‹ Français & Allemands (volume 2)Chapitre 13 sur 59 · COMBAT DANS LES BOIS DE SAINT-MARCEL · texte numérisé non relu

COMBAT DANS LES BOIS DE SAINT-MARCEL

Ce régiment et spécialement les trois compagnies de grand' garde (capitaines Courvoisier, Roques et Bernard aîné), plus exposées et mal défendues, soutiennent néanmoins cette attaque avec beaucoup d'aplomb et de vigueur et ripostent pa^ des feux bien dirigés.

Les compagnies du lO* de ligne placées en arrière sont success^îvement déployées en tirailleurs, sur les plateaux à gauche de la Voie romaine, suivant une ligne oblique, qui fait face à la fois aux bois de Tronville et au village de Vionville. Dans cette situation et malgré les obus dont il couvre nos positions, l'ennemi parait ne pouvoir tenir ; vers trois heures de l'après-midi, son feu se ralentit peu à peu.

Trois batteries de la division Tixier, les 5% ?• et 12* du 8' régiment d'aitillerie, se sont mises en position vers dix heures du matin sur le plateau situé en avant et à droite au nord-ouest de Rézonville; la 7* batterie appuyant sa droite au bois de Villers, — la 12» au centre et un peu en avant, — la 5* à gauche et plus en arrière, présentant ainsi des échelons propres à dérouter le tir de l'ennemi.

Ces batteries ouvrent le feu sur l'infanterie et la cavalerie ennemies qui manœuvrent près des bois de Tronville et combattent l'artillerie dont ces troupes sont accompagnées, ainsi que la fameuse batterie de position établie à l'abri de la route d'Ars à Verdun. Le combat se soutient ainsi, les batteries françaises faisant des mouvements à bras, quand le tir de l'ennemi est réglé sur elles.

Dans cette action, le capitaine Abord, de la 5» batterie, est blessé. Le capitaine en second Dupuy, qui le remplace, a son cheval tué sous lui. Un coffret saute dans la ?• batterie : un de ses éclats atteint assez grièvement le lieutenant en second Samin. Le sous-lieutenant Coffinet, de la 12% est aussi blessé.

Plusieurs batteries de la réserve générale de l'armée, entre autres les 9* et 10* batteries du 13* d'artillerie, capitaines Lcqueux et Lippmann armées de canons de 12, ont été mises à la disposition de notre 6» corps et s'établissent à droite de Rézonville, d'où elles combattent l'artillerie ennemie et empêchent les tètes des colonnes allemandes de déboucher.

Enfin, la 4» batterie divisionnaire du général Tixier (8' du 8« d'artillerie) a accompagné "dès le commencement de la bataille la brigade Péchot, s'est mise en batterie en avant du village de Saint-Marcel, à mi-côte du point de jonction des deux ravins de Conflans et de Marsla-Tour et envoie environ cent cinquante obus ordinaires ou à balles dans cette position.

La seconde ligne de la division Tixier, composée de la brigade Leroy de Dais (12« de ligne; 1" et 3« bataillons du lOO de ligne, lieute-

nant-colonel Hulot), bien que moins exposée, éprouve cependant quelques pertes et exécute ses mouvements avec autant d'ordre et de calme que sur un champ de manœuvres.

— Dans sa lutte acharnée du bois de Saint-Marcel, la brigade Péchot a été très solidement appuyée sur sa gauche par le 9* de ligne, le seul régiment de la 2* division du 6* corps présent à Tarmée de Metz. Le général Bisson, qui commande ce régiment, est un vieux et vigoureux soldat, qui a pris part à l'expédition d'Alger en 1830. Resté sergent par les manières et la conversation, il se révélait sur le champ de bataille, non seulement par un courage tel, qu il semblait que pour lui le danger n'existait pas, mais surtout par un sang-froid et un coup d'œil remarquables. Excellent homme au fond, ayant conservé les habitudes du « débrouillez-vous » et de la « chaparderie o qu'on attribue aux zouaves de la création.

