CHAPITRE IV
Vie de famille. — Tableaux divers. — Scènes enfantines et domestiques. — Les Paysages. Les Portraits. — Fragonard miniaturiste. — Ses Eaux-fortes.
Une des caractéristiques de Fragonard, comme de la plupart des artistes supérieurs, est la faculté de se renouveler sans cesse. Un perpétuel éveil d'esprit le rendait capable de se transformer, de s'attacher à l'imitation de modèles toujours variés, de suivre en ses détours, en ses méandres, la mobile et changeante Nature. Son talent, façonné par de longs travaux préliminaires, continuellement cultivé par l'observation attentive et perspicace des êtres et des choses, était d'une infinie souplesse, et se pliait, avec un bonheur égal, aux applications les plus diverses.
Entraîné dans le mouvement des coulisses et des boudoirs, grisé par le capiteux parfum de la vie mondaine, il avait traduit ses impressions dans des compositions aussi richement inventées que délicatement exécutées; il avait sur les données les plus frivoles jeté le vernis du grand art, et prêté aux sujets menus et futiles une haute portée esthétique. Le mariage l'initia aux joies de l'existence régulière, et l'attira doucement vers des conceptions d'une autre espèce, auxquelles il sut communiquer une valeur et un charme non moindres.
En 1769, à trente-sept ans, dans la vigueur de l'âge, il épousa Marie- Anne Gérard, fraîche et forte fille de dix-huit ans, parée de tout le beau luxe de la jeunesse et de la santé, et issue d'une famille avignonnaise établie à Grasse
De bonne mais petite bourgeoisie, venue à Paris pour travailler, et placée d'abord chez un commerçant, la jeune fille avait montré quelque disposition pour les arts ; elle avait peint des éventails et des miniatures. Fragonard connaissait sa famille, et c'est à lui que l'on avait pensé
I. L'acte de mariage de Fragonard a cté public pour la première fois par les Concourt, qui l'avaient copié sur les registres de la paroisse Saint-Lambert, de Vaugirard. (Voir VArt du XVIII^ siècle, p. ^41.)
quand elle avait senti le besoin de direction et de conseils artistiques
De son mariage elle eut successivement une fille, très bien douée, et morte jeune, et un fils, Alexandre-Evariste, né pendant un séjour à Grasse, qui fut peintre d'histoire et sculpteur. Artiste laborieux, il avait, comme son père, le travail rapide et facile. Pendant le Consulat, il décora la maison de campagne de Lucien Bonaparte, qui n'était pas encore le poète de Charlemagne. Nommons parmi ses ouvrages la statue de Pichegru, divers tableaux comme Psyché et les Bergers de Virgile^ deux plafonds du Louvre relatifs à des épisodes du règne de François I^i-, des lithographies, des dessins pour Sèvres, où son fils, Théophile, se (distingua comme peintre sur porcelaine.
jVIme Honoré Fragonard, dès les premiers temps de son mariage, prit chez elle son jeune frère, Henri Gérard, qui, devenu graveur, s'est livré en quelque sorte à la version, dans cette autre langue, de plusieurs compositions de son beau-frère. Elle avait précédemment fait place, dans son intérieur, à la plus jeune de ses sœurs, Marguerite Gérard. Celle-ci ne se maria point. Agréable et gracieuse, elle suivit les chemins artistiques avec un certain succès, dû principalement à la complaisante politesse de la critique. Elle a fait des eaux-fortes, des dessins médiocres pour le délicieux roman de Laclos, les Liaisons dangereuses (dont la détestable réputation est si injustifiée. Elle exposa au Salon divers ouvrages d'un caractère mesquin, d'une indigente essence, et serait indubitablement demeurée obscure, si elle n'avait été alliée à un artiste glorieux.
Marguerite Gérard paraît avoir eu pour son beau-frère un goût fort tendre. Mais il semble, tout bien examiné , que cette prédilection, ardente comme le furent même de simples amitiés en ce temps passionné, resta pure de toute souillure. Marguerite mit un rayon dans la vie de l'artiste, où elle représentait le charme, la « poésie », tandis que y[mQ Fragonard, simple et commune, femme d'ordre et de ménage, surnommée par son mari « la caissière », avait pris pour son compte non «la meilleure part», mais le rôle, utile en son infériorité, qui était dévolu à Marthe dans la famille de Béthanie.
Ainsi entouré d'affections féminines, nécessaires à sa chaleureuse et
I. Les Concourt ont cité l'appréciation d'un critique contemporain sur de miniatures de M'"^ Fragonard : « Cette artiste, émule de Rosalba, a fixe l'attention des artistes et des amateurs par la légèreté de sa touche et sa couleur agréable. » (Ouvrage cité, p. 342.)