LE CO LIN- M A I LL A R I
il est moins personnel dans le paysage que dans sa peinture de genre; mais ce virtuose versatile, véritable Protée pictural, où le prendre? Frago est partout dans son œuvre, jamais absolument. Amoureux, agreste, allégorique, tendre, violent, suave, on ne sait à quoi le limiter, mais ses deux grands caractères généraux dans la technique, la précision et la verve, demeurent sous tous les caprices de son abondante fantaisie, et sa tradition italienne et hollandaise ne se dément pas. Au fond, le paysage de Grasse est presque celui de Fiesole avec la netteté des détails et pourtant la lumière diffuse des bouches de la Meuse, du Rhin et du Wahal : Fragonard est la preuve vivante de ces identités.
Ses miniatures, car it s’y divertit, sont des esquisses ravissantes. Mais il était trop fougueux pour s’astreindre aux retouches, aux repentirs que nécessite la lente approche de la ressemblance. Il faisait large dans un cadre minuscule, ne pouvait se décider au style spécial de cet art délicat. On l’a mis en parallèle avec le célèbre miniaturiste Hall, qui fut son ami et son admirateur. Les Goncourt ont, dans un morceau brillant, donné les raisons de leur préférence pour Fragonard, plus vivant, plus coloriste, et Frédéric Villot, au contraire, a loué Hall d’être plus vrai, plus scrutateur des ressemblances profondes. Il semble certain que Frago traita en effet la miniature
comme un peintre, avec fougue et esprit, mais sans grand souci de portraitiste. On a de lui des miniatures d’enfants, elles sont séductrices, mais toutes les tètes se ressemblent. Files ont beaucoup d’analogie avec les petits Greuze. Hall consacrait tonte sa vie à un genre qui ne fut pour Frago qu’une distraction. Il ne semble pas qu’il ait, même dans ses portraits peints, témoigné d’un souci bien vif de l’approfondissement psychologique de ses modèles. Une note de Hall, prise dans son inventaire, est à ce point de vue très signiticative. Il mentionne « une tète d’après moi, dans le temps qu’il faisait des portraits au premier coup pour un louis ». On peut penser que Fragonard voyait dans ces portraits « au premier coup » le plaisir d’une étude, exercice excellent d’ailleurs, et y attachait assez peu d’importance pour s’estimer assez payé par un louis ét l’agrément d'une heure de travail. Ainsi considérés, ses portraits sont d’ailleurs surprenants d’énergie et de construction. Il devait, grâce à sa maîtrise, établir très sûrement une ressemblance, mais ne s’intéresser point à la parfaire, son imagination s’astreignant mal à la réalité. C’est encore un de ses traits singuliers, cette impatience devant une ligure, alors que ses paysages et les détails de ses tableaux de genre sont si soigneux, si caressés — et c’est encore un trait « impressionniste » de cette nature composite, emportée, multiforme, avec un imperturbable bon sens au fond.
Ses figures de la galerie Lacaze sont-elles des portraits, ou simplement des études? Elles sont d'un mouvement.