Son état-major se compose de cinq officiers : chef d'état-major : colonel Dollin du Fresnel; — aide de camp : capitaine Listchfousse; — officier d'ordonnance : lieutenant Gantois, du 20* de ligne. — Étatmajor : commandant Régnier; capitaine Avon. — Un sixième officier, le capitaine Humbel, n'a pu rejoindre à Metz, dont il a été coupé avec le gros de la division.

Le général Bisson a avec lui le général Archlnard, commandant la l'* brigade, lequel a pour aide de camp le capitaine Lignières et pour officier d'ordonnance le lieutenant de Julienne d'Arc, du 9« de ligne. Le général Plombin, commandant la 2« brigade, qui rejoignit isolément le lendemain 16 août, ne trouva pas d'ailleurs ses troupes restées au camp de Châlons.

Le 9* de ligne, le seul régiment de cette division qui ait rejoint Metz, avait pour chef le colonel Roux, atteint aussitôt après son arrivée dans cette ville, d'aliénation mentale et admis d'office à la retraite. Ce malheureux officier s'était même suicidé peu après, sous l'empire de cette maladie. Il avait été provisoirement remplacé par le lieutenant-colonel Pavet de Courteille, homme du devoir et doué d'une froide intrépidité.

Le 17 août, à onze heures et quart, l'ordre a été donné par le général Bisson à ce régiment de se porter en avant, au moment même où les cuirassiers de la garde se sont formés en bataille derrière lui. Fatigué de rester dans sa première position, où Ton recevait des coups sans voir grand'chose, et partisan résolu de cette offensive, à laquelle nous semblions dès lors renoncer, le général Bisson a donné cet ordre de se porter en avant, ce que le 9* de ligne exécute avec beaucoup d'entrain.

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Conduit par les généraux Bisson et Archinard, commandé par le lieutenant-colonel Pavet de Courteille, le 9^ de ligne exécute une première marche en bataille de trois cents mètres environ, un ploiement en colonne double par bataillon suivi aussitôt d'un déploiement, puis une deuxième marche en bataille, avec changement de direction à gauche, pour se rabattre sur la route de Verdun.

Ces mouvements s'exécutent avec un calme et une régularité d'autant plus remarquables que le régiment commence à ressentir Vivement et pour la première fois les effets d'un feu violent d'artillerie et de mousqueterie qui le prend de front et de flanc. Arrivé à cent mètres de la route, le général Bisson fait déployer en tirailleurs les 1'% 4» et 6* compagnies du 1" bataillon, les l'* et 2* des deux autres bataillons.

Ces compagnies s'établissent dans le fossé, que les hommes utilisent pour s'embusquer et sont rejointes bientôt après par le reste du régiment, qui se trouve ainsi formé en bataille le long de la route do Verdun, sa gauche à Rézonville; derrière lui sont établies deux batteries de 4 rayé.

Il est alors midi. L'ennemi prononce un mouvement offensif sur le village. Arrêté un moment par la brillante charge des cuirassiers de la garde, il continue à avancer sous la protection de nombreuses batteries établies entre les bois de Saint-Arnould et le hameau de Flavigny. Le feu du 9* de ligne l'arrête et fait taire en partie sa puissante artillerie.

Le feu prend alors sur ce point une intensité extraordinaire : tous les officiers montés sont tués ou blessés ou perdent leurs chevaux et sont obligés de rester à pied. La fumée devient si intense, qu'envoyant en avant de la ligne des uniformes sombres, quelqu'un s'écrie : « Ne tirez pas, ce sont des chasseurs! » Voulant en avoir le cœur net, un des officiers du général Bisson, le capitaine Avon, saute de l'autre côté delà route et de la lisière de peupliers qui la bordent, en disant derrière lui de ne pas tirer. Arrivé hors des nuages de fumée, cet officier braque sa lorgnette et voit en face de lui une belle ligne de tirailleurs debout, en casques à pointes, qui tirent méthodiquement : certains d'entre eux, les sous-officiers sans doute, tiennent leur fusil dans les deux mains, les bras pendants, san.s tirer. La distance ne doit pas être grande, car le capitaine Avon aperçoit distinctement chez quelquesuns, les jugulaires, cuivre à écaille, du casque, qui sont débouclées et tombent droit de chaque côté du visage. Du reste l'officier français ne flâne pas à compter les boutons de leur uniforme et revient vers le 9" de ligne, en disant qu'on peut continuer le feii.

