‹ Fragonard, biographie critiqueChapitre 3 sur 26 · FR A GO N A RD · texte numérisé non relu

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Bouclier qui, n’acceptant pas d’élèves inexpérimentés, indiquait Chardin pour le premier conseiller, et remettait a six mois l’entrée du jeune Fragonard dans son atelier. Chardin, à ce que prétendent les Concourt et le baron Portalis, n’apprit rien au débutant, en tout cas déclara à ses parents ne rien pouvoir tirer de lui. Cependant, le peu brillant élève esquissait, dessinait à sa guise, et lorsqu’il se présenta chez Boucher, il fut accueilli, prépara pour son nouveau maître des cartons décoratifs. On sait que le peintre des nymphes roses était alors au comble de la faveur royale, avait peint Mme de Pompadour en 1757, inspectait les Gobelins, éclipsait de Troy, Natoire, Drouais, Tocqué, Nattier, Vieil, et semblait entraîner le xvme siècle entier dans sa conception raffinée, galante et un peu sacrilège qui, avec une facilité exquisément élégante, mêlait la mythologie amoureuse à la vie. Boucher fut bon pour Fragonard . Il inllua sur toute sa vie d’artiste, et si le jeune homme eut, au début, des velléités de ce qu’on appelle « le grand art », elles furent vite annihilées, peut-être à souhait, par cette inlluence.

En 1752, Fragonard, encouragé par son maître, tentait d’obtenir le prix de Rome. Il n’était pas élève de l’Académie, mais la faveur de Boucher valait tous les règlements, et on en eut la preuve en voyant cet enfant de vingt ans obtenir d’emblée le prix avec un Jéroboam sacrifiant aux idoles , au détriment de Gabriel de Saint-Aubin qui, du coup, renonça à la peinture « noble » pour devenir le dessinateur actualiste incomparable que l’on connaît.

Les lauréats de cette époque ne rejoignaient pas de suite la grande cité, ils devaient attendre des vacances et des fonds disponibles. Fragonard continua de travailler pour son maître, de reproduire même ses œuvres, et de celte époque datent des toiles comme la Bascule et le Colin- Maillard , qui sont des pastiches de Boucher, mais déjà pleins de maîtrise. En attendant le départ pour Rome,

les admissibles entraient à FEcole des Elèves protégés, que Louis XY venait de fonder, et qui admettait six élèves dans une maison louée place du Vieux-Louvre, sous le contrôle de Carie Van Loo et Lépicié. Là fut admis Fragonard ; il y resta jusqu’en 1756, peignant des sujets mythologiques et religieux dont un, le Lavement des pieds, se trouve encore à la cathédrale de Grasse. Mais enfin il partit pour Rome lorsque ce stage fut fini, et au moment des adieux à son maître Boucher, celui-ci lui dit philosophiquement :

« Mon cher Frago, tu vas voir Michel-Ange et Raphaël. Mais, je te le dis en confidence amicale, si tu prends ces gens-là au sérieux, tu es... perdu. »

Fragonard était déjà celui qu’on allait bientôt appeler partout « Frago ». Il n’était pas destiné à être perdu (le mot de Boucher fut plus énergique). Mais il fut tellement intimidé par les maîtres italiens qu’il resta plusieurs mois sans rien produire qui valût, au grand mécontentement

de Natoire, directeur de l’Ecole (alors sise villa Mancini, au Corso), et de M. de Marigny, directeur des Bâtiments civils. L'exemple de Boucher préparait certes fort mal

Fragonard à goûlcr et à imiter ceux dont il lui avait si pittoresquement recommandé de se délier! Notre artiste se rabattit sur des maîtres moins grands, sur Baroccio, Pietro de Corlone, Tiepolo, en fit des copies, et s’appliqua tant qu’on finit par juger ses envois excellents, parfaitement scrupuleux et corrects, mais peut-être trop impersonnels. Marigny écrivait de lui, avec une justesse rare : <( On craint que l’excès des soins ne refroidisse le feu qu’on lui connaissait. On n’y découvre point de ces heureux laissés, ni cetle facilité de pinceau qu’il portait cydevant à l’excès, mais qu’il ne faut cependant perdre entièrement en les rectifiant. » Marigny, en vérité, avait plus de liberté d’esprit, en 17o9, que maints de nos professeurs d’école actuels! D'ailleurs, Fragonard reprit vite son « feu » et l’on n’y vit pas de mal, puisque le timoré Notoire lui-même appuya la demande de prolongation de séjour du jeune homme qui avait fini par se plaire à Borne.

