CHAPITRE XVI
Arrivée de la division de Gissey.
Lafîivision de Ci-sey à Saint-Privat-la-Montagne. — Le bruit de la ba'aille. — Départ du 20* bataillon de chasseurs. — Arrivée de la division de Cissey. — « Sacs àterrre! En avant! » — Déploiement en bataille. — Une méprise évitée à temps. — Arrivée de 'a réserve d'artillerie du 4« corps. — Les !!• et 12» batteries du '!•' d'arti'lerie. — Les 6* et 9« batteries du S*. — Les 5' et 9» batterie» du 1? d'artillerie. — Arrivée de la division Legrand. -- Une ruse allemande. Les prétendus médecins. — Marché en avant de la division Grenier. — Arrivée de la brigade de Bruchard. — Pertes du 3« chasseurs à cheval.
La division de Cissey se trouvait, comme on le sait, à hauteur de Saint-Privat-la-Montagne, quand le bruit de la bataille qui s'engage est parvenu jusqu'à elle.
Le général de Cissey n'hésite pas à marcher dans cette direction et accourt au canon, en devançant les longs convois des divisions Legrand et Grenier qui le précèdent en marchant à la queue-leu-leu. Le 20 bataillon de chasseurs, qui forme la tête de colonne de cette division, descend en renfort de Doncourt, au pas de course. Bientôt, chasseurs et lignards vont déboucher sur le plateau, où la <iivlsion Grenier est aux prises avec l'ennemi, et se jetteront impétueusement dans Tarène. Ce plateau n'offre aux Allemands ni abris, ni embuscades; c'est à découvert qu'il faut lutter! Aussi leur canon a beau faire rage de mitraille... Rézonville et Bruville seront conservés au mépris du fusil à aiguille, en dépit de la fureur germanique.
Cependant, il est grand temps que nos renforts arrivent. Depuis plusieurs heures, la division Granier a sur les bras un corps prussien (leX«) presque tout entier (38» brigade du général von Schwartz-Koppen ena20 division), soutenu par une artillerie nombreuse et en position au nord de la route de Vionville à Mars-la-Tour.
Vers quatre heures, le général von Kraatz a engagé le plus gros de ses forces dans le grand bois de Tronville, tandis que la 38* brigade se porte par Mars-la-Tour sur la division Grenier entre ce bois et la ferme de Greyère.
Après un violent combat d'artillerie, qui a duré près de deux heures, les deux batteries de 4 du général Grenier ont été contraintes de se replier, et la ligne de notre infanterie s'est vue forcée d'évacuer les bois et de repasser le grand ravin.
Épuisés par la lutte, à bout de forces, les officiers et les soldats du général Grenier interrogent anxieusement Thorizon vers le Nord, dans la direction par où doivent arriver les renforts du général de Cissey.
Enfin, un cri de joie général salue Tapparition, au delà de la route de Conflans, d'une ligne de fusils étincelants, éclairés par les rayons du soleil.
CTest, en effet, la vaillante division de Cissey, qui arrive au pas de course par Verneville, en colonne serrée. Laissant Urcourt et Bruville sur sa droite, elle parvient, par un pli de terrain, jusqu'aux premières ondulations du plateau, où la division Grenier lutte avec une indomptable ténacité pour-s'opposer aux efforts des Prussiens, qui s'avancent entre la ferme de Greyère et le grand bois de Tronville, situé au nordouest de Vîonville.
La division de Cissey s'arrête un instant : les havre-sacs sont, par ordre, jetés à terre; les tirailleurs sont rappelés et les bataillons formés en colonnes de division *.
« En avant 1 » commandent alors d'une voix tonnante les officiers : les troupes débouchent avec le plus grand entrain sur le plateau. Au même instant, des caissons traversent au grand galop les lignes de l'infanterie de Cissey; les conducteurs crient aux soldats qu'ils arrivent à temps : des chevaux morts, d'autres blessés jonchent le terrain.
1. Bataillon (à six compagnies ou pelotont) formé en colonne par dioUion et en eolonnês de dinsion (La diTiaion est formée de deux pelotons consécutifs).
Colonne par dÎTision à demi-distance ou distance de peloton.
Colonnes de dirision.
Chaque bataillon en forme trois petites au lieu d'une seule grosse.
Cette dernière formation était alors notre formation de combat la plus simple, celle qui ae rappro ckait le plus de la colonne de compagnie prussienne.
Résonville (16 août 1870). — Mouvement offensif de la brigade Jeaoningros (soaaves de la garde et \*' grenadiers) sur Vionville.