De midi à une heure, ce vaillant régiment soutient à lui seul tout leffort des Prussiens et a, dans cet espace de temps, vingt-six officiers mis hors de combat, dont sept tués sur le coup.

Dans ce moment, le général Bisson a son cheval tué sous lui : il prend alors celui du capitaine Avon, mais est bientôt démonté une seconde fois.

Cet officier général est obligé de rester à pied pour commander le combat. Presque tous les officiers qui Tentourent sont tués ou blessés.

Le capitaine Listchfousse est très gravement contusionné par son cheval qui est tué raide et tombe sur lui. Le commandant Régnier est blessé à la jambe.

Le capitaine Avon qui, après avoir donné sa monture à son chef est remonté sur le cheval d'un cavalier de Tescorte, est démonté par rexplosion d'un obus, dont un éclat le blesse lui-même à la main.

Le capitaine Lignières est blessé très grièvement par une balle qui lui broie la cheville. L'officier d'ordonnance du général Archinard, le lieutenant de Julienne d'Arc, du 9* de ligne, — un descendant de la famille de Jeanne d'Arc — est tué raide.

La conduite du lieutenant-colonel Pavet de Courteille est également des plus glorieuses. Blessé, dès le début de Faction, par une balle qui lui perce les deux joues, il continue à donner ses ordres avec le plus grand calme, malgré la perte énorme de sang qui s'échappe de sa blessure.

Blessé une deuxième fois par une autre balle qui lui fracasse la cheville du pied droit, il se fait descendre de cheval, adosser au talus de la route et refuse de se laisser porter à l'ambulance pour ne pas distraire des hommes du combat. Il ne survécut que douze jours à ses blessures.

« L'ennemi ayant voulu prononcer un mouvement offensif, dit dans son rapport le maréchal Canrobert, le général Bisson se porte en avant avec le9« de ligne, le seul de sa division présent à la bataille, et l'arrête. »

Ce dernier mot, simple mais vrai, venant surtout du héros de Zaatcha et d'Inkermann, est à lui seul le plus bel éloge que l'on puisse faire du régiment.

Malheureusement, le 9^ de ligne est seul et n'a qu'un faible effectif: treize cent cinquante hommes au départ de Châlons; seul, le général Bisson a ordonné ce mouvement : le 9° de ligne est presque en potence sur la ligne générale. Pendant que ce régiment repousse ainsi l'attaque du front, il est vivement inquiété sur son flanc droit par une ligne de

Chasseur à cheval de la garde impériale conduisant un prisonnier allemand.

tirailleurs établie à Vionville. Pour se soustraire à leur feu, ce régiment exécute, vers une heure et demie de Taprès-midi, un changement de front en arrière sur son aile gauche, et vient occuper une ligne de bataille, en arrière de la crête orientale du plateau situé au nord-ouest de Rézonville, sa gauche s'appuyant au village, sa droite se prolongeant dans la direction de Saint-Marcel, les bataillons échelonnés ix cent pas de distance.

