FRAGMENTS
du plafond peint par Ciro Ferri, dans l'église Sainte- Agnès, à Rome. Gravure exécutée, en 1771, par l'abbé de Saint-Non, d'après les dessins de Fragonard.
mystères sont célébrés dans la Fliite enchantée. Ce peintre qui remue si bien le plus précieux matériel païen, urnes et globes, canthares, thyrse, ciste et pedwn, ne rappellera-t-il point à votre mémoire le style de la Coupe des Ptolémées, celui des vases d'argent de Bernay? Ainsi dans ses dessins vous retrouverez, entre des grottes, parmi des arbustes gracieuse-
ment échcvclés, les frises et les piédestaux, les margelles sculptées, les couronnes et les carquois, les guirlandes et les cornes d'abondance, les panisques, Fauna, les satyrisques, les Bacchantes brandissant le sistre, et ces étranges amphibies qui, s'ils parlaient, diraient sûrement comme les nymphes de la Nuit du Sabbat classique: « Sans eau pas de bonheur », OU; comme le poète romain : Quid aquis dici fonnosius potest ?j
Nous noterons parmi ces dessins, assez divers par les ingrédients employés, le Satyre lutine par les Nymphes, la Psyché, V Enlèvement de Proserpine, V Amour Folie, la Danaé,
Pygmalion animant Galatée, thème souvent étudié par lui, sollicité, ébauché de plus d'une manière, est un sujet que cette époque aima, auquel elle revint sous toutes les formes. I.es Français connaissent à peine, sur cette donnée, Touvrage de Rousseau, mais, mieux apprécié de l'autre côté du Rhin, il fut attentivement médité par Gœthe. Fragonard, sur les variantes de cette page, a répandu cette espèce de mysticisme sensuel, si remarquable chez lui, dans les moments de grand effort et de haute tension.
Après les épisodes brûlants ou licencieux, après les scènes mythiques — où le dieu et le héros, la déesse et l'héroïne, à force de grâce et d'esprit dans les arrangements, cessent de distiller leur ennui traditionnel et séculaire, — voici les historiettes enfantines, toute la gamme des notes familières, domestiques et champêtres, VEducation fait tout, la Huche, la Marmite, la Première Leçon d'équitat ion, etc.
Oublierons-nous les scènes d'évocation, où passe le reHet des jours de Mesmer et de Balsamo, de la théâtrale et peu sérieuse sorcellerie du Grand C aphte ?
Ce qui fait, en un sens, la gloire de Fragonard, c'est que chez lui, parfois à côté de l'intelligence agile, éveillée, on sent un cœur ému, d'où rayonne une saine et enveloppante chaleur. Plus d'un de ses dessins, autant que certaines peintures, nous révéleraient cette puissance, à quelques égards plus enviable que toutes les opulences purement cérébrales.
Nommons aussi la Lessive, les Lessiveuses, le Taureau de la Campagne romaine, le Bœuf à son râtelier. L'àne joue pareillement un rôle important dans plusieurs de ces ravissantes esquisses. Avions-nous tort en parlant de Lucien, de Lucius et d'Apulée ? Telle est même la haute allure du moindre croquis sorti de ces doigts de virtuose, que les ânes de Fragonard nous feraient, pour un rien, songer à l'âne légendaire des
proses du Moyen-Age [Orientis partibus — Adventavit asinus — Piiîclicr et
fortissimiis — Sarcinis aptissimus]^ à cet àne d'Asie, décrit par Michelet,
celui « dont la gaieté lascive et les dons amoureux émerveillaient la
Syrienne, dit le Prophète ». (Michelet fait ici allusion à des passages fameux de Jérémie et d'Ezcchiel.)