L'ennemi a aperçu Tarrivée de ce renfort, car aussitôt une grêle (l'obus s'abat sur la !*• division (de Cissey), qui se déploie néanmoins avec le plus grand sang-froid et se forme en ligne de la manière suivante :
A droite, la 1" brigade (général Brayer, 20» bataillon de chasseurs, i" étende ligne); à gauche, la 2*» brigade (général de Goldberg, 57" et 73' de ligne), chaque bataillon en colonne serrée par peloton en arrière et un peu à droite du grand bois de Tronville, derrière une crête où la résen^e d'artillerie du 4« corps et les batteries divisionnaires du général Grenier ont pris position et qui domine le grand ravin situé au sud de laferme^de Greyère.
De nombreux obus éclatent dans les rangs de la division de Cissey,
OARNIBR KRKRBa, BDITRUR8.
qui se couche à terre, attendant le moment de s'engager. Au moment d'arriver sur la ligne de faite, le 20* bataillon de chasseurs, qui précède cette division, a aperçu une ligne étincelante devant elle : « Ce sont des casques de Prussiens! » s'écrie-t-on, et le bataillon s'apprête à exécuter un feu de salve, lorsqu'on reconnaît Terreur. C'est un carré de la ligne à genoux, dont on aperçoit seulement le bout des baïonnettes.
— Les six batteries de la réserve du 4* corps sont, on se le rappelle, arrivées des premières, en doublant au trot l'infanterie du général Grenier et ont pris position en avant du village de Saint-Marcel, à la droite de l'armée, mais se sont arrêtées toutefois hors de la portée de Tennemi.
Ces batteries sont appelées ensuite successivement par les ordres du général Lafaille, commandant rartillerie du 4* corps. La batterie Gastine (12*» du 1" d'artillerie, ou 12 rayé) est appelée la première, et est immédiatement engagée. Il est midi et demi. Sous Thabile direction du chef d'escadron Ladrange, cette batterie commence son feu par quelques coups de canon tirés sur le village de Vionville, traversé à ce moment par une colonne d*artillerie ennemie.
La batterie Florentin (11* du 1« d'artillerie) est appelée à son tour et va se placer à sa droite, sur la crête qui domine le bois de Tronville. L'attaque de Vionville, qui se trouvait si bien à son heure et dont le résultat eût été certain, sans l'insuffisance regrettable des forces de l'aile droite, échouait malheureusement, à cause de l'impossibilité où se trouva le maréchal commandant en chef de déborder sur Mars-la- Tour, au moment où il marchait de front sur Vionville.
L'ennemi a démasqué plusieurs nouvelles batteries, qui prennent en flanc, comme on le sait, l'attaque de la division Grenier, et nous ne pouvons que faiblement contre-battre cette artillerie par un tir très allongé.
La batterie Gastine ayant reçu la première l'ordre de s'arrêter, la batterie Florentin, tête de colonne, continue de marcher jusqu'à quatre cents mètres d'un petit bouquet de bois, situé à trois cents mètres environ en avant du grand ravin. De cette nouvelle position, la batterie dirige d'abord son feu sur Tartillerie prussienne, placée contre la route de Gravelotte à Mars-la-Tour, à une distance de deux mille cinq cents mètres.
Au bout d'une heure à peu près, la H* batterie se prend, pour ainsi dire, corps à corps avec une batterie ennemie qui est venue s'établir à l'abri d'un pli de terrain, situé à quatre cents mètres de Mars-la-Tour et à quinze cents mètres de notre ligne d'artillerie.
Le tir de la batterie Florentin, habilement réglé à l'aide de fusées pe cuiantes, fait bientôt éclater un caisson ennemi. A la suite de cette explosion, le feu cesse, pour n'être repris sur ce point, qu'après vingt minutes environ d'intervalle et après un changement de position.
— Les 6"* et 9* batteries du 8* d'artillerie, capitaines-commandants Maringer et Masson, soutiennent le feu avec la plus remarquable fermeté.
La 6® batterie consomme, dans cette journée, un sixième de ses munitions et a un homme blessé et un cheval tué. La 9* batterie tire plusieurs salves heureuses d'obus à balles.
— Les deux batteries à cheval du 17* régiment (5® et 6*) sont arrivées, sous la direction du chef d'escadron Poilleux, avec la division de cavalerie et, avant même que la division Grenier entrât en ligne, ont, on s'en souvient, balayé le terrain en avant de Bruville et dispersé, avec des boites à mitraille, des masses de cavalerie qui cherchaient à tourner, par la route de Conflans, la droite de notre 3* corps.
