LA JEUNE MÈRE
Gravure de N. de Launay, d'après le tableau de Fragonard.
saillants et originaux. Ils fréquentèrent ces théâtres où le « Pococurante » de Voltaire s'ennuyait « en voyant un châtré fredonner le rôle de César et de Caton et se promener d'un air gauche sur les planches ». Ils trouvèrent, à Rome, Natoire encore directeur de l'Académie. Ils visitèrent Naples, où Fragonard dessina beaucoup. Ils firent l'ascension du Vésuve. Partout ils furent accueillis et choyés, soit par les Italiens, amateurs et collectionneurs des antiques, soit par d'aimables et spirituels Français, tels que le cardinal de Bernis. Ils revinrent par Florence où ils admirèrent longuement les musées, par Bologne où ils entendirent en langue italienne le Mahomet de Voltaire, malicieusement dédié au pape, qui avait reconnu cet hommage par une astucieuse réponse. Ils passèrent à Venise, où ils étudièrent Tiepolo, ce Tiepolo si parfaitement ignoré en France, que, une quarantaine d'années plus tard, la duchesse d'Abrantès, pourtant instruite et façonnée dans le salon de l'intelligente y[ms Pernon, sa mère, devait, lors de sa résidence en Espagne, le désigner par ces mots vagues : « Un nommé Tiepolo ». Leur retour s'effectua par l'Allemagne, ou, comme disait le prince de Ligne, par « l'Empire ». A Vienne, Fragonard crayonna pour son ami des Rubens et des Van Dyck. A Dresde, ils apprécièrent la splendide collection de l'Électeur, qui, ainsi qu'on peut le voir dans Vérité et Poésie^ plongeait, vers le même temps, le jeune Gœthc dans une extase indicible, une inexprimable émotion.
Ils virent aussi Leipzig et ses précieuses galeries particulières. La zizanie, après cette communauté si longue d'existence et d'impressions, se glissa entre les amis. Bergeret en arriva à se demander s'il ne s'était pas exagéré la valeur de l'artiste. Celui-ci réclama ses dessins, bénévolement abandonnés entre les mains de son compagnon. Il y eut contestation et même procès. Mais il semble que l'éclipsé prit fin, que l'accord succéda à cette brouille amenée seulement par un voisinage trop direct et trop prolongé. Il paraît certain que Fragonard renoua ces relations, et ne renonça pas aux avantages et aux douceurs de cette ancienne liaison.
Dans son œuvre on relève mainte trace de ce voyage. Quant aux ouvrages inspirés par la vie calme et rangée de la famille, que nous alléguions au début de ce chapitre, ils importent, dans l'ensemble, parce qu'ils prouvent la diversité de ses dons, sa puissance compréhensive, son adresse à faire résonner harmonieusement plus d'une corde, à ne se point réduire aux limites étroites d'un seul domaine. Si les tableaux religieux,
son Saint Jean-Baptiste, trop élégant, son Éducation de la Vierge, sa fameuse Adoration des Bergers^ ne marquent guère qu'un épisode et une diversion dans son énorme production, il y a lieu d'insister davantage sur ces nombreuses scènes champêtres, idylliques, familières, où (de même qu'il a été ailleurs rival ingénieux de Boucher) il se montre émule expérimenté de Greuze, avec une onction moindre, assurément, mais aussi avec une habileté supérieure dans l'art d'éviter la tendance déclamatoire et ]e banal « sentimentalisme ».
Impossible de méconnaître ces mérites dans tant de compositions dessinées ou peinies, les Jalousies de V enfance et les Premières Caresses du jour, le Chat emmaillotté, la Petite Fille aux chiens, VEnfant blond (de la collection Walferdin) et VEnfant aux cerises, le Petit Prédicateur et la Première Leçon d'équitation.