Or, si on se rappelle qu'au moment de sa marche offensive, le 9* de ligne n'avait devant lui que des forces déployées sans réserves, on croira facilement que si ce mouvement eût été fait par une division entière appuyée par son artillerie, au lieu de l'être par un faible régi-

*** GAR^(IfiR FakRBf, éditiurs. ^

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ment, il eût produit un effet autrement puissant sur l'ennemi d'abord et aussi sur le reste de Tarmée, qui ne demandait qu'à suivre ce mouvement. La situation était si critique à cet instant pour Tennemi, qu'il sacrifiait peu après la brigade de cavalerie von Bredow^ qui fut anéantie, il est vrai, par notre cavalerie, comme on va le voir, mais qui avait pu traverser les lignes de la division Lafont de Villiers et rompre son élan au moment où cette division allait dessiner son mouvement offensif.

Le régiment n'a plus alors d'officiers supérieurs. Le lieutenantcolonel, les chefs des !•' et 3^ bataillons sont grièvement blessés. Sur quarante-neuf officiers subalternes, vingt-trois sont tués ou blessés.

Le capitaine Plumejaud prend le commandement du régiment. Les capitaines Targe, Dupleit, Cavalier et, plus tard, quand ce dernfer est blessé, le capitaine Aragon, prennent le commandement des 1*", 2« et 3» bataillons du 9« de ligne.

Les pertes de ce vaillant régiment sont plus que cruelles dans cette terrible journée du 16 août 1870.

Lieutenant-Colonel Pavet de Ctourteîlle, mortellement blessé.

1*' bataillon : Rougeot, capitaine; Casteuil et Gau, lieutenants, tués; — Guignard et Roma, lieutenants, Hevrard, sous lieutenant, blessés mortellement; — Marthe, chef de bataillon, Costille, capitaine; Delamarre, Stœckel, Casalta, sous-lieutenants, blessés ; troupe: trente-huit tués, soixante-huit blessés.

2« bataillon : De Julienne d'Arc, Humbert, lieutenants, Virjitti, souslieutenants, tués; — Danton, capitaine, blessé; —troupe : dix-neuf tués, trente et un blessés.

3* bataillon : Moreau, capitaine, tué; — Naudenot et Cavalier, capitaines, mortellement blessés ; — Coudre, chef de bataillon ; Jullien, capitaine adjudant-major; Finot, capitaine; Morel, Marceuil, lieutenants; Duchâteau, Malleret, Robert, sous-lieutenants, blessés; — troupe; vingt et un tués, trente-sept blessés.

Soit, au total : treize officiers tués ou mortellement atteints ; quatorze officiers blessés sur un effectif de cinquante-sept; troupe : soixante-dix-neuf tués et cent trente-huit blessés.

Ainsi, dans cette lutte acharnée de la brigade Péchot et du 9« de ligne (soit trois régiments d'infanterie et un bataillon de chasseurs contre la division de Buddenbrock et la brigade Lehmann, c'est-à-dire six régiments allemands), Tennemi n'avait pu soutenir la lutte et, malgré sa puissante artillerie, avait été obligé de céder devant l'incontestable supériorité du chassepqt sur. le dreyse. Nos troupes avaient décimé

et balayé devant elles les 24», 30», 35% 37% 64% et 91« régiments d'infanterie allemande, dont les pertes en ofUciers étaient effroyables.

Belle conduite de la brigade Becquet de Saunay. — Le 75* de Mftne manque de cartouclies. — Impassibilité des soldats. — Les officiers vont chercher des munitions. — Les 5% 6% ?• batteries du 14» l'artillerie. — Mouve ents offensifs du 75«. — Le 91 • attaque vain- ment Vion ville. — Combat d • tirailleurs. — En retraite. — Le colonel Daguerre. — Le 9i« reprend la feraie de Flavigny, — Marche dans un ravin. — Une grêle de pro ectil*»s. — La ferme ne peut être crénelée. — Le feu dans Flav^ny. — Perte?* du 94«. — Le comnandant d'Amfreville est blessé. — En retraite. — Le colonelle Gesli- est démonté, — Le 93' entre en ligne. — Un vie«'X dicton d i réjri »»ent u'Ei*ghien. -7 Le93« relève le 75« et le 9lo. — Premier engagement du 93«.

