‹ FragonardChapitre 15 sur 18 · HEUREUSE FECONDITE · texte numérisé non relu

HEUREUSE FECONDITE

que instant, d’être contraint de passer outre. Et quel incomparable enseignement pour nos peintres! Cela déborde de vie, de pittoresque: la composition est d’une spontanéité jamais lasse, renouvelée constamment. On dirait qu’il se jette sur son sujet, qu’il le vit, qu’il y est acteur, et prend juste le temps de noter ce qu’il voit et fait. Il n’y a aucune distance entre sa pensée et sa main, et ses groupements harmonieux et réels sont toujours décoratifs, balancés avec un charme exquis pour l’œil. S’il dessine et rehausse de bistre une Danac , on se demande où il a pu voir cette femme renversée, ces suivantes effarées qui s’empressent, cette scène toute vivante. Aucune note d’album ne suffirait à reconstituer le Coucher des ouvrières en modes , avec son inouïe composition, criante de vérité. L’invention ici coïncide à la réalité elle-même. Il dessine avec une sûreté merveilleuse ; voyez ses intérieurs, la moindre moulure d’un plafond est juste, les plans sont exacts, les valeurs sans une faute, tout est en place, avec sa dimension, son relief, son éclairage, et c’est le fait de quelques traînées de sépia où il ne se sert même pas de blanc comme Baudoin, le papier lui suffisant à donner la plus grande lumière. Animalier, il est l’égal des plus forts spécialistes. Ses ânes, ses taureaux, ses chiens ont leur expression, participent au décor ou à l’action, sont vus dans la profonde réalité de leurs formes et de leurs attitudes, et là on sent combien ses études furent sérieuses, amoureusement poursuivies dans le sens des Hollandais. Mais il ne semble pas avoir étudié par morceaux de détail:

toujours il cherche l’ensemble, le mouvement, et n'arrive à la justesse d'une main qu’en dessinant le personnage tout entier. Pour Frago, le dessin en mouvement seul existe, et c’est le mouvement qui conduit à la vérité du détail. Un autre caractère « très moderne » de Frago, c'est sa liberté dans le choix des motifs. Il se décide et s'installe tout de suite. Sa faculté de composition ne s'embarrasse pas de préjugés, ne cherche pas à établir des arrangements. La nature compose pour lui, et partout où il y a vie, là son sujet est prêt, sa curiosité est excitée, la traduction d’art s’ensuit. Un Intérieur de cuisine à Scin- Remo, des Montreurs d'ours, des Enfants faisant manger un âne dans un sarcophage antique, et voilà des notes de voyage aussi rapides que la scène vue, établies admirablement comme après des jours de travail commode dans l'atelier. Frago dessine comme on écrirait, trouve tout intéressant, mais sait mettre à l’instant en lumière ce qu’il sied d’y exposer. Les Japonais seuls ont eu cette adaptation innée, à un tel degré de rapidité sûre.

Ces qualités sont celles de l’illustrateur, et Fragonard en a donné la mesure dans sa série pour les Contes de La Fontaine.

Use peut que Bergeret lui en ait donné l’idée durant leur voyage en Italie, comme le prétend Charles Blanc. Bergeret avait été l’un des souscripteurs de la célèbre édition dite «des fermiers généraux », ornée de compositions d Eisen et de culs-de-lampe de Choffard, et il serait assez naturel qu il eût formé le projet d’avoir une suite

faite spécialement pour lui par son peintre favori. Quoi qu'il en soit, ce thème si bien fait pour séduire Frago a donné lieu à trois séries de dessins. La première se compose de quarante-deux dessins faits pendant le voyage avec Bergeret, et qui comptèrent sans doute parmi ceux dont le peintre et le Mécène se disputèrent, au retour, la propriété. La seconde série comprend cinquante-sept sépias reliées par un amateur avec un manuscrit des Contes ; la troisième, une douzaine de dessins plus finis, exécutés vraisemblablement en vue de la gravure, qui n’a pas été achevée.

La première série, révélée à la vente de M. Walferdin, qui la tenait de la famille de Frago, et qui a été le plus sagace, le plus fidèle admirateur et collectionneur du maître, contient les prototypes de tous les autres dessins, faits avec une liberté, une verve, un goût ravissant, tantôt tout à fait terminés, tantôt indiqués mais déjà très nets. On y trouve les meilleures qualités de Frago. On ignore si l’amateur qui commanda la seconde série ne fut pas le fils de Bergeret, resté en bonnes relations avec Fragonard. Celui-ci, sur des décalques de ses premiers dessins, recommença des sépias avec des fonds et des accessoires plus importants, et porta à cinquante-sept le nombre des originaux, qui furent reliés avec une copie calligraphiée sur laquelle on copia les culs-de-lampe de Choffard. Ce manuscrit précieux a appartenu à MM. Feuillet de Conches, Portalis, Paillet, et enfin est aujourd’hui la propriété de M. Beraldi. Quant

aux douze dessins prêts pour la gravure, ils sont évidemment dus aux demandes des amateurs ayant appris l’existence des précédents. Les graveurs exigeaient une facture plus précise, plus propre à faciliter leur travail, et ces sépias très minutieuses, faites dans ce but par Frago vieillissant, ont moins d’intérêt que les autres. Les estampes, faites sous la direction de l’éditeur Tilliard et d’Augustin de Saint-Aubin, furent charmantes, mais le projet resta en suspens : le texte parut en 1795, il devait contenir quatre-vingts compositions ; Frago, las sans doute de cette répétition de sa série, renonça, et on s’adressa à d’autres artistes pour terminer, notamment à Monnet et à Moreau le jeune. Mais, en dépit de tout, l’édition ne fut jamais achevée. On connaît les Contes de La Fontaine: il suffira donc de dire que les dessins de Fragonard sont pour eux l'illustration rêvée, et un parfait modèle du genre, d’une variété d'invention inépuisable, et d’une haute valeur technique.

Il ne s’en tint pas là, mais sa manière large, emportée, frémissante, n’était pas assez achevée au goût des éditeurs et surtout des graveurs de son temps, qui exigeaient le lini, et avaient peur de livrer des travaux apparemment négligés, ébauchés. Aussi les illustrations de Frago, improvisations de maître où il est si précieux de lire sa pensée première, restèrent-elles à l’état de projets, d’esquisses contenant l’essentiel. 11 commenta ainsi le Roland furieux , en cent seize crayons mêlés de bistre, d’un emportement lyrique, que lui seul eût pu graver. On sait de lui une

vingtaine de dessins pour Don Quichotte , de charmants crayons pour les Veillées du Château de Mme de Genlis, et enlin, les dessins i taliens pour le Voyage à Naples et dans les Deux-Siciles , entrepris en sa jeunesse avec l’abbé de Saint-Non. Les lleurons, certains en-tètes, sont de lui,, plus divers épisodes et des copies interprétées d’après certains maîtres. L’ouvrage commença de paraître par livraisons en 1778 avec la collaboration de Dolomieu, de Denon, des architectes Paris et Després, d’Hubert Robert, de Frago, de Saint-Non lui-même. Mais les frais étaient énormes, et l'abbé dut se ruiner pour tenir ses engagements, sans réussir à sauver l’ouvrage. Ce fidèle ami, cet artiste charmant, mourut pauvre en 1791 .

Fragonard avait depuis longtemps déjà obtenu un logement et un atelier au Louvre. Il y vivait parmi de jolis décors arrangés par sa capricieuse fantaisie, dans l’opulence (car il gagnait bien quarante mille livres par an), entre sa femme, joviale et vulgaire, son fils Evariste, sa belle-sœur Marguerite Gérard, sa jolie élève. De nombreux amis l’entouraient, Saint-Non, Robert, Hall, Hoin le peintre dijonnais, Paris, Carie Vernet, Lantara, Vincent, Moreau le jeune, le graveur de Launay, Bergeret fils, société choisie dont il était l’âme. Du caractère de ses rapports avec Mlle Gérard il n’y a pas intérêt à disputer.

FIIAGONAHD.

Fr a go était tout pour elle, un maître, un protecteur, un objet d’admiration reconnaissante. Les billets de la jeune fille sont gracieux et d’une vivacité aimante qui a pu donner à réfléchir lorsqu'on a retrouvé la volumineuse correspondance qu’elle lui adressa : mais le fond de sa nature était un égoïsme, une froideur qui se révèle dans ses tableaux corrects, et qu'on voit se révéler ultérieurement plus encore dans une lettre où, répondant à Fragonard vieux et quasi ruiné lui demandant de l'argent, elle le lui refuse en l’engageant « à aimer l'économie, à être raisonnable, et à savoir qu'en nourrissant les fantaisies on les augmente sans être plus heureux ». Toute la lettre est d’un ton de semonce polie qui révolte quand on songe que Frago avait entièrement élevé et défrayé sa jeune belle-sœur et l’avait mise à même de gagner sa vie, en lui donnarit l’autorité de son enseignement et le bénéfice de ses relations, qui décidèrent de toute sa carrière. Si l’on a pu équivoquer sur le sens des premières lettres, il n’est pas permis de se tromper sur la signification de cette dernière, qui dut atteindre au cœur le sensible et généreux artiste.

Fragonard, dans sa vie heureuse au Louvre, parmi ses amis dévoués, atteignit ses cinquante-sept ans lorsque éclata le coup de foudre du 1 1 juillet 1789 et se leva l’aurore de la Révolution. Elle était rose alors, et non rouge: on ne prévoyait pas la convulsion meurtrière, on ne voyait que l'immense éveil d’idéalisme social. Fragonard et ses amis étaient eux-mêmes des indépendants, des

libéraux, (juc leur amour pour l’art élégant et aristocratique n’avait pas empêchés de constater les souffrances du peuple, l'impéritie du régime, et de vibrer aux idées de Diderot et des Encyclopédistes. Ils n’eurent donc que de la sympathie pour les événements qui se succédaient ; l'indépendance foncière de Frago en art et dans la vie, son intelligence très vive, le portaient à être naturellement du côté des novateurs, et quand la France fut menacée par la coali lion, le sentiment patriotique emporta tout le monde autour de lui. En septembre 1789 les citoyennes Fragonard, Gérard, David, Suvée, Lagrenée jeune, Vien, figurèrent parmi les femmes venant déposer leurs bijoux sur le bureau de l’Assemblée nationale, et plus tard, quand la Commune organisa des ateliers nationaux dans les salles basses du Louvre, elles cousirent pour les soldats et servirent elles-mêmes les « tables de la fraternité ».

Mais bientôt les événements devinrent tragiques, et alors commença le crépuscule de cette vie brillante et douce qui n’avait été qu'un sourire, avec un seul deuil, celui de la mort prématurée de Rosalie Fragonard. Certes Frago n’eut pas l’idée de fuir la tempête, et le républicanisme lui resta toujours idéalisé. Mais pourtant une tristesse étreignait son cœur, et ses amis la partageaient. Ces anciens pensionnés du roi, enrichis par F aristocratie, 11e pouvaient voir sans chagrin la démolition de l'ancien régime, et surtout la ruine de leurs protecteurs, fermiers généraux, gentilshommes, maintenant émigrés, prison-

niers, traqués, à tout le moins destitués et réduits à la misère. Sans haine pour la royauté ni pour le jacobinisme, ce petit groupe d’artistes, de naissance plébéienne et de mœurs bourgeoises, souffrit en silence de cet immense bouleversement où s'effondrait tout leur passé et qui doublait leur sentiment de vieillesse. Leur art se démodait. Leurs scènes piquantes, leurs mignardises n’étaient plus possibles dans la convulsion révolutionnaire, personne ne s’en souciait plus, et quelques années avaient sufli pour faire des adulés de la veille les dédaignés du jour. Un art nouveau naissait, solennel, sévère, maussade, d’un héroïsme classique, selon les sentiments « romains » à la mode. L'allégorie du xvmc siècle restait en faveur, mais elle devenait prétentieusement épique, lourde et guindée. Elle allait ainsi rejoindre le rigorisme académique du x vil' siècle; la peinture allait se figer dans une fausse noblesse, devenir la sujette docile du détestable goût consulaire et impérial, et tomber dans le classicisme dégénéré, comme les lettres. Et il allait falloir quatre-vingts ans pour ramener le goût et la justice vers cette adorable école française de 1770, pour faire comprendre son importance dans l’histoire du génie national, pour l’exhumer des cendres de la Révolution, de l’Empire, de la royauté bourgeoise, et la révéler jeune et souriante du fond de l’oubli et de la mort, comme une fresque de Pompéi.

Quand les rentes sur l’État furent diminuées des deux tiers, Fragonard, qui avait environ dix-huit mille livres de rente, n’en eut guère plus de six mille. On raconte

qu'il se mit, en apprenant cette catastrophe, à battre des entrechats, au grand scandale de sa femme, « parce qu'on ne lui avait pas tout pris ». Il avait toujours été insouciant de l’argent, et son fond de méridional plébéien l'inclinait à s’en vite consoler. Il réduisit son train. David lui vint alors en aide. Il n’avait pas cessé de fréquenter chez Frago et n'avait pas oublié le service rendu jadis, lors de l’achèvement des travaux pour la Guimard. On connaît assez de traits peu honorables de David pour enregistrer avec plaisir sa conduite envers le vieux maître. Cette conduite a été diversement appréciée. Certains ont feint de penser que David affectait une protection un peu méprisante envers un homme qui ne pouvait plus lui porter ombrage. C’est notamment l'opinion de M. Josz, en son pittoresque volume sur Frago. .Mais il n’est guère permis de douter de l’admiration et de l’obligeance sincère du peintre des Sabines après la lecture de sa lettre si affectueuse d’octobre 180b où il félicite Frago des succès d’Evariste (lettre citée par les Goncourtqui, ainsi que le baron Portalis et M. Maurice Tourneux, se rangent à cette opinion). Le maintien du logement de Frago au Louvre est également dû à David, comme le prouve une de ses lettres à Roland. David, si prompt à la palinodie dans sa vie publique, se relève par de tels traits : l’estime picturale l’y engagea envers Frago.

11 le. recommanda au choix de la Convention pour faire partie de la commission du Muséum, fonction qui valait à son titulaire 2400 livres et le logement. « A la fois connais-

sour et grand artiste, disait David en son rapport, Fragonard consacrera ses vieux ans à la garde des chefs-d’œuvre dont il a concouru dans sa jeunesse à augmenter le nombre. » Et en effet, dès le \'l pluviôse de l'an II. Fragonard fut nommé membre du Comité du Muséum national des arts et, le 19, président du Conservatoire du Muséum. Plus tard il fut membre du jury des Arts, qui remplaça les Académies dissoutes par la Convention, et jugea en compagnie de Gérard et de Prudhon, sous la présidence de Pache. Ainsi sa vieillesse s’acheva-t-elle avec un certain honneur ; mais l’homme qui incarnait l’art et l’âme du xvi ii1 siècle délicat faisait étrange ligure, avec ses cheveux blancs et sa courtoisie, dans cette époque violente et parmi ces artistes nouveaux dont les préoccupations différaient totalement des siennes, même en Prudhon dont le rêve ténébreux et suave n’avait rien de commun avec sa vision étincelante et spirituelle. Frago était presque un revenant, et la mélancolie dut malgré tout emplir son âme, devant son foyer compromis et ses toiles délaissées. Il essaya de se mettre au goût du jour, dessina sans plaisir quelques mauvaises compositions que lui commandèrent encore des amateurs, sur la foi de son ancienne renommée : on sait ainsi de lui le Sénat assemblé pour décider la paix ou la guerre aï la Fermeture du temple de J amis, faits pour un M. d’Aoust, de Bruxelles. Et l’on devine les sentiments de Frago, du Frago des Baigneuses ! en exécutant ces travaux pompeux. 11 mit son fils dans l’atelier de David, pour se faire bien voir, ce qui acheva de

pousser Fvariste dans une piètre conception de la peinture emphatique, et il assista à la plantation d'un arbre de la liberté dans la cour du Louvre.

Cette lin a quelque chose de spectral, on aimerait en abréger le récit. Fragonard pensa meme à se garantir de poursuites et de suspicions possibles, en se faisant délivrer, en pluviôse de l'an II, un certificat constatant qu’il n’avait point songé à émigrer, et un certificat de résidence et de civisme, où Dumont et Horace Vernet furent ses témoins cosignataires. Toutes ces précautions n’étaient qu’à peine suffisantes en ces heures terribles. Malgré tout. Frago avait trop de relations, appartenait trop intimement.au passé détesté, pour qu’on le laissât tranquille. Sa place lui fut enlevée, seulement pour la forme et provisoirement il est vrai, au lendemain du 9 thermidor, s’il faut en croire des documents récemment interprétés. Son ami Hubert Robert était séquestré à Saint-Lazare et n’échappait à l’échafaud que par suite d’une méprise ; Mme Chalgrin, sœur de son ami Carie Vernet, était guillotinée ; la misère venait au point que Mmes Fragonard, Vien, Robert allaient avec les femmes du peuple à la porte des boucheries et des boulangeries. Fragonard, navré, effrayé, accepta l'offre d'hospitalité ([ue lui faisait M. Maubert, un vieil ami de sa famille, à Grasse, et c’est ainsi qu’il revint dans sa ville natale. On a placé jusqu’ici ce séjour à la date de 1794. Les archives du Louvre, mentionnant la présence de Fragonard aux séances du Conservatoire, engagent à reçu-

