CHAPITRE X
Charge de la brigade Bredow.
Feu de rartUlerie aUemande. — La batterie française de la Voie romaine. — Mouvements à bras. — Situation critique des Allemands. — Conversion du 6» corps. — Effort suprême des Allemands. — La brigade de cavalerie von Bredow. — Son aspect. — Guinissiers dî Magdebourg et uhlans d'Altmirk. — Types et uniformes allemands.— « Vorwœrtzl » — Départ de la lirigade von Bredow. — La chevauchée de la raort, — Le 1«» escadron du 2« chasseurs. — Attaque de notre artillerie- — Retraite. — Combat autour des pièces. — Arrivée des 7* et 8« batterie» du 20* d'artillerie. — Résistance désespérée. — Couragre des offlciers d'artillerie. — Belle conduite du commandant Clerc. — Pertes de notre artillerie. — Le 2® bataillon «lu 93' de ligne est culbuté par une batterie en retraite, attelée à la prolonge — .Apparition du i6« uhlans. — Un mnant de cnnfuMon. -— « Tirez tout de inôm<»! » — Le cavalier noir. — Les trois hourras rjft:l»*ni»^ntairas. — Charge des uhlans. — Le caporal-sapeur Brossard. — Le colonel Ganzin. — Mort du capitaine Boyer. — Le porte-aigle du 93* de ligne est entouré et cache son drapeau. — Assassinat du docteur Beurdy. — Bléssure du lieutenant Martin dj 93' de ligne.
La belle attitude des 2* et 6* corps a, comme on vient de le voir, non seulement empêché Tennemi de s'emparer de la route de Mars-la- Tour à hauteur de Vionville, et de déboucher sur nos derrières, par les ravins de Gorze, mais encore a donné un instant de répit à nos troupes.
Les formidables batteries prussiennes nous criblent, il est vrai, de toutes parts, mais très souvent les obus s'enfoncent, et éclatent en faisant fougasse : ces projectiles ne nous couvrent ainsi que d'une mitraille tout à fait inoffensive, car la terre est meuble.
Jusqu'à ce moment on n'a aucun motif de soupçonner une attaque à fond sur le corps de Canrobert. Il est contraire à la tactique de tenter
une entreprise de ce genre, si l'on ne peut mettre en action qu'une partie de ses forces, tandis que 1 adversaire peut engager toutes les siennes : or, on distingue en ce moment déjà à Thorizon, vers le nord, dans la direction de Bruville, les premières divisions de corps Lebœuf et de Ladmirault, qui accourent au pas gymnastique et vont mettre en danger Taile gauche prussienne que commande von Buddenbrock. Il est donc probable que les Allemands croient avoir assez ébranlé no^; 2« et 6* corps par les feux de leur artillerie et qu'ils espèrent profiter d'un instant de confusion qui n'existe pas, mais qu'ils peuvent supposer, pour nous refouler au delà de nos positions et s'emparer de la route de Rézonville avant l'arrivée de nos 3* et 4* corps.
Nos troupes forment en ce moment un angle aigu dont le village de Rézonville figure le sommet et dont les côtés s'écartent au nord vers Saint- Marcel, à l'ouest dans la direction de Mars-la-Tour.
Une puissante batterie française, composée des 5% 7*, 8* et 12* batteries du 8* d'artillerie, a pris position près de la Voie romaine, sur une crête allant perpendiculairement du bois de Villers à la route de Marsla-Tour, et fait éprouver des pertes cruelles aux régiments de Buddenbrock.
Toute l'artillerie ennemie dirige ses feux croisés sur cette batterie meurtrière et essaye de lui imposer silence. Mais nos habiles artilleurs par de rapides mouvements à bras en avant, et à bras en arrière, changent souvent de position, déroutent les canonniers allemands, dont le tir au début était des plus violents et des plus précis, et déciment les troupes prussiennes sous les verts feuillages où celles-ci se sont crues d'abord en sûreté.
Toutes les tentatives essayées par l'ennemi pour déboucher sont arrêtées et ses tètes de colonnes renversées par notre mitraille.
La situation est critique. Le général von Alvensleben II se trouve à son tour dans la position désespérée où Bazaine a été placé au début de la journée. Afin de se débarrasser de notre redoutable artillerie, les batteries prussiennes tentent un dernier effort. La canonnade reprend avec une fureur nouvelle. En môme temps de puissants renforts du X* corps d'armée sont envoyés au secours de la 6« division d'infanterie allemande et s'avancent au pas redoublé, ayant leurs batteries dans les intervalles des régiments.