endiablé, d’une facture vibrante, nerveuse, d’une couleur vive, d’un amusant bariolage de touches qui forme le plus curieux contraste avec ses petites toiles de la même collection. L’écrivain en costume jaune à crevés rouges, la tête retournée d’un mouvement ardent, la main gauche crispée, est titré l'Inspiration. C’est un superbe morceau de peinture, dont la fougue fait songer à Frans Hais ; c’est vraiment d’un maître, avec de belles oppositions franches et une expressivité du moindre pli de vêtement; c’est bien l’homme surpris dans la fièvre du travail et le pourchassement de l'idée. Le joueur de guitare, d’une facture spirituelle, est le portrait de M. de La Bretèche, peint en 1769 « en une heure de temps ». C’est peutêtre ressemblant, mais peut-on appeler cela un portrait? Je me pose la question avec le baron Portalis, et sans doute a-t-il raison en disant que, portraits ressemblants ou non, ces beaux morceaux faits d’après des amis furent simplement des dessus de portes, avec la jolie musicienne à collerette qui personnitie le Chant , et l’étude de jeune homme qui complète la série. Ce sont des œuvres de décorateur avant tout. Plus étudiés furent Y Acteur et la Cantatrice de la collection Vallet, qui soulevèrent l'enthousiasme en 1884. La virtuosité superbe s’y révèle, et on reste confondu en pensant que le même homme a pu faire ces Hais français, car c’est le vrai mot, et les figures serrées, grises et subtiles de la décoration de Grasse. J’ai parlé des portraits de la Guimard ; celui « à la grimace » n’est plus connu, en admettant que l'anecdote de Grimm
soit vraie. Il existe des portraits de la célèbre courtisane Duthé, qui passait pour aussi sotte que jolie, de l’actrice Mlle Olivier (sanguine et pastel), et on compte parmi les chefs-d’œuvre de Fragonard les deux Études de jeunes filles de la collection Nathaniel de Rothschild, où l’éclat de Rubens se francise délicieusement. L’une a une fanchon blanche, l’autre des rubans ponceau. La Rêveuse , avec son chapeau de paille doublé de soie verte, est un morceau qui fait penser à Reynolds. Quant aux portraits d’hommes, il faut citer la belle esquisse d’après Diderot, la tête de la collection Malvilan, qui est, prétend-on, Chardin, et, pour mémoire, de fort médiocres effigies des princes de la maison de Rourbon qu'on voit à Chantilly, copiées sur des originaux anciens et pastichant la peinture vieillie. Ce travail fait sans goût ne peut compter dans l'œuvre véritable de Fragonard.
Quant aux dessins, M. Groult a réuni dans sa très belle collection les portraits de Mme Fragonard, avec sa grosse ligure commune; de sa sœur, Marguerite Gérard, qui devint très jolie à vingt ans; de Rosalie, fille du peintre; d’Alexandre-Evariste et de Fragonard lui-même. Le portrait du Louvre est lourd. La collection Kestner compte un portrait délicat de Fragonard assis, peint par Mlle Gérard probablement, car il rappelle une miniature qu’elle fit de son beau-frère, et dont Le Carpentier se servit pour graver une figure de Fragonard à l’eau-forte. Ceci nous conduira à dire quelques mots des eaux-fortes de Fragonard, qui en fit aussi, en petit nombre, mais excellentes,
comme tout ce qu’il entreprenait. Outre les premières planches signées par Marguerite Gérard (le Chat emmailloté, Fanfan et Polichinelle), que certainement il retoucha et fit siennes, outre les croquis prestement enlevés avec Saint-Non en Italie, Frago fit une série de croquis d’après les maîtres italiens, Tintoret, Tiepolo, Lanfranc, Carrache, Guerchin, Pierre de Cortone, et en grava plusieurs en 1764, et à cette même époque signa quatre petites scènes antiques, Jeux de satyres , qui sont célèbres à juste titre et d’un métier parfait, et que les Concourt décrivent ainsi, d’une plume aussi sûre et line que le burin même :
« ...Là, à l’ombre, et comme sous le penchement d'un roseau incliné laissant pendre les lances brisées de ses feuilles, un satyre soulève une enfant et lui fait donner sa petite main à un faunin que tient une petite nymphe agenouillée d’un genou, toute riante de l'ingénuité d’un jeune corps antique.. . Dans le cadre écorné parles branchages que l’on voit après, un satyre, une jambe levée et piaffant la mesure d’une cordace , serre contre lui deux enfants dormant sur ses épaules et dont les petites tètes laissent passer son sourire de nourrice ivre; devant lui, précédée d’un faunin, les jambes, les bras en l’air, folle de tout son petit corps, une nymphe, comme envolée dans sa danse, un pied jeté en avant, la poitrine et la tête retournée en arrière, élève des deux bras en l’air la musique d’un cistre. Idées légères comme les plus légères de l'Anthologie! Bas-reliefs délicieux auxquels la pointe du
FK A GO N A RD.
