‹ FragonardChapitre 14 sur 18 · F II A G 0 N A U D · texte numérisé non relu

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vemcnter une foule; Gabriel de Saint-Aubin qui prévoit le dessin impressionniste d’aujourd’hui et dans la technique et dans le sentiment, avec une hardiesse géniale; Leprince, avec ses lavis délicats; Boucher, conventionnel mais d'une abondance superbe; Natoire même, avec ses paysages colorés; Freudebcrg, Gravelot, Eisen, Marillier aux arrangements si habiles, Monnet, Borel, Duplessis-Ber taux, Choffard qui parfois est digne de Frago, Huet l'animalier savant, Debucourt enfin. Et auprès de tous ceux-là, outre La Tour et Chardin, il y a Baudouin, l’élégant Lavreince, et déjà Prudhon, et toujours Hubert-Bobert, l'ami de la première heure et de la suprême, le camarade et le rival de Frago devant les paysages d’Italie.

Parmi tous ces hommes de talent, d’invention, de goût, qui ont fixé une heure inoubliable du libre esprit français, Fragonard reste peut-être le plus puissant. Cette réunion d’artistes est bien vraiment inspirée de ce que le xviiic siècle a eu de meilleur, l’esprit critique. Elle entreprend, elle aussi, une lutte contre les préjugés. C’est la lutte de Paris contre Borne, lutte où ces artistes ne sont que des frondeurs, et qui s’engagea à fond plus tard. En face de l’allégorie pompeuse, de la mythologie froide et lassante, des laborieux pastiches de Raphaël et de Michel-Ange accommodés malencontreusement au goût d’atelier, en face de l’art guindé, aux recettes sans souci des tempéraments, cette pléiade de dessinateurs précise le caractère d’une race, donne une image de la France réelle, réhabilite les

sujets « sans noblesse » et invente presque toutes nos modernes façons d’envisager, avec quelle saveur, quel humour, quelle science discrète, quelle magistrale manière de résoudre les difficultés en semblant ne pas les voir ! Ainsi sauve-t-elle les vraies qualités de notre terroir et en comprend-elle admirablement les fins artistiques, entraînée dans le grand courant qui emporte, à la voix de Diderot, de Voltaire et de Rousseau, toute une société dans la route nouvelle tracée par les encyclopédistes et surtout par le mécontentement public, la misère, l’abâtardissement de la caste dirigeante.

Frago, qui souffrira de la Révolution, témoigne en son art de cet instinct révolutionnaire. Plus il travaille et plus, quittant sa manière élégante et serrée, sa peinture précieusement ouvragée, il devient libre, nerveux, cède à la violence de sa nature et ruine en lui-même jusqu’aux vestiges de son ancienne science de prix de Rome, plus il délaisse l’allégorie et s’approche de la vie.

11 a fait pour presque tous ses tableaux des dessins, des sépias, des lavis qui en révèlent la préparation et montrent bien la distance entre la véritable nature de 1 artiste et le relatif assagissement auquel il s’astreignait en peignant.

La chaleur de ses dessins est surprenante. L’étude seule de leur facture, l’analyse de leur charme essentiel, vaudraient un livre plus long que celui-ci, où nous ne pouvons que rassembler quelques indications générales sur ce grand, cet adorable et fier artiste, avec le regret, à cha-

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