Mais à ce moment le maréchal Canrobert fait exécuter à son corps d'armée une demi-conversion à gauche, tout en prolongeant sa droite et contraint ainsi la 6' division d'infanterie prussienne à suspendre son mouvement et à faire front vers le nord.
Il est à peine deux heures et la journée doit être encore lon^^ue. Les Allemands n'ont plus en réserve ni un fantassin, ni un canon, et la 20» division d'infanterie du X° corps, sur laquelle ils peuvent compter en premier lieu, se trouve encore bien éloignée.
Le IIÏ» corps d armée, qui a engagé jusqu'à son dernier bataillon, se maintient avec peine devant notre 6* corps.
Il faut tenir, cependant, jusqu'au moment où la 20' division d'infanterie prussienne pourra entrer en ligne, et comment tenir sous une averse de projectiles?
Le général von Alvensleben II envoie au général von Buddenbrock Tordre de résister à tout prix : « Il va, dit-il, lui survenir du secours : tl faut à force de sacrifices arrêter TolTensive de Canrobert. »
Un eiïort suprême est indispensable.
Il ne reste plus donc qu'à essayer ce que pourra le dévouement de la cavalerie, — et on n'a plus qu'elle sous la main — pour se jeter à rencontre de l'attaque dessinée par le maréchal Canrobert et tenter une diversion qui do7me de tair aux troupes épuisées de von Buddenbrock.
Le général von Alvensleben II appelle à lui les 11* et 12* brigades d3 cavalerie (5* division, Rheinbaben) et donne Tordre à cette dernière brigade (7® cuirassiers et 16* uhlans, général von Bredow) d'attaquer le centre de notre position entre la Voie romaine et la route de Mai's- Ïa-Tour, ainsi que la rangée de canons qui vomissent la mort sur la division de Buddenbrock.
C'est faire une tentative désespérée que de fondre sur des lignes dinfanterie encore intactes et sur de puissantes batteries, sans que la charge ait été préparée par une violente canonnade, mais la situation commande d'arrêtei- à tout prix la marche dangereuse de notre 6« corps.
Ainsi, dans ce moment critique, et de même que Bazaine a fait charger au début de cette même journée, dans une circonstance analogue, les cuirassiers de la garde et le 3e lanciers, de môme les Prussiens sont obligés de recourir, eux aussi, à cette manœuvre, qui nous a déjà coûté cher à nous Français.
— L'ordre est donc porté au général von Bredow de charger la batterie française de la Voie romaine et la ligne dinfanterie qui la soutient.
Dès le premier instant, ce général a compris que, dans les circonstances données, le but ne peut être atteint que par une charge aveugle poussée à fond, et dans laquelle il est du devoir de la cavalerie de savoir même se sacrifier, si besoin est.
Apercevant de l'infanterie sur sa gauche dans le bois de Tronville,
von Bredow la prend pour ennemie et détache contre elle deux escadrons. Il couvre ainsi son aile gauche. Comme il les croit sacrifiés, il fait tirer au sort dans chaque régiment, pour savoir quel sera Tescadron, qui aura à se dévouer au salut des autres.
Le 3* du 7* cuirassiers et le 1" du 16* uhlans sont ainsi désignés : et le sort veut que cette mission soit la moins périlleuse, car c'est Finfanterie prussienne de la brigade von Lehmann qui occupe les bois, et c'est sur ces deux escadrons que les débris de la brigade se rallieront après la charge.
Le général von Bredow forme alors les six escadrons qui lui restent sur deux lignes, à cent mètres de distance. En première ligne, les cuirassiers de Magdebourg, colonel comte von Schmettow ; en seconde ligne, le 15* uhlans d'Altmark, colonel von der Dollen.
L'aspect de cette troupe est superbe.