En même temps que la division Tixier attaquait les bois de Saint- Marcel, la division Lafont de Villiers soutenait courageusement une canonnade meurtrière.

La brigade Becquet de Saunay (75« et 91» de ligne), qui se trouve en première ligne, déploie la plus brillante valeur.

Le 75* de ligne, sous les ordres du colonel Amadieu, est engagé pendant toute la journée. Dès dix heures du matin, aussitôt après Texécutioii du mouvement ordonné par le maréchal Bazaîne sur son aile gauche, ce brave régiment a pris immédiatement ses positions de combat.

Chaque bataillon déploie en avant deux compagnies en tirailleurs, à quatre cents pas du bataillon, pour couvrir son front. Le feu de l'ennemi s'ouvre sur nous. La lutte sur ce point prend promptement de grandes proportions; jusqu'à midi, la canonnade allemande augmente d'intensité.

Nos soldats, presque sans abris, subissent des pertes considérables sans pouvoir atteindre l'ennemi, dont la position est plus favorable. Les premiers blessés se retirent avec leurs armes, ceux du moins qui peuvent marcher.

Le 2* bataillon, moins abrité que le 1", doit promptement renforcer sa ligne de tirailleurs par deux nouvelles compagnies.

Vers deux heures et demiet chose fatale sur un champ de bataille, les soldats commencent à manquer de cartouches. Le capitaine adjudant-major dans le 1" bataillon et des officiers de compagnie dans les deux autres sont obligés de quitter momentanément leurs postes de combat, pour ravitailler leurs hommes.

Les compagnies restées en bataille reçoivent alors Tordre de se coucher pendant que les tirailleurs ripostent. Les troupiers se jettent aussitôt le ventre sur le sol pour éviter autant que possible les projectiles de Tennemi, puisqu'ils ne peuvent plus y répondre. Mais les Prussiens, craignant un' stratagème, continuent leur feu, sans oser profiter de cette circonstance.

Bien que faiblement abrités par les sillons des terres labourées, nos soldats montrent le plus grand sang-froid. Les officiers montés restent à cheval, n'ayant pas reçu d'ordres contraires. De tenips en temps nos troupiers se retournent pour voir arriver leurs officiers, qui paraissent enfin, et qui, sans se soucier des balles qui pleuvent et des obus qui sifflent, apportent à leurs hommes de quoi répondre aux Prussiens. Les caissons à cartouches destinés au 75* n'ayant pas suivi le régiment, ces officiers se sont alors adressés au 93% qui a fraternellement partagé avec eux sa réserve de munitions.

Du reste, la droite du 75« est appuyée à Tartillerie divisionnaire (5% 6« et 7« batteries du 14» d'artillerie), qui a pu se maintenir à sa hauteur, et nos soldats ont la satisfaction de voir que nos obus et notre mitraille ne se trompent pas de chemin, car chaque fois que l'ennemi montre ses bataillons, ceux-ci sont refoulés par de terribles feux de salve.

C'est alors avec des hourras qu'on salue ces braves artilleurs, qui déblayent si bien la campagne. Chacun est bien heureux aussi de voir arriver des cartouches.

Tous ces braves gens ne demandent qu'à se battre et à tomber sur ces gueux de Prussiens. Chacun se dit : « Il faut que ça finisse : après tout, il faut bien mieux mourir en défendant son pays que de crever de misère dans quelque coin. »

Hélas I c'était pourtant ce qui les attendait, au moins pour la plupart. En attendant, ils se battent tous comme des enragés.

Parfois nos soldats se lancent hardiment par groupes dans la direction de l'ennemi. Il faut les voir alors, tous ces Teutons, allonger les jambes et rentrer au plus vite sous bois, puis disparaître et tirer presque aussitôt sur les nôtres, qui sont forcés de rétrograder en frémissant de rage et de reprendre leur place de bataille.