1er ce séjour jusqu’après juillet 1790, sans en donner toutefois la date précise. C’est du moins la conclusion de MM. J. Guillaume et Tourneux. Fragonard apportait avec ses bagages les décorations laissées pour compte par la du Barry, dont X Abandon inachevé, et céda à M. Maubert (grand-père maternel du dernier propriétaire M. Malvilan) les panneaux qui s’adaptaient parfaitement au salon de son hôte. Il y ajouta sur place plusieurs dessus de portes, X Amour vainqueur , X Amourfolie, X Amour poursuivant une colombe , X Amour embrasant i univers, plus un trumeau de cheminée, le Triomphe de l'Amour, le tout délicieux, peint dans le style qu’il aimait. Il fit aussi, durant son séjour, les portraits des frères deM. Maubert, et décora le vestibule d’attributs révolutionnaires en grisaille, avec les portraits de Robespierre et de l’abbé Grégoire, à ce que l’on dit à Grasse du moins, car M. Sardou s’est inscrit en faux contre ces attributions, et la découverte des documents reculant le séjour à 1 790 achève de leur ôter de la vraisemblance.

Quand il revint, « l’aimable Frago » n otait plus qu’un pauvre vieil homme, plus fini par l’écroulement de son monde que par la caducité de son corps. Il ne travailla presque plus. La mode était à David, aux lloraces, aux Brutus, aux Lucrèces, et Frago n’avait vraiment plus le cœur aux « Sacrifices de Corésus »! Ses amis survivants, Moreau le jeune, Monnet, Duplessis-Berteaux, dessinaient les journées célèbres de la Révolution. Il fallait

LEÇON D E MU SI QU (Musée du Louvre.)

bien, pour vivre, se mettre au ton de l’époque. Fragonard n’en eut pas le courage, et végéta. ÏI ne devait même pas mourir dans l'appartement des galeries du Louvre qu’il avait tant aimé. Ces galeries du Louvre, où Henri IV avait permis l’installation de vingt-six familles d’artistes, étaient desservies par un corridor qui donnait sur le quai. Chacun avait là un rez-de-chaussée et des chambres à l’entresol. Frago occupait le n° 2, et tout le monde adorait « le petit papa Fragonard ». Il était le voisin du sculpteur Mouchy, neveu de Pigalle, de Régnault, de Robin, horloger du roi, du peintre sur émail Pasquier, de Pajou, d'Hubert Robert, son plus intime ami et le plus ancien avec Saint-Non, de Carie Vernet et de son fils Horace, de Lagrenée le jeune, du graveur Rervic, du vieux Greuze aussi démodé que lui-même, de Vincent, de l'architecte Vaudoyer. Frago demeurait là, douillettement encore malgré la pauvreté, avec sa femme vulgaire, aux toilettes criardes, et Mlle Gérard dont chacun vantait l’élégance et la beauté. « Rond, replet, fringant, toujours gai, il avait, dit un contemporain, de bonnes joues rouges, les yeux pétillants, des cheveux gris très ébouriffés. On le voyait éternellement vêtu d’une houppelande ou roquelaure en drap gris mêlé, sans agrafes, ni pattes ni boutons, que le bonhomme, au moment de travailler, arrêtait à la taille avec n'importe quoi, un bout de ficelle, un chiffon. » Ajoutons à ce portrait de Frago que sa taille était fort exiguë (le certificat de civisme de l’an 11 mentionne quatre pieds onze pouces).

En d 806, le dernier lien de Fragonard à son passé fut brisé. Un décret de l’Empereur ordonna l’évacuation des logis du Louvre. Définitivement une nouvelle vie chassait jusqu’au dernier vestige de l'ancienne. La famille alla habiter rue de Grenelle-Saint-Honoré, à deux pas de son cher Louvre, dans la maison du restaurateur Yéry.

Fragonard, malgré l’âge, faisait encore de grandes promenades. Un jour, en revenant du Champ-de-Mars, ayant chaud, il prit une glace dans un café. Une congestion cérébrale s’ensuivit, et il mourut à soixante-quatorze ans et neuf mois, le 22 août 1806. Moralement, il ne faisait plus, depuis quinze années, que le simulacre de vivre.