Les cuirassiers, géants de l'Allemagne du Nord, à carrure massive aux cheveux jaunes, peu fournis, à la barbe plus rare encore, ont fort grand air, sur leurs grands chevaux mecklembourgeois. C^ sont bien là les Germains glabres de l'antiquité. Ils sont coiffés du casque d!acier écrasé, avec pointe, jugulaires et aigle de cuivre. La cuirasse d'acier poli est bouclée sur le Koller, tunique blanche, sans boutons devant, avec collet, passepoil et parements de couleur distinctive. La couleur du 7« cuirassiers est jaune clair avec les boutons blancs et galons d'argent. En travers la banderole blanche de la giberne. Ils portent la culotte noire à passepoil rouge dans la botte dite brandebourgeoise, montant jusqu'au milieu de la cuisse avec éperons droits à la chevalière. Pour armes, le sabre à lame droite, dit Pallascli, dont la garde est munie de trois branches de laiton, et le pistolet. La schabraque, de forme carrée, est jaune pour le ?• avec galons blancs. Ajoutons que le corps d'officiers de ce régiment de cuirassiers se recrute parmi les héritiers des familles les plus considérables du royaume.
Plus sveltes, les uhlans du IG** régiment portent avec beaucoup d'aisance \aulanka (tunique) de drap bleu foncé à la couleur distinctive bleu clair et à boulons blancs.
Il est deux heures dix minutes de l'après-midi : les trompettes des cuirassiers et uhlans sonnent la charge. Le général von Bredow se met en tète de ses six escadrons et, levant son sabre : « Vorwœrtz ! » oommande-t-il, et cette longue colonne de cavalerie, prenant le galop, marche en suivant la grande route, sur Vionville, les rangs serrés et en colonne de masses, les cuirassiers en tête, traverse la chaussée à
l'ouest du village, et, tournant au nord, longe les batteries prussiennes en action sur ce point : puis elle fait un changement de direction demià-gauclic, pour descendre dans le ravin, qui va de Vionville à Bruville et où la division de Forton bivouaquait le matin même de la bataille.
bourg et le 16« uhlans de dAliraark. ^~ .^ ^ ^ '
Ce ravin est, il est vrai, plutôt un vallon largement évasé aux flancs trôs doux.
Là, la brigade se forme en bataille, se déploie par escadrons « à droite en bataille » et part en avant. Le 7* cuirassiers est à gaucho, avec neuf pelotons de front et deux pelotons repliés en garde-flanc à gauche. Il est suivi un peu en arrière et à droite par le 16* uhlans, de telle sorte qu'involontairement lattaque se fait d'abord par échelons.
CIIAllGK DE LA BRIGADE BREDOW
Aussitôt formés, ces deux régiments font un léger changement de front demi-à-droite, et se portent au galop sur la grande batterie de la Voie romaine postée au nord-ouest de Rézonville.
L'approche de cette cavalerie est accueillie par les feux rapides dé notre artillerie et de notre infanterie. Les cuirassiers de Magdebourg, qui tiennent la tète, voient déjà plusieurs des leurs mesurer sur le sol la hauteur de leur stature.
Le commandant von Heister a son cheval tué d'un éclat d'obus et tonibe avec le l)ras droit brisé par deux coups de feu. Le colonel comte von Schmeîtow a le haut de son casqus percé de doux balles de cliassepof, sans ôtrc atteint; près de lui son trompette d'ordonnance est l)les.sé.
La voilà commencée la fameuse charge, célébrée par les Allemands sous le nom de Todtenritt (la chevauchée de la mort).
Tous ces cuirassiers et hulans s'engoulTrent dans le ravin sous une trombe de fer et de plomb et en remontent le versant est, se dirigeant vers nos batteries.
Bien peu d entre eux revirent l'Allemagne.
— Au moment même où la brigade von Bredow s'avançait contre le centre de notre & corps, le maréchal Canrobert, sur la requête du chef d'escadron d'artillerie Vignotti, demandait au général de Forton ses deux batteries (9* et 10* du 13* d'artillerie) pour les placer en soutien de son artillerie, à l'ouest du cours supérieur du rui.sseau de Rézonville et au sud de l'extrémité est du bois de Saint-Marcel.
En même temps, le !•' escadron du 2" chasseurs à cheval (un des deux escadrons d'escorte du maréchal Bazaine, qui, après l'échauffourée des houzards de Brunswick, a perdu la trace de son chef), aUeint la Voie romaine, en travers de laquelle il se forme à cent mètres en arrière et à gauche de la ligne des batteries du 6* corps. Cet escadron, qui avait vu le maréchal se diriger vers notre aile droite, en traversant la route de Verdun en avant de Rézonville, s'est porté, suivant quelques indications qui lui ont été données, sur Villers-au-Bois, sous un feu violent d'artillerie, et après avoir envoyé des sous-officiers dans toutes les directions à la rechercher de Bazaine.
Durant ce trajet, les sous-lieutenants Granier et de Goulaine ont eu