— Le second régiment de la brigade Becquet de Saunay, le 91^ de

ligne, tente mais vainement, de reprendre Vionville aux Prussiens. Dès le commencement de la bataille, au moment où les ennemis se portaient en masses profondes sur Vionville, le colonel Daguerre a remarqué des bouquets de bois placés à droite et en face de ce .village, et à moins de trois cents mètres, qui constituent une position excellente; à occuper pour arrêter la marche de Tennemi. : ,;

En conséquence, le 1" bataillon (commandant de Hay-Durand) reçoit Tordre de se porter en avant vers ces bouquets de boçs»

La !'• compagnie (capitaine Grégoire) se déploie aussitôt en tirailleurs, part au pas gymnastique, refoule les tirailleurs ennemis et prend, possession de la lisière des bois à droite. ^ .

La 2^ compagnie (capitaine Savomin) appuie vigoureusement) l'attaque de la première. :

La 3* compagnie (capitaine Guillemaut) reçoit la mission d'appuyeri sa gauche au petit bouquet de boîs placé en face des premières mai- 1 sons de Vionville et de se relier à droite avec la !'• compagnie. ^

Avec les trois autres compagnies (4*, 5« et 6«) de ce bataillon, le commandant de Hay-Durand se porte en avant, en ordre déployé, pouj^ soutenir les efforts des tirailleurs. /

La 1" compagnie, vigoureusement conduite par le capitaine Grégoire, gagne du terrain à droite, débusque partout les tirailleurs| ennemis, leur fait beaucoup de mal, et, par des feux bien dirigés.) arrête court la marche des soutiens ennemis.

La 2* compagnie vient à propos en cette circonstance prêter un. solide appui à la l'^

Pendant ce temps, la 3* compagnie parvient aux extrémités du petit bois situé en face de Vionville. A ce moment, le brave capitaine Guillemaut tombe tué à la tête de ses hommes. >

Des renforts considérables arrivant à Tennemi, la 4» compagnie,, (capitaine Dupont d'Aisy) est détachée pour soutenir la 3* compagnie, landis que les 5* et 6* compagnies (capitaines Souillot et Liénard) prennent position sur la même ligne et à gauche en arrière d'un petit chemin qui longe les bouquets de bois. Ces trois compagnies, bien embusquées, commencent sur Tennemi un feu des plus vifs, qui l'oblige à se replier en arrière et à se réfugier dans les maisons,, derrière les murs du village. Encore un effort et Vionville est enlevé;, mais les cartouches manquant et de fortes colonnes ennemies se montrant sur le flanc droit, les compagnies de droite doivent se replier un peu en arrière; les compagnies de gauche, écrasées par la mitraille et les obus, se voient dans la nécessité de suivre ce mouven\ent.

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Le 2* bataillon (commandant Gay) a, de son côté, vigoureuseuaent opéré sur la gauche de Vionville, s'est relié avec le 1" bataillon, a gagné du terrain à gauche et en a fait perdre à l'ennemi; bref, il s'est maintenu ferme jusqu'à l'épuisement complet de ses munitions dans les positions conquises. Il suit alors le mouvement rétrograde nécessité par le mouvement tournant à droite des colonnes praissiennes.-

Le 3* bataillon (commandant de Blondeau) d'abord en réserve a été lancé à Tattaque de Vionville, mais, repoussé à son tour dans son offensive et n'ayant plus de cartouches, il bat en retraite et vient se rallier aux deux autres bataillons.

Ainsi le 91* de ligne, par Tintrépidité et l'énergie de son brave colonel Daguerre, Thabileté des dispositions prises, la vigueur et le courage des officiers et des soldats, vient à lui. seul d'arrêter pendant plus d'une heure la marche de colonnes ennemies considérables. Le régiment les a même fait un instant rétrograder, a conquis les abords du village de Vionville et n'a cédé du terrain que faute de munitions.

Le régiment se replie en bon ordre en arrière de Vionville et prend position sur le revers d'une crête, qui domine la route conduisant au village.