Après cette opération si heureuse, le général Lafaille prend la 5' batterie sous ses ordres, l'adjoint aux autres batteries de la réserve et la place avec celles-ci entre Bruville et Vionville, sur une crête, à huit cents mètres environ, en avant des bois occupés par l'infanterie ennemie. Des batteries ennemies sont aussi placées en arrière des bois, près de la route de Mars-la-Tour à Metz. Là, le lieutenant en second Morel est tué raide par un éclat d'obus.
Quant à la 6« batterie du 17* régiment, capitaine-commandant Albenque, elle a poursuivi dès le début, avec une rare audace, la cavalerie ennemie qu'elle avait refoulée avec sa mitraille ; elle prend d'abord position sur les hauteurs abandonnées par les Allemands et leur envoie quelques obus, du côté de Ville-sur- Yron, à des distances variant de quinze cents à deux mille mètres.
Pendant ce temps, les lignes d'infanterie de la division Grenier sont arrivées avec leur artillerie : la ligne de bataille s'est formée.
La 6" batterie du 17' d'artillerie dépasse ces lignes, pour continuer à poursuivre la cavalerie prussienne, qui se retire à droite de Mars-la Tour. Il faut pour cela franchir le profond ravin de Greyère, placé devant notre front : ce ravin a peu de largeur, deux cents mètres tout au plus; mais il est très encaissé. Ses abords fort escarpés, coupés de quelques haies ou de légers murs de pierres sèches destinés à soutenir les teiTes, obligent la batterie Albenque à passer pièce par pièce.
En arrivant sur le bord opposé, cette batterie trouve à sa gauche des bois impraticables à l'artillerie, devant elle Mars-la-Tour à douze
OU treize cents mètres et, entre ce village et le ravin, des terrains découverts montant en pente douce jusqu'à elle.
Après avoir pris position, à deux cents mètres en avant du ravin, la batterie reprend le feu contre la cavalerie ennemie, qui continue à se retirer.
Cela dure peu, car tout à coup trois batteries prussiennes se démasquent simultanément : lune, à notre gauche ; la 6« batterie est cachée à sa vue par des bois; l'autre en avant, derrière la route de Mars -la-Tour à Verdun; la troisième, sur notre droite.
Les premiers coups de ces batteries sont d'une effrayante précision : dans une seule minute, deux attelages gisent éventrés, deux hommes sont blessés grièvement.
La batterie est aussitôt portée en avant, à bras, à quarante mètres de distance, ce qui la sauva de nouvelles pertes, car heureusement les Prussiens ne rectifièrent point leur tir.
Cependant la position est très critique pour cette batterie : en avant et à sa droite, se trouve une nombreuse artillerie, favorisée par la pente du terrain et dont les feux convergents peuvent lui faire essuyer les plus grandes pertes. A sa gauche s'étendent des bois non gardés, par lesquels nos pièces peuvent être surprises et enlevées sans résistance, car notre infanterie se trouve trop éloignée. Enfin, en arrière, un ravin d'un accès difficile coupe la retraite à nos artilleurs.
Le capitaine Albenque juge prudent, dans ces conditions, de repasser le ravin et de venir prendre place dans la ligne de batteries établies sur les hauteurs en arrière ; c'est reculer de quatre cents mètres, il est vrai, mais c'est aussi se mettre à l'abri d'une surprise presque inévitable, qui aurait infailliblement amené un désastre.
Dans cette nouvelle position, où la batterie combat jusqu'à cinq heures du soir, une haie d'une longueur de vingt mètres et très élevée rend les plus grand services. Placée entre les deux demi-batteries du capitaine Albenque, elle sert de point de mire à l'artillerie prussienne et reçoit le plus grand nombre de ses obus.
Derrière la 6* batterie se trouve le 57« de ligne, couché et abrité par la crête.
— Il était environ midi, quand la division de cavalerie Legrand était arrivée sur le champ de bataille. Cette cavalerie avait pris position en avant de Saint-Marcel, à hauteur et près de Bruville, et s'était déployée à la droite de la division Grenier, qui venait d'entrer en ligne, pour couvrir la ligne et flanquer l'armée dont elle formait l'extrême aile droite.