Il y resta donc, et à ce moment deux amis lui survinrent, qui devaient influer heureusement sur sa vie. L’un fut Hubert Bobert, élève de Panini, nommé pensionnaire de Borne par Marigny; l’autre, l’abbé de Saint-Non, ligure charmante, une de celles qui nous représentent le plus vivement Je xviti6 siècle français. Bobert était déjà l'artiste sérieux et intuitif que l’on admire. Conseiller au Parlement, abbé, Saint-Non, fait tel par sa famille, n’avait voulu faire de soi-même qu'un artiste. Ses hautes relations lui firent obtenir le libre séjour de la villa d’Este,

à Tivoli. Il y emmena Hubert Robert et Fragonard, et dès lors commença une vie exquise entre ces trois hommes, devenus d'inséparables camarades. Les peintres dessinaient, et l’abbé gravait leurs œuvres, avec un goût et une science qui font l’admiration des amateurs d’eauforte. Ces deux années passées à la villa d’Este, en un pays adorable où les ruines antiques se rajeunissent de verdure et d’eaux vives, marquèrent plus profondément que Rome, et surtout que l’académisme, le caractère, le talent et l’âme de Fragonard. Là il se révéla paysagiste en de merveilleux dessins (principalement des sanguines), où l’on croit sentir déjà la compréhension du plein air telle que l’ont révélée nos modernes impressionnistes, unie à un sens profond du style sans aucune sécheresse classique. Là Fragonard peignit les jardins et la campagne d’Italie avec l’instinct d’un Provençal né dans une nature presque semblable. Entre temps il entreprit, avec Saint-Non qui les gravait, une série de « Fragments choisis dans les peintures des Eglises et Palais d’Italie » qu’il interprétait avec son étonnante facilité. Ce projet de publication, qui n’aboutit à Paris qu’en 1771, le mena jusqu’à Naples; mais, enfin, les prolongations de séjour de Fragonard étant épuisées, il lui fallut quitter ce séjour italien, renoncer à ces chères excursions au retour desquelles la villa Mancini lui offrait un gite académique. Il partit avec Saint-Non, dessinant en cours de route, s’arrêta à Bologne et à Venise, le plus qu’il put, et arriva enfin îi Paris, après cinq ans d’absence, à l’automne de 1761.

il était l’espoir de l'École. Mais, en réalité, le souvenir de la libre vie dans la campagne italienne, et du travail en plein air, effaçait en lui les faibles traces de renseignement, les débiles conseils de Natoire. L’élève de Boucher, fortifié par l’étude de la nature, allait devenir pleinement Fragonard.

La situation d’ancien pensionnaire de Borne obligeait Fragonard à présenter au public quelque grand morceau d’éclat qui pût le faire admettre d’emblée aux salons de l’Académie de peinture. C’était alors la seule route ouverte à un jeune peintre déjà encouragé par l’État. Fra- «•onard se décida donc à faire son « chef-d’œuvre » non

dans la peinture de genre, mais dans un style plus <( noble », et après quelques esquisses ( Sacrifice d1 Iphigénie, Renaud et Armide ), il trouva dans la Callirhoé de Boy son sujet : Corésus, grand prêtre , se sacrifie pour sauver Cailirhoé) désignée par le sort pour être immolée et mettre fin à la peste d’Athènes. Le tableau parut au Salon de 17G5. On peut le voir au Louvre : il est plein de qualités admirables, et il eut un très grand succès, encore qu’on Fait trouvé un peu froid d’expression, eu égard à la perfection de sa technique. Chose singulière, d’ailleurs, que ce reproche de timidité adressé à un artiste qui devait être si audacieusement libre dans son vrai genre ! Combien peut paraître aujourd’hui étrange ce reproche

