LA POURSUITE
(D'après la pointe-sèche de Marcellin Desboutin.) (Grasse.)
petites toiles, dont deux cents au moins son! extrêmement poussées, et de ces dessins dont cinq cents sont également complets. Personne n’a eu plus de force, plus de lucidité dans la conception et l’exécution d’un labeur immense, parmi nos artistes.
Voilà donc, succinctement, ce qu’a été Fragonard. Grand peintre de petits sujets, ainsi pourrait-on le définir : mais alors faudrait-il définir ce que sont les sujets petits ou grands, et dire à quel point leur choix importe, et là-dessus personne ne donnera le dernier mot en appréciant un art, et nous y renoncerons tout d’abord. Un sujet n’est noble ou bas, grave ou futile, émouvant ou indifférent, qu’au degré où qui le traite l'est lui-même. 11 nous sera permis de souhaiter, d’attendre, d’aimer d'autres sujets que ceux de Fragonard, mais si nous cherchons
ce catalogue est le meilleur hommage qu’on puisse rendre à Fragonard, à sa puissance créatrice, à sa vision variée, à son intelligence picturale qui a touché à tout avec bonheur.
Auprès de cet ouvrage, il sera utile de consulter le délicat volume des frères de Concourt, celui de M. Virgile Josz, et divers documents historiques : les Archives de l’art français , les Procès-verbaux de V Académie royale, la Correspondance des directeurs de l'École de Borne, si utiles pour l’éclaircissement de la jeunesse (‘I de la période ascendante de Frago, et la Bêvolution française, revue d'histoire moderne et contemporaine, spécialement les tomes XXXVIllel XXXIX, qui remettent au point certaines allégations des Concourt et de M. Josz.
ceux-là, nul au monde ne les traita mieux; et un sujet n’est traité valablement que s'il répond au caractère, aux dons, à l’époque de son interprète. Il y a deux sortes d’artistes : ceux qui sont isolés dans leur temps, arriérés, ou précurseurs, ou rêveurs individuels, et ceux qui sont les floraisons de ce temps. Or Fragonard est de ces derniers. Pérît tout le xvme siècle artistique, il en donnerait l'image essentielle. 11 a eu le don de se maintenir dans une harmonie absolue avec son temps, avec sa nature; il n’a fait que ce qu’il était né pour accomplir, et c’est le secret de sa merveilleuse abondance. Par un bon sens suprême qui, à un tel degré, devient une vertu intellectuelle, il a su ne jamais forcer son tempérament tout en lui faisant rendre le maximum d’effort. Il a arrangé sa vie, ses instincts, son talent, ses sujets, avec une souple com préhension. Et ainsi il est un homme représentatif, l’expression même d’un temps, et par là une force française. 11 n'y a pas à regretter que Fragouard n’ait employé son talent à d’autres conceptions : il eût été mauvais, emphatique ou plat, et il le savait bien. Les autres sujets ont été traités par d’autres hommes, et nous n'avons qu’à les leur demander. Rien d’imprécis dans Frago, rien qui donne à penser qu’il eût pu faire autre chose, rien qui décèle son souci de tenter, son regret de n'avoir pu toucher à d’autres ordres de la pensée humaine : aucun mystère, aucun désir vague — et il y a des artistes qui nous émeuvent infiniment plus parce qu’ils sont pleins de ce mystère et de ce désir, parce que nous les poétisons en leur