Il ne sera pas inutile de dire quelques mots de ceux qui l’entourèrent. Mme Fragonard mourut à soixante-dixsept ans, en 1 82 1 . Marguerite Gérard exposa pour la première fois en 1790 à la Société des Arts, puis donna, dans les années suivantes, une série de toiles, de médiocres dessins pour les Liaisons dangereuses gravés par Monnet en 1796 ; sa facture correcte, son sentimentalisme plurent. La critique la couvrit de fleurs. L’année de la mort de Frago, on l’encensa, et on acheta très cher ses toiles alors que les chefs-d’œuvre de son beau-frère ne tentaient plus personne. Elle eut une carrière d’artiste très heureuse sous l’Empire et la Restauration. Napoléon lui lit remettre une médaille d’or par Denon. Elle ne se maria pas, et mourut en 1837 à soixante-seize ans, comblée de louanges et fort à l’aise. On peut dire de sa peinture qu’elle a des qualités de second

l'escalade ou le rendez-vous.

D’après la pointe-sèche de Marcellin Desboutin. (Grasse.)

ordre, et qu’on les a trop niées après qu’elles eurent été encensées. Évidemment il serait injuste d’écraser ce joli talent sous le redoutable souvenir de Fragonard, auprès duquel il n’existe guère. Mais Marguerite Gérard mérite d’être plus estimée qu’on neMe fait en général dans la critique moderne, par réaction. Elle dessina sérieusement, de façon à tenir une place enviable parmi les artistes de son époque ; et elle eut un sentiment curieux, presque précurseur, de l'intimisme et des attitudes de l’enfance, où elle sut discerner une psychologie que Frago n'exprima pas. La Lecture dune lettre et la Mère nourrice exposées en 1900 à la Centennale ont, par leurs belles tonalités, ramené la critique à une appréciation beaucoup plus flatteuse de ce talent, où se condensa sans doute le meilleur de l’âme de cette étrange créature, jolie, égoïste, sans élan, capable d’une affection mièvre et sans profondeur. Ses lettres à Fragonard la montrent prévenante, prompte à dire de jolis riens et à bien tourner un compliment, mais jamais elles ne révèlent un mouvement du cœur. L’affection que Frago lui porta l'éclaire d’un reflet immortel, et devant l’avenir, qui sans lui l’eût peut-être oubliée, il la sert comme il la servit de son vivant, avec sa bonté et son génie.

Alexandre-Ëvariste, né à Grasse en 1780, fut un bon élève de David, eut un prix de 3 000 francs de la Convention nationale en l’an II, lit de nombreux projets de monuments, que l’Empereur approuva mais que la débâcle de 1815 empêcha d’exécuter. Peintre et statuaire, sans

que rien rappelle son père dans sa manière estimable et soigneuse, il a fait des plafonds au Louvre, îles compositions historiques, la statue colossale de Pichegru, des lithographies, des dessins et des modèles sculptés pour la manufacture de Sèvres, où il plaça son fils Théophile, qui fut peintre sur porcelaine. Alexandre-Evariste mourut à soixante-dix ans, en 1850. Et 1 arrière-petit-fils de Frago, Antonin Fragonard, mort en 1887, est le dernier qui se soit occupé d’art dans cette descendance qui existe encore. Je donne ces détails rapides dans un intérêt purement historique, car, en réalité, rien du génie de Frago n’est passé ni dans sa femme, ni dans sa belle-sœur, ni dans son fils que l’influence classique dévoya tout de suite et qui, comme Aille Gérard, a fourni une carrière honorable et, moins favorisé qu’elle, est actuellement entré dans l’oubli définitif.

Quant à un catalogue de l’œuvre de Fragonard, on n’attendra pas que ce court ouvrage en donne la moindre idée, lorsqu’on saura que cette œuvre extraordinaire compte environ 500 toiles, 1050 dessins et une centaine de miniatures, ce qui est presque invraisemblable (1).

On reste effrayé de l'abondance d’une telle production, surtout lorsqu’on constate l’exécution minutieuse de ces

I ) Le lecteur soucieux de plus amples renseignements dépassant le cadre de ce livre ne saura mieux faire qu’en consultant le volume définitif écrit par le baron Portalis sur Fragonard (J . Rothschild, 1889), où cet amateur passionné a dressé avec tout le soin désirable un catalogue de ces 1650 pièces, avec un scrupule et une abondance de documents qu'il serait bien difficile de dépasser. La seule lecture de

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