adressé à Fragonard d’être un peu trop sage! Et en effet, cet ouvrage, où l'artiste avait accumulé toutes les ressources de son savoir, était un peu gêné, un peu timoré (1). Diderot, qui fit à ce sujet le « Salon » le plus brillant, remarqua cela avec justesse, au milieu d’éloges enthousiastes. Tel quel, le Corésus reste un « envoi de Rome » d’une valeur rare; on y sent l’influence des Italiens, mais avec quelle délicate richesse de coloris!

Fragonard en demeura là, dans le domaine de la peinture officielle. Tout le poussait à s’orienter vers un autre style : son génie secret d’abord, son caractère personnel, que nous pourrions appeler aujourd’hui « très moderniste », la gêne des disciplines qu’il en venait à trop respecter par crainte du blâme, les souvenirs de la vie en plein air à Tivoli, et enfin, le besoin : car le Corésus ne

(1) Les Goncourtont écrit de ce tableau : « Il y a comme un grand cri muet qui se lève de tout ce temple et de cette composition lyrique. Ce cri d’un tableau si nouveau pour le xvme siècle, c’est la passion. Fragonard l’apporte à son temps dans ce tableau plein d’une tendresse tragique où l’on croirait voir la mise au tombeau d'Iphigénie. La fantasmagorie de la Callirhoé fait remonter l'art à l’émotion de l’Alceste d’Euripide; elle montre à la peinture française un avenir, le pathétique. » Ce jugement enthousiaste et un peu littéraire ne ies empêche pas d’ailleurs d’avouer un peu plus loin que Fragonard, en s’en tenant là dans cette voie, eut « une reconnaissance modeste et sage de sa véritable vocal ion. Ayant fait ce tour de force, il s’y tenait et ne jugeait pas à propos de le recommencer. Il avait abordé la grande peinture avec des qualités plus éblouissantes que solides, une plus petite scène convenait mieux à son talent . » Et vraiment, c’est là une vérité. Des « tours de force » plus naturels, plus spontanés, attendaient Fragonard.

FU A GO N A KD.

put lui être payé par l'État qu’en 1773, le trésor était alors vide, et le jeune homme comprit bien vite qu’il ne gagnerait rien dans cette carrière-là. 11 revint donc au tableau de genre, qui faisait fureur, en montra déjà un au même Salon que le Corésus (1 Absence des parents mise à profit , où s’embrassent deux petits amoureux), et tout de suite il eut des commandes. Dès 1767, il exposait une tête de vieillard et un plafond [Amours dans an ciel), commande par le linancier Bergeret, que Boucher lui avait fait connaître, et qui devait être un de ses plus zélés protecteurs. En 1769, Fragonard n’exposa même plus. Diderot se fâcha, Bac h au mont écrivit cette phrase sanglante : « On prétend que l’appât du gain l’a détourné d’une belle carrière, et qu’au lieu de travailler pour la gloire et la postérité, il se contente de briller dans les boudoirs et les garde-robes. »

En réalité, Fragonard, devenu « le galant Frago », cherchait là, en effet, non « l’appât du gain », mais de quoi vivre, et il allait y trouver sa vraie et durable gloire. Les amateurs le sollicitaient, imposaient leurs goûts. On aurait tort d’imaginer un Fragonard désolé de renonce « au grand art », d'avilir son pinceau, en gardant le rêve des hautes destinées. Ce garçon spirituel, sensuel, n emporta pas de regrets de l’Académie et du genre pompeux. Il était trop coloriste, trop lin, pour ne pas se sentir capable d’être grand dans de petits sujets. Il adorait le plaisir, tout en travaillant extrêmement, et son parli fut pris sans regret. Quand il toucha le prix du

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