graveur a fait un si joli cadre de verdure, de nature, d’abandon et de désordre! Ne dirait-on pas de divines terres cuites tombées dans l’herbe du socle d’un Priape? Ou plutôt, avec leur entourage de mousse, de liserons, de fraîcheur aquatique, ne font-elles pas penser à des pierres gravées ramassées par le peintre français dans la grotte des nymphes où se baignait Chloé (1)? »
Les Traitants font penser à Rembrandt, h' Armoire, de 1778, est la pièce la plus importante. Son sujet rappelle les scènes badines du Frago des débuts : un jeune coq de village, surpris par de furieux parents, sort tout penaud de l’armoire où il s’était caché, pendant (jue dans un coin leur lillc pleure. L’eau-forte est d’une maîtrise prestigieuse. Il faut nommer aussi l’allégorie à la gloire de Franklin que Frago improvisa et tira devant le célèbre physicien qui venait visiter le Louvre, pièce importante mais sans rapport avec sa manière ; et enfin la protection du fermier générai Bergeret de Grandcour, qui invitait Frago et les siens à la Folie-Beaujon, et au fils duquel Mlle Gérard donnait des leçons, amena l’artiste à exécuter un grand nombre de croquis au crayon et de dessins à l’encre de Chine d’une intimité, d’une justesse et d’un esprit ravissants. Entre sa femme, dont les miniatures honorables plaisaient, et sa jolie belle-sœur, dont le talent froid, mais délicat, grandissait sous sa direction, le spirituel Frago était le bien-
(1) Les Concourt, Fragonard , passim.
venu chez son Mécène, qui l’admirait, et de cette aimable réunion naquit l'idée d’un voyage en commun en Italie, en 1773.
Le voyage en Italie était alors le passe-temps de choix des riches amateurs d’art, qui emmenaient avec eux des artistes. Ainsi Randon de Boisset avait emmené Boucher, Greuze était parti avec l’abbé Gougenot, Cochin avec M. de Vandières, frère de la Pompadour. Bergeret de Grandcour, opulent fermier général, trésorier de l’ordre royal de Saint-Louis dont il était commandeur, était un fort brave bourgeois un peu vaniteux qui s’intéressait passionnément aux arts, étant même associé libre de l’Académie de peinture. Son goût pour le talent et la personne de Frago vaudront à son nom d’être un peu lié à celui de son illustre protégé, et son Journal de voyage , retrouvé par la Société des antiquaires de l’Ouest, constitue un document très amusant et très pittoresque sur cette ligure de financier du xvuL siècle, sur les amateurs de ce temps et sur l’Italie vue par un bourgeois de Paris, beaucoup plus à vrai dire que sur le voyage de Frago lui-même. Cicerone, dessinateur de l’expédition, Frago est assez peu mentionné par Bergeret, qui, rédigeant pour ses nièces, dit surtout ses impressions personnelles sous un « nous » où il faut souvent deviner l’influence de
son compagnon dans les jugements d’art, mais non dans les naïfs tableaux de mœurs.
Fragonard, enchanté de revoir, après douze ans, sa chère Italie où il allait revenir glorieux, partit avec sa femme, Bergeret et son fils, une gouvernante, des domestiques, et un cuisinier dont le méfiant amphitryon n’eût su se passer dans les auberges. Après un séjour dans une terre de Bergeret, Négreplisse près Montau ban, qu’atteste une alerte sépia du Four banal par Frago, la caravane passa par Toulouse, Nîmes, Aix, Marseille, la Provence, sans pousser jusqu’à Grasse, et s’embarqua avec ses berlines et ses bagages à Antibes, pour gagner Gènes. Le mauvais temps la fit s’arrêter à San Remo, et de là tous s’acheminèrent à mulets. De Gênes les voyageurs se rembarquèrent pour Lericci, en felouque, furent à Pise, Florence, Sienne, Viterbe, et enfin Rome où ils touchèrent après deux mois de voyage et une foule d’incidents drôlatiquement notés par Bergeret. La première visite fut pour Natoire, qui dirigeait toujours l’Académie et que son élève devenu célèbre eut plaisir à retrouver, puis les invitations commencèrent et les voyageurs connurent la fastueuse hospitalité du cardinal de Bernis, ambassadeur, qui se vantait de « tenir l’auberge de France du carrefour de l’Europe ». Bergeret s’installa bientôt dans un palazzo et tint à honneur d’y recevoir et d’étaler sa générosité. Ses relations avec l’Académie furent charmantes. 11 y connut, en compagnie de celui que tous appelaient « l’aimable Frago », les jeunes pensionnaires, notamment