ses bagages les décorations laissées pour compte par la du Barry, dont Y Abandon inachevé, et céda à M. Maubcrt (grand-pcre maternel du dernier propriétaire M. Malvilan) les panneaux qui s’adaptaient parfaitement au salon de son hôte. Il y ajouta sur place plusieurs dessus de portes, V Amour vainqueur , X Amourfolie, Y Amour poursuivant une colombe , Y Amour embrasant l’univers , plus un trumeau de cheminée, le Triomphe de l'Amour , le tout délicieux, peint dans le style qu’il aimait. Il fit aussi, durant son séjour, les portraits des frères de M. Maubert, et décora le vestibule d’attributs révolutionnaires en grisaille, avec les portraits de Robespierre et de l’abbé Grégoire, à ce que Ton dit à Grasse du moins, car M. Sardou s’est inscrit en faux contre ces attributions, et la découverte des documents reculant le séjour à 1796 achève de leur ôter de la vraisemblance.

Quand il revint, « l’aimable Frago » n'était plus qu’un pauvre vieil homme, plus fini par l’écroulement de son monde que par la caducité de son corps. Il ne travailla presque plus. La mode était à David, aux Horaces, aux Brutus, aux Lucrèces, et Frago n’avait vraiment plus le cœur aux « Sacrifices de Gorésus »! Ses amis survivants, Moreau le jeune, Monnet, Duplessis-Berteaux, dessinaient les journées célèbres de la Révolution. Il fallait

LEÇON l*E MUSIQUE.

(Musée du Louvre.)

bien, pour vivre, se mettre au ton de l’époque. Fragonard n’en eut pas le courage, et végéta. 11 ne devait meme pas mourir dans l’appartement des galeries du Louvre qu’il avait tant aimé. Ces galeries du Louvre, où Henri IV avait permis l’installation de vingt-six familles d’artistes, étaient desservies par un corridor qui donnait sur le quai. Chacun avait là un rez-de-chaussée et des chambres à l’entresol. Frago occupait le n° 2, et tout le monde adorait « le petit papa Fragonard ». Il était le voisin du sculpteur Mouchy, neveu de Pigalle, de Régnault, de Robin, horloger du roi, du peintre sur émail Pasquier, de Pajou, d’Hubert Robert, son plus intime ami et le plus ancien avec Saint-Non, de Carie Vernet et de son fils Horace, de Lagrenée le jeune, du graveur Rervic, du vieux Greuze aussi démodé que lui-même, de Vincent, de l'architecte Vaudoyer. Frago demeurait là, douillettement encore malgré la pauvreté, avec sa femme vulgaire, aux toilettes criardes, et Mlle Gérard dont chacun vantait l’élégance et la beauté. « Rond, replet, fringant, toujours gai, il avait, dit un contemporain, de bonnes joues rouges, les yeux pétillants, des cheveux gris très ébouriffés. On le voyait éternellement vêtu d’une houppelande ou roquelanre en drap gris mêlé, sans agrafes, ni pattes ni boutons, que le bonhomme, au moment de travailler, arrêtait à la taille avec n’importe quoi, un bout de ficelle, un chiffon. » Ajoutons à ce portrait de Frago que sa taille était fort exiguë (le certificat de civisme de l’an II mentionne quatre pieds onze pouces).

Page 1