Ailleurs, il saisira sur le vit une petite hlle qui épelle ; il retracera, par je ne sais quelle intuition de fabuliste, les jeux des enfants («Tenfance est la vie d'une bête », disait Bossuet) , avec les brutes songeuses, avec l'âne et le chien. Parfois, dans ses menues scènes, il nous remémorera Goldsmith, aujourd'hui déclassé, ravalé au rang d'auteur scolaire, mais supérieur à cette humble destinée, et qui sut, à la pastorale de Wakefield, prêter assez de signification esthétique pour que l'on eût lieu de s'en souvenir à Sescnheini^.
S'il revient encore à ses prédilections premières par des œuvres
1, Les Goncourt (ouvrage cité, p. 322) ont noté une véritable fascination exercée par Murillo sur Fragonard lorsqu'il peignait « cette Visitation de la Vierge, achetée par Randon de Boisset, et cette Adoration des Bergers, faisant accourir Paris à la galerie du marquis de Veri. » Cf. Lecarpentier, Galerie des Peintres célèbres, t. II p. 282 : «Je me rappelle, entre autres, avoir vu exposer en vente publique un charmant petit tableau représentant une Visitation, d'un effet si piquant et si harmonieux, qu'il fut enlevé sur-le-champ et payé une très grosse somme, w
2. 11 faut garder une place au Concours q\. à \-à Récompense, «gracieuses matinées d'enfants, destinées à rester, comme souvenirs d'une fête de famille, chez son ami Bergeret...; c'est de l'excellent et du décent Frago, de sa claire peinture et de sa ruisselante lumière inondant les appartements somptueux d'un financier, très fait avec cela, d'une couleur argentine et d'une élégance de bon goût et de gens du monde dans les attitude:, des assistants... » {Les Dessins de Maîtres anciens exposés à l'École des Beaux-Arts en iSyg, parle marquis de Chennevièrcs, p. 108.) On en peut rapprocher les dessins « au crayon noir légèrement frottés d'estompé pour les Veillées du château, ouvrage bien connu de M"'° de Genlis. Elles sont charmantes de naïveté, ces scènes de famille formant autant de petits tableaux gracieux, égayés de riantes tètes d'enfants. » [La Collection Walferdin et ses Fragonard, par le baron Roger Portalis, p. 26.)
comme la Culbute et le Verre d'eau, il excelle à interpréter la campagne et sa vie tels qu'on les comprenait alors dans des ouvrages comme la Bonne Mère, VÉtable, la Famille du Fermier (maintenant au Musée de l'Ermitage), l'Écurie de l'âne, la Basse-cour, l'Heureuse Fécondité . Dans tout cela, rien de Florian, mais une dose très raisonnable de juste et sain « réalisme ».
Des compositions telles que VEn/ant mort et le Contrat révèlent une sorte d'émotion dominée, qui nous transfère loin des données érotiques, et décèle la fine tendresse dont était susceptible cette malléable nature.
On ne saurait oublier le Retour au logis et les deux Visites à la nourrice, très significatives pour qui souhaite d'éprouver le genre de sensibilité alors en vigueur, et où la virtii du coloriste, dans les tons joyeux des vêtements et des linges, est conduite et poussée avec une sûreté surprenante, avec une prestigieuse élasticité d'effets.
Les éludes de Fragonard avaient été si étendues, sa capacité d'assimilation était si vaste, qu'on relève aisément chez lui, comme nous l'avons déjà dit, la réflexion de maintes influences assurément fort divergentes. Ailleurs, il faisait songer à Venise, à Florence, aux Espagnols. Dans des œuvres ou des esquisses comme le Moulin à vent de Hollande, la Garde de nuit, le Repas de la garde bourgeoise, l'Abreuvoir ^ , le Troupeau qui s'abreuve, les Trois Arbres, il évoquera^ pour les plus raffinés connaisseurs, les souvenirs de Van der Meer de Delft et de Peter de Hooghe, de Wynants et de Ruysdaël ; on prononcera le nom de Hobbema et même celui de Rembrandt ^.
