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CHAPITRE III

Ouvrages décoratifs de Fragonard. — Travaux pour Louveciennes. Les Peintures de Grasse.

Tout prédisposait Fragonard à être un décorateur de premier ordre. Il avait la mémoire meublée, l'imagination fertile. Son excessive culure n'amenait pour lui, dans Texécution, aucune hésitation fâcheuse, aucun embarras propre à le paralyser. Sa verve et sa fougue défiaient toute comparaison. Il avait, en peignant, une prestesse étonnante, une vélocité extraordinaire dans le maniement du pinceau. 11 s'était, d'après Tiepolo, rompu aux exigences de ce style, où devait se manifester, avec infiniment de fraîcheur et d'éclat, son aptitude à prodiguer la lumière, à verser sur tous les objets une gaieté vivace et rayonnante.

Nous avons eu l'occasion de le- faire observer : à côté du type grotesque des Turcareis, enrichis vulgaires, grossiers parvenus, figures excellemment « bernables » (pour parler à la façon de Dancourt), que tout le monde effectivement joue et dupe à plaisir, le xvni^ siècle avait son cercle d'amateurs éclairés, se piquant à bon droit de dilettantisme, avides d'encourager les artistes, de faciliter et d'exciter leur production, et leur témoignant à tout propos les égards les plus flatieurs. On se rappelle ce trait du maréchal de Luxembourg accompagnant je ne sais plus quel graveur sur la route jusqu'à la voiture qui devait le reconduire à Paris. Fragonard eut l'heureuse chance d'être, à ce point de vue, parmi les plus fêtés. Décorateur, il ne languit point dans l'attente de la commande, et rencontra des circonstances favorables pour satisfaire son impérieux besoin de création.

Bergeret, mentionné dans notre revue des principaux connaisseurs de Tépoque, fut l'un de ceux qui, les premiers, s'intéressèrent à cette face du talent de Fragonard. Intelligent et cordial, vivant dans un somptueux intérieur, possesseur de raretés assemblées avec un goût irréprochable, s'étanl un peu essayé dans les arts, il influa heureusement sur la carrière décorative de Frago. C'est à son hôtel qu'était destiné le pla-

ond exposé au Salon de 1767, les Groupes d'enfants dans le ciel. A la même époe|ue à peu près se' rapportent probablement les Allégories des

l'heuiu: Di: berger.

(Galerie La Gaze, au Muse'c du Louvre.)

Arts, quatre trumeaux d'une qualité plus line, qui allèrent orner la résidence d'hiver du financier, dans cette rue du Temple, où Ton découvre

encore aujourd'hui, défigurées, livrées aux industriels et aux commerçants, de superbes demeures, par exemple l'hôtel de Saint-Aignan.

Pour M. de Saint-Julien, l'artiste peignit, vers celte date, le Cheval fondu et la Main chaude, qui, de notre temps, après avoir appartenu à M. Pcreire, ont été acquis par M. le comte Pillet-Will. Une œuvre plus importante est la Fête de Saint-Cloud, ensemble assez vaste où, parmi de beaux arbres, est distribué sans confusion le personnel, ingénieusement espacé et groupé, des forains et des promeneurs.

Vers 1770, Fragonard entreprit ses travaux décoratifs dans l'hôtel de la Guimard, à la Chaussée-d'Antin. En ce siècle, où Ton vit tant d'attrayantes filles de théâtre, depuis la Tonelli, jusqu'à cette Mlle Quinault, dont Chamfort a conservé plusieurs mois très aiguisés, Mlle Guimard occupa une place à part. Celte orgueilleuse et ruineuse maîtresse du prince de Soubise est un caractère accompli de courtisane avisée, experte dans la doctrine du plaisir, soucieuse de reluire et de gouverner la mode.

Fragonard, qui paraît avoir été avec elle sur le pied d'une intimité' tendre, fit le portrait de la danseuse, représentée sous le costume pastoral, en un style fort convenable à rendre, dans son élégance artificielle, une reine de théâtre, une nymphe d'opéra. Citons, sur ce point, la « notule » des Concourt : « M. Groult possède une très grande toile décorative de Fragonard, qui semble un panneau du salon de Terpsichore de la maison de la Guimard, située rue de la Chaussée-d'Antin. La danseuse, grandeur nature, est représentée en bergère d'opéra ; sur ses cheveux poudrés est posé un léger chapeau de jardin, à la forme joliment gondolée, aux rubans envolés derrière elle, et un carlin jappe sous sa jupe. Elle a un corsage lacé entre les deux seins, une robe à retroussis de soie verte, sur laquelle est jeté un tablier de dentelle, dont les petites poches sont agrémentées de nœuds de rubans et de roses artificielles. Et la danseuse esquisse un pas de danse, chaussée d'un soulier de satin blanc à bouffettes roses, d'un charmant petit soulier dont le pied vainqueur est visé par un amour agenouillé dans un buisson de roses, et qui s'apprête à décocher la flèche de son arc »

Pour M'ii'^ Du Barry, installée alors à Louveciennes, Fragonard peignit et livra, en 1770, quatre dessus de porte sur ces sujets : Les Grâces, r Amour qui embrase l'Univers, Vénus et V Amour, la Nuit. Ces

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