CHAPITRE-^XVII
Combat du ravin de Ghreyèra.
Le prince Frédéric-Charles sur le champ de bataille. — Son aspect. — Artilleries française et allemande. — Attitude expectante de l'ennemi. — L'infanterie brandebourgeoise évacue les bois de Tronville. — Arrivée de la 20* division prussienne. — Bazaine oublie sa droite. — Arrivée de la division de Cissey. — Une course effrénée. — Les batteries du colonel de Narp. — Les 5«, 9« et 12* batteries du 15* d'artillerie. — Leurs pertes. — Attaque de la brigade von VVedell. — Hessois et Westphaliens. — Marche des Prussiens sur le plateau (feBruville. — Arrivée de l'ennemi sur la crête du plateau. — Belle conduite de la il* batterie du 1" d'artillerie et de la 6« batterie du 17» régiment.— Retraite de notre artillerie. — Défense du 5« bataillon de chasseurs et du 43* de ligne. — Un feu terrible. — Dre^ ses et chassepots. — Attaque du 20* bataillon de chasseurs, — Ses pertes. — Belle conduite de Ladmirault. — Son état-major. — Mort du porte-fanion Henry. — La division de Cissey se 'iéploie en ordre de bataille. — Le général de Cissey et son état-major. — Mort du général Broyer et de son aide de camp. — En avant! — Les Prussiens culbutés dans le ravin. — A la baïonnette. