SERMENT D A M Ô U R
Gravure de J. Matliieii, d'après le tableau de l'ragoiiard.
maîtres. « Le voici, dit Bûrger, tout rubenesquc de couleur et presque Florentin de tournure dans sa Vénus! Cette Hgure de femme est du plus beau jet de dessin, de la téie aux pieds; ses formes allongées et élégantes.
3o LES ARTISTES CÉLÈBRES
correctes de contours, distinguées aux extrémités, ont vraiment quelque chose du style des maîtres de Florence. » Et le remarquable écrivain signale cette « grandeur » incontestable qui répand souvent sur cet art un vernis de noblesse, et qui, d'ordinaire, empêche le peintre de tomber dans la prétentieuse mièvrerie.
Esprit fort compréhensif, Fragonard, à mesure qu'il se produit avec plus de confiance et de décision, évoque le souvenir des prédécesseurs, qu'il a si consciencieusement, à ses débuts, étudiés, analysés, traduits par la copie; en conservant sa veine personnelle, en restant fidèle à sa verve, à sa netteté, à son sentiment bien français, il fait miroiter à nos yeux mille reflets de la Flandre et de la Hollande, de l'Italie et de l'Espagne.
Sa manière, en s'accusant, excelle à reproduire les formes nues; dans VInstant désiré^ dans la Bacchante de la Galerie La Gaze, il écarte toute fadeur; ses contours sont ondoyants, mais sans faiblesse; sa couleur tendre, parfois vaporeuse, d'une ténuité par instants merveilleuse, garde toujours de la saveur et de l'énergie. Dans les Baigneuses^ les chairs nacrées semblent tissées avec des fleurs. Gela n'est pas chaste, assurément, mais du moins cela demeure frais et sain, sans odeur de décadence, sans altération morbide, et relevé par une chaleur vitale oli se jouent la sève et l'éclat de la véritable nature.
Il est une espèce de substances qu'il excelle à traiter et à rendre : ce sont les linges blancs et délicats, les légers tissus qui se plissent et se chiffonnent autour du corps de la femme. Voyez, en ce genre, le Début du modèle^ disposé avec une science si subtile de l'arrangement, et la Gimblette, aux perspectives licencieuses, et la Chemise enlevée, où la grâce infinie de l'exécution sauve le sujet de toute bassesse.
Les Goncourt, à propos de Fragonard, ont parlé d'une « palette de nuage », ce qui n'est pas beaucoup plus extraordinaire que le « bonnet de nuage » du personnage de Ghamisso. Sa couleur paraît dérobée aux plus belles et aux plus diverses matières, pétrie de minéraux fins : marbre, argent, topaze. Du jaune au pourpre, du fauve à l'azur et au lilas, ces nuances semblent provenir, à l'aide d'un alambic, du cuivre et du soufre, du saphir et de l'améthyste. 11 entre aussi, dans cette mixture, des parcelles d'ivoire et des gouttes du lait de la Voie lactée.
« Je veux des baisers, je veux des baisers chantait Goethe dans une des plus suaves mélodies de son Divan. Fragonard est de même, dans sa
LA FONTAINE d' AMOUR.
Gravure cje M. Fr. Rcgnault, d'après le tableau de Fragonard.
peinture, un grand collectionneur de baisers : Baiser amoureux. Baiser dangereux, Baiser à la dérobée, il poursuit cette classification difficile, de'duit les séries, compte les espèces. Il n'ignore que les baisers acres et amers. Chez lui, la caresse n'est jamais empoisonne'e parle remords ou le doute, ni attristée par le souvenir ou le pressentiment. C'est la fête perpétuelle de l'amour satisfait, libre d'arrière -pensée, folâtre sans lourdeur, gai sans corruption. Cela rappelle parfois les groupes idylliques que l'on reve en lisant Longus, ces amusements d'adolescents hellènes, ou, comme Ta dit M. Renan, ces « jeux de fins jouvenceaux sur le seuil de l'Amour ».
Le Sacrifice de la rose et le Vœu à V Amour nous montrent, mieux que tout le reste peut-être, la qualité exquise et vraiment rare de cette imagination, cette entente et cette expérience des défaillances et des pâmoisons féminines, cette douceur si insidieuse que rien ne saurait lui résister. Une espèce d'impalpable, d'ineffable mystère, répandu sur ces créations, accentue avec un relief supérieur la suprême originalité de cette nature, plus complexe que l'observateur superficiel ne le supposerait tout d'abord.
Il en faut dire autant du Serment d'Amour. Ici la sensualité est comme épurée par sa chaleur même. Une sorte d'indéfinissable magie ondule sous les apparences visibles^ 11 se révèle dans cette toile quelque chose qui ne s'y trouve point figuré. Ce n'est plus un baiser, somme toute assez prosaïque comme celui de VEnjeu perdu, qui explique en quelle monnaie les jeunes filles doivent acquitter le gage. Non, c'est un enlacement où la tendresse est poétique, un frémissement délicieux sans doute, mais sanctifié par la véhémence même de l'élan, par je ne sais quel appel à la durée, à la destinée, par un sentiment voluptueux plus ardent et plus profond que le frivole instinct du plaisir. Quels êtres étaient donc les hommes de ce siècle, qui enfanta des amoureux comme Saint-Preux et comme Werther, de ce siècle où Rousseau était si longuement tourmenté par l'attente ou par la mémoire d'un seul embrassement de Sophie d'Houdetot ?
Le Songe d'Amour est de la même famille, avec sa vibrante atmosphère, ses harmonieuses figures, ses nuages qui semblent formés par des fumées d'encens. Quant à la Fontaine d'Amour, ce couple de divins amants qui vont boire l'onde de la vasque enchantée, c'est encore l'une des compositions où se réalise le mieux, à l'aide d'un transparent symbo-
HONORÉ FRAGONARD 33 lismc, par le clair et éloquent langage des formes et des couleurs, cette sorte de poésie, puissante sous la séduction des apparences, qui fut, dans ses moments heureux, le partage propre de cet artiste transcendant.
Ceux que rebutent, dans le xviii^ siècle, sa raillerie sèche, sa dissolvante ironie, doivent lui pardonner beaucoup parce qu'il crut à l'amour. C'est là ce qui se marque dans tout ce qu'il a produit de plus caractéris-
l'enlèvement de proserpine.
Dessin de Fragonard, gravé par Clioffard.
tique. Cette touchante croyance aux joies de l'affection partagée, cette pénétrante intuition des ivresses d'Eros et d'Antéros, vous la retrouverez dans les fictions peintes de Fragonard, aussi bien que dans les monuments littéraires les plus divers de ce temps, dans les Journaux si émus du chevalier de Boufflers et de M'"^ de Sabran, dans les épisodes attendris des Confessions^ dans les scènes fortement passionnées des Affinités électives^ et même dans le couplet presque lyrique de Chérubin décrivant le trouble où il est jeté « au seul aspect d'une femme ».