Les Contes de La Fontaine devaient offrir à Fragonard un terrain favorable pour hasarder tout son art, avide de risques et d'aventures scabreuses. Nous l'avons expliqué plus haut : ce n'est pas précisément l'impression du texte qu'il rend ; il nous présente du Fragonard et non du La Fontaine ; on sent que les raffinements du xv!ii'= siècle, et bien des souffles venus de Flandre ou d'Italie ont passé sur les imaginations, souvent terriblement prosaïques, du bonhomme. Mais cette originalité dans l'interprétation n'est qu'un mérite de plus; elle se marque dans les trois séries de dessins pour les Contes^.
La première suite était la propriété de M. Walferdin. Il la tenait, sans intermédiaire, de la famille Fragonard. Elle se compose de quarantedeux pièces, quelques-unes'simplemcnt indiquées, d'autres fort travaillées et menées à peu de chose près à leur point d'achèvement. Les unes et les autres sont allègres, exquises, dissipant, par leur brio, tous les doutes et toutes les réserves que l'on serait tenté d'énoncer, eu égard au caractère équivoque de données comme celles des Lunettes., de la Jument du compère Pierre, etc., etc.
La seconde série, la plus belle, est insérée dans une copie des Contes. Le manuscrit est superbe et magnifiquement relié. Les dessins de Fragonard (qui avait repris plusieurs des idées et des combinaisons de sa première série) sont très poussés, largement lavés à la sépia, expressifs et définitifs comme des tableaux véritables, traités en œuvres indépendantes, et certainement sans nulle prévision de la traduction future du graveur.
On ne sait pas quel est l'amateur qui se passa cette fantaisie. De notre temps La Fontaine a été l'objet d'un hommage semblable. Un collectionneur marseillais avait demandé à ditférents peintres des compositions, cette fois sur des sujets tirés des Fables. On se rappelle quelle sensation causa dans le monde artistique, en i88t, l'exposition de ces ouvrages, où brillaient du plus vif éclat les aquarelles de M. Elie Delau-
I. Consulter, sur ce point, l'ouvrage de M. le baron Roger rortalis. Honoré Fragonard., sa vie et son œuvre, p. 204 et suivantes.
nay (entre autres V Homme qui court après la Fortune et l'Homme qui l'attend dans son lit et le Vieillard et les trois jeunes Hommes), et les vingt-cinq œuvres de M. Gustave Moreau. En 1887 eut lieu l'exposition d'un nouveau groupe d'aquarelles, toutes de ce dernier peintre, et l'une des manifestations les plus significatives de son art composite et hardi, savant et subtil.
Enfin, et alors en vue de la gravure, Fragonard entreprit une troisième série de dessins qui furent effectivement gravés par Aliamet, Patas, Halbou, Lingée, Trière et Dupréel. Diverses raisons, et notamment les événements politiques, entravèrent cette entreprise, qui, malgré plusieurs tentatives pour la reprendre et la mener à bien, finalement n'aboutit point.
Nous ne pouvons passer sous silence les dessi.is inspirés par le poème de l'Arioste. Nous avons ci-dessus fait apercevo'r quelles affinités secrètes ou patentes reliaient Fragonard au chantre de Fleur d'Épine, au narrateur voluptueux des amours d'Alcine et de Roger. Ce Roland dessiné ne sortit point de la sphère des projets et des ébauches. De ce travail résultèrent cent seize compositions, d'un sentiment véhément et comme exalté, qui rendent bien l'ardent coloris des sonores octaves de l'original, et qui faisaient partie de la collection Walferdin.
Excellente aussi est la série incomplète de Don Quichotte. Encore Un sujet qui eût mérité d'être, d'un bout à l'autre, exploité par notre peintre, en merveilleux accord, à plus d'un égard, avec ce prodigieux roman, tout ensemble ironique et épique, où le côté parodique et bouffon, puissamment accentué, a fait, dans l'opinion moyenne, un grave tort à la riche partie imaginative et décorative, fort digne cependant de l'écrivain qui avait si artistement mis en scène Marphise et Maugis, dans sa shaksperienne Casa de los Zelos.
FLEURON DE DEDICACE A LA REINE M A R I E - A N T O I N E T T E. Dessin de Fragonard pour le Voyaffe à Xaplcs, de l'abbc de Saint-Non.