Au moment où la division Legrand déboucha sur le terrain, l'ennemi envoya quelques cavaliers en éclaireurs, dans le but de reconnaître cette nouvelle troupe. Les Allemands furent aussitôt fauchés, on s'en souvient, par la mitraille des deux batteries à cheval du 17" d'artillerie, qu'escortait le 3° dragons.
Ici se place un épisode authentique, qui donnera absolument une juste idée de la bonne foi et de la loyauté teutonnes.
Aussitôt ces cavaliers tombés, deux médecins prussiens portant le brassard blanc à croix rouge de la convention internationale de Genève apparaissent, sous prétexte de ramasser leurs morts et de soigner les blessés et s'approchent de quelques-uns de nos hussards, qui s'avancent en pointe d'avant- garde.
L'un de ces docteurs se dit Bavarois et parle français très correctement. Après avoir examiné les blessés très superficiellement, et sans leur donner aucun soin, ces deux misérables espions, qui ne sont autres que des officiers allemands déguisés en médecins, sautent en selle et disparaissent au plus vite, mais non sans avoir obtenu les renseignements qu'il leur a plu de demander à nos trop confiants husi^ards.
Le général de Ladmirault envoie alors un peloton du 1" escadron du 7' hussards, commandé par le sous-lieutenant Péchine, reconnaître le terrain se développant au delà des crêtes qui dominent le ravin lonî?eant le chemin de Mars-la-Tour à Jarny. Il lui est rendu compte que l'infanterie ennemie l'occupe en force.
L'artillerie du général Grenier dirige aussitôt son feu dans cette direction et oblige cette infanterie à se replier au plus vite.
Au début de l'action, la position de la division Legrand était perpendiculaire à la route de Verdun : à quatre heures, elle lui est parallèle. A ce moment, l'ordre est donné de se porter en avant. La division Grenier franchit le ravin de Greyère et se dirige vers Vionville, flanquée à sa droite par la division de cavalerie Legrand (2«, 3* hussards et 3* dragons. Le 11'' dragons est resté en soutien de la réserve d'artillerie du 4' corps;.
Là brigade de France, de la cavalerie de la garde (dragons de l'im- PéfaWce et lanciers), ainsi que le 2* régiment de chasseurs d'Afrique ^^^^ ^enus se joindre aux trois régiments de hussards et de dragons d" général Legrand.
^Ue marche en avant est interrompue, par ordre du général de
*™*ï^tilt, qui fait rétrograder ses troupes, en leur faisant ainsi con-
• ^^T" içjg positions conquises depuis le matin; il faut constater que,
privé de deux divisions d'infanterie sur trois, il ne peut, avant Tarrivée de cette division de Lorencez entreprendre rien de sérieux sur Vionville.
Pendant que la division Legrand se tenait à l'extrême droite de notre armée, la division de cavalerie du général de Clérambault venait prendre position à droite de notre 3« corps et se reliait ainsi à la gauche du 4« corps.
Aux quatre régiments de dragons de cette division sont venus se joindre le 3* chasseurs à cheval et le 1" escadron du 10* régiment de cette arme de la brigade de Bruchard.
Cette cavalerie légère a quitté son bivouac à quatre heures du matin. Prenant la route de Verdun, elle arrive à la bifurcation de Gravelotte, et là s'engage sur la route qui passe à Étain, la quitte à la ferme de Malmaison, et s'arrête, à huit heures du matin, à hauteur du château de Verneville.
Là, les chasseurs mettent les chevaux au piquet et les font boire. A dix heures, nos cavaliers reçoivent Tordre de desseller, alors qu'on entend les premiers coups de canon; à onze heures, au contraire, les trompettes sonnent le boute selle. Les chasseurs, le général de Bruchard en tête, viennent ensuite rejoindre les dragons du général de Clérambault établis entre Gravelotte et Rézonville.
La division, ainsi constituée, manœuvre sur le plateau, en avant de Saint-Marcel et de Bruville. S'étant portée un peu plus en avant, elle est aperçue, vers trois heures, par une batterie prussienne, qui la force, par la quantité et la bonne direction de ses projectiles, à se reporter en arrière : mais la rapidité avec laquelle nos régiments de cavalerie, formés en colonne, peuvent exécuter leurs mouvements par peloton, permet à cette division de chercher un abri derrière les plis du terrain.
■ Seul le 3« chasseurs à cheval essuie quelques pertes. Le capitaine Frachon, de ce régiment, et quelques chasseurs sont mis hors de combat; mais cet officier, bien que fortement contusionné par un éclat d'obus, reste intrépidement en selle jusqu'à la fin de la bataille.