LA CHANTEUSE
(Musée du Louvre.)
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rubans à leurs houlettes et ne soupirent pas dans des paysages conventionnels auprès de moutons d’ouate et de soie. Le réalisme intense des costumes, des accessoires, témoigne chez l’artiste de la profonde influence des Hollandais. Les meubles de ses intérieurs, les ustensiles de ses fermes, les nippes de ses bambins nous donnent des documents parfaits sur l’ancienne France provinciale, documents q u’au xvnc siècle nous chercherions en vain dans les tableaux, où tout est arrangé, stylisé, enjolivé et affadi, et que nous n’aurions pas sans les dessins et les estampes où le réalisme dédaigné pouvait seulement trouver place.
Cette période rustique du talent de Fragonard est vraiment celle où il a été lui-même le plus naturellement, au point de vue pictural comme à celui de son tempérament personnel. Sa native licence de Provençal y dépouille ce que le désir de plaire aux citadins lui avait ajouté d’un peu inquiétant, et elle se débarrasse d’un maniérisme qu’elle ne comportait pas. Il y a d’ailleurs toujours dans l’œuvre de Fragonard quelque chose d’énergique, un accent vif et sincère, une autorité d’allure qui le différencie profondément des mauvais mythologues, des galantins symbolistes que furent les poètes des ruelles et des boudoirs à son époque, dont les productions nous apparaissent écœurantes et illisibles, décrépites et non surannées. 11 faut placer Fragonard très au-dessus de tout cela : ce grand peintre, ravalé à de petits sujets, n’a pourtant jamais su être médiocre ni suspect. Son intense vitalité relève tout ce qu’il touche.
Comme presque tous les grands peintres, mais plus curieusement dans une époque sans foi, Frago, comme son maître Boucher, fit de la peinture religieuse, avec l’indifférence des peintres-nés pour les nuances morales des sujets, ne voyant dans tous que des motifs de couleur. Depuis les primitifs italiens, vraiment inspirés d’une croyance ascétique ou tendre, que d’artistes ont ainsi traité les sujets religieux sans aucune conviction morale ou théologique ! Pas plus que dans Rubens il ne faut chercher en Fragonard la préoccupation mystique, autre chose que des thèmes picturaux, une riche matière à illustrations d’un culte qui, dans cette époque de complet scepticisme, ne devenait plus qu’une légende mouvementée et célèbre. Mais pourtant Frago fut plus sérieux en ce domaine que l’insupportable Boucher qui transforme ses amours joufflus en anges, les enlève sur des nuages de poudre de riz vers un ciel d'opéra, et mettrait du rouge et des mouches à la Sainte Vierge ! Evidemment il ne manque souvent qu’un carquois aux angelots de Fragonard pour en faire des cupidons, et quand il peint saint Jean, on le prend pour Daphnis ; mais Y Éducation de la Vierge , avec son beau tumulte d’ombres et de lueurs, l’indécision exquise de l’enfant divine, la grâce mélancolique du mouvement de sainte Anne, est une toile dans le sentiment de Murillo, avec une belle opposition de blanc et de nuées rousses ; et il paraît, si l’on en croit les chroniques du temps, que Y Adoration des Bergers, au marquis de Véri, était une