Toute l'après-midi, le régiment occupe en première ligne cette position, ayant constamment à supporter le feu d'une artillerie considérable. De cette crête, le 1" bataillon est à même d'exécuter des feux de salve bien ajustés qui empêchent le déploiement des colonnes ennemies et l'installation de plusieurs batteries sur la gauche de Vionville.

En même temps que le 91" de ligne essayait de s'emparer, mais en vain, de ce village, le maréchal Canrobert jetait sur la gauche de la route de Verdun le second régiment de la brigade Colin, le 94' de ligne, qui occupait de nouveau le hameau de Flavigny, et s'y maintenait avec résolution.

Malheureusement, sans songer à préparer l'action de ce régiment par un feu d'artillerie, on a eu la malencontreuse idée d'en diriger les trois bataillons par une marche en bataille, bien lente, sur le fond même du vallon de Flavigny. Il faut, en effet, remonter cette dépression de terrain jusqu'à la ferme, car il importe de l'occuper et de la défendre, pour arrêter le mouvement des colonnes prussiennes qui marchent sur Rézonville.

La marche des trois bataillons du 94* de ligne est protégée, dans chacun d'eux, par une compagnie de tirailleurs ayant en soutien une autre compagnie.

Ces troupes n'ont pas parcouru l'espace de cinquante mètres que

déjà une grêle de balles, d'éclats d'obus, de Ijoites de mitraille, s'abat sur elles. Cette pluie de projectiles n'ébranle en rien la fière contenance de ces trois bataillons, qui marchent alignés comme sur un terrain de manœuvres. Les tirailleurs engagent avec Tennemi un feu d'abord assez nourri, et, l'ordre de se porter en avant étant donné, la marche s'accélère, de plus en plus, pour se transformer ensuite en une course effrénée vers la ferme de Flavigny.

Pendant cette marche en avant, le sous-lieutenant Mathias est tué-, le lieutenant Charles Martin est blessé à la tète.

Une fois le 94* arrivé à cette ferme, dont les abords sont jonchés de tués et de blessés appartenant à la division Bataille, le colonel de Geslin s'aperçoit que l'action des troupes va y devenir difficile; les murs, la plupart très élevés et très épais, ne peuvent être crénelés» faute d'instruments pour y pratiquer des meurtrières. Pour comble de malheur, la ?• compagnie du 3^ régiment du génie, capitaine Belfort, attachée à la division Lafont de Villiers, est occupée sur un autre point très éloigné à exécuter quelques travaux.

La ferme et le verger offre d'ailleurs un développement insuffisant pour contenir tout le régiment; en certains endroits, les hommes sont placés sur quinze ou dix-huit rangs de profondeur.

Néanmoins notre feu, assez bien dirigé, inquiète vivement les tirailleurs prussiens, qui suspendent leur marche. Quelques coups tirés à grande inclinaison vont même frapper à quinze et dix-huit cents mètres de distance la cavalerie prussienne placée à ce moment en réserve (rapport du prince Frédéric-Charles.)

Bientôt le feu des batteries prussiennes redouble d'intensité et se concentre surtout sur la ferme de Flavigny, dont l'occupation est une gène pour Tennemi, Le feu se déclare dans les bâtiments de celte ferme, et le général Colin se voit forcé d'ordonner la retraite.

Là, sont frappés à mort : le capitaine adjudant-major Bourson, le capitaine Loyer, le lieutenant Laroche, et blessés, les capitaines Sabiani, Payreau, les lieutenants Maire et Zibelin, le sous-lieutenapt Rey et nombre de sous-officiers et soldat^.

Le commandant G. d'Amfreville, qui a déjà eu l'épaule traversé^ par une balle, reçoit un second coup de feu à la tête. Ce vaillant officier est admirable de courage stoïque, toujours à cheval au milieu de la grêle de projectiles qui tombent de toutes parts, il donne à son bataillon l'exemple du plus grand calme, en indiquant aux hommes les endroits où il faut tirer.