Des critiques proféreront celui de Frans Hais à propos de certains portraits. C'est pourtant, dans l'œuvre totale du peintre, une des parties qui n'échappent point à toute objection. Son extrême facilité de travail, sa vitesse, son élan, ne lui laissèrent pas toujours le temps de maîtriser suffisamment le caractère du modèle, d'en bien dégager le véritable type.
1, « ... Cette tant drôle polissonnerie qu'a gravée Jules de Concourt : un berger bousculant une bergère qui crie un peu, tandis qu'un taureau stupéfié les regarde de l'autre côté de son abreuvoir. » (Chennevières, les Dessins de maîtres anciens, etc., p. iio.) Plus loin, le même auteur allègue les paysagistes anglais dont Fragonard lui semble « le précurseur ». Rapprocher de ceci le passage de M. Portails sur « l'admirable aquarelle, première pensée du Temps orageux..., qui fait murmurer tout bas les grands noms d'Old Crome cl de Constablc». {La Collection Walferdin et ses Fragonard, p. i3.)]
2. Voir ce qu'en dit déjà Lecarpcntier : Galerie des peintres célèbres, t. H, p.- 2S1.
5o LES ARTISTES CÉLÈBRES
Il est opportun de signaler son portrait de la Giiimard, ses Etudes de jeunes filles (à M'^^ la baronne Nathaniel de Rothschild), ses ébauches d'après la Duthé et M^^^ Olivier en habit de Chérubin ^ .
Des dessins du même ordre représentent, avec une intensité plus forte, un aspect plus sensiblement physionomique, les personnes de sa famille, types dont il avait eu le loisir de bien s'emparer. Tous, ^me Fragonard, Marguerite Gérard, puis l'infortunée Rosalie et enfin Alexandre Evariste, se trouvent rassemblés dans la collection de M. G. Groult.
Miniaturiste, Fragonard a été parfois rapproché de Hall. Les uns ont préféré ses ouvrages, comme offrant, çà et là, une note plus irrécusable de grand art. On a célébré, en phrases plus ou moins artificieuses, celte splendeur de chair et de peau, qu'il sait faire rayonner et miroiter jusque dans ces brefs ouvrages, de portée réduite et de mignonnes dimensions. Les autres, d'un goût peut-être plus sévère et meilleurs appréciateurs de la technique, se sont, au contraire, prononcés en faveur de Hall, spécialiste mieux rompu aux difficultés du métier, connaissant à fond la petite arène, l'échiquier restreint sur lequel il évolue, et s'y jouant avec une virtuosité moins attrayante, mais moins superficielle, avec un calcul plus exact, une entente plus décisive de cet art tout particulier.
Les Goncourt ont vanté ses aquarelles, ses gouaches, ses pastels. Comme aquafortiste, son œil si juste, sa main si sûre, lui font, sans effort, atteindre l'excellent. C'est évidemment une voie dans laquelle, en s'y attardant davantage, il eût avancé fort loin. On doit signaler sa suite, datant de 1764, et comprenant quatorze pièces, d'après Ricci, Lanfranc, A. Carrache, Tiepolo et Tintoret.
Dans ses Jeux de Satyres^ un peu antérieurs, l'équilibre harmonique des masses, la gracilité des contours, impliquent comme une réminiscence de l'art hellénique, une allusion à la fermeté, à la savante épargne de style des camées et des intailles.
Son eau-forte la meilleure est l'Armoire^ où il se montre tout à fait
I. En dépit de l'appellation commune et de la mention inscrite au dos du n" 197, les quatre figures de la galerie La Gaze, « ces études endiablées de gens de théâtre », ne sont pas des portraits, d'après M. le baron Roger Portails, qui conclut ainsi le paragraphe qu'il leur consacre: «les prétendus portraits, tous quatre de pareille dimension, sont des dessus de portes. » {Honoré Fragonard, sa vie et son œuvre, p. i32~i33.)