Le gi'os du régiment bat en retraite avec le général Colin. Les

hommes, qui ont quitté leurs sacs pour avoir les mouvements plus libres, sont obligés de les abandonner dans cette retraite précipitée, ainsi que leur campement, que plus tard ils regretteront quand tous ces objets seront impossibles à remplacer.

Une portion du régiment reste encore auprès de la ferme de Flavigny et se groupe autour du colonel de Geslin et du lieutenantcolonel ; cependant il n'y a plus possibilité de tenir. Il faut songer à la retraite : elle s'effectue en assez bon ordre; mais, pour rejoindre la route, on est obligé de passer sous une nuée de projectiles. Le cheval du colonel de Geslin est tué, celui du lieutenant-colonel aussi. Il en est de même de celui du commandant d'Amfreville.

Cette dernière portion du régiment, guidée par le colonel, s'arrête près de la route, et, abritée par une haie, elle fait sur les colonnes prussiennes un feu bien nourri. C'est là qu'est frappé à mort le capitaine Jacquier.

A compter de ce moment, le 94« de ligne est fractionné en deux parties : la première portion qui est restée autour du colonel de Geslin. et la portion qui a battu en retraite avec le général Colin et qui est retournée au campement du matin.

— Après une longue résistance, les tirailleurs du 75« de ligne, fatigués et décimés, se replient en bon ordre; ils ont épuisé entièrement leurs munitions. Le 93* relève le 94* et entre en ligne à son tour.

Le 93* de ligne, c'est l'ancien régiment d'Anguien (communément d'Enghien), dont le dicton guerrier était : « D'Anguien le premier au feu, le dernier au pain, » Il devait son surnom à ce que, dans une affaire, entendant sonner l'alerte et se trouvant en train de recevoir la distribution du pain sur le front de bandière de son campement, il avait jeté les vivres qu'on venait de lui donner, pour courir plus vite aux faisceaux et de là à Tenriemi, que, du reste, il fut un des premiers à combattre et à repousser. *

En 1859, ce régiment avait fait la campagne d'Italie et depuis loi-s n'avait pris part à aucune autre. La majorité de ses officiers et un bon tiers de ses sous-offlciers avaient vu briller le soleil de Montebello et de Solfériiio.

Le 93» était un splendide régiment, plein d'entrain et de vertu? militaires. L'esprit de corps y était très élevé. Officiers et soldats avaient maintes fois étonné les populations, qui les virent passer en Champagne, allant à l'armée du Rhin, par leur physionomie toute par ticulière et leur attitude martiale. Le régiment savait son histoire et en était fier.

Rapriso de Fiavignjr. — Combat dant les mai«on« (16 août 1870).

Ce régiment manœuvrait dans la p^fection, et rien ne peut rendre leffet qu'il produisit, quand il déboucha, le 16 août, dans la matinée, avec sa magnifique tète de colonne, pour entrer enfin en lutte.

Dès le premier moment, le 93* de ligne se trouve très vivement engagé. Les trois compagnies de droite du 1" bataillon et le 2« bataillon se portent en avant par des mouvements successifs, relèvent le 75* do ligne et prennent position à cinq cents mètres de Tennemi; à leur gauche, les compagnies de gauche des 1" et 3« bataillons, qui se sont postées sur remplacement du 91* de ligne, ainsi que les compagnies de soutien aux batteries divisionnaires, sont depuis un moment fortement engagées.

*** OARNIRB KrBRBS. BDITCURt. 21

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Ces troupes, après avoir supporté, pendant plus de trois heures, un feu très violent d'artillerie, vont de nouveau se porter en avant, lorsqu'une profonde colonne ennemie, en débouchant sur le flanc gauche du 2* bataillon, les oblige à se porter en arrière : elles exécutent ce mouvement rétrograde, en prenant des positions successives pour résister à Tennemi. Cette manœuvre favorise la concentration du régiment et, vers deux heures du soir, il se trouve de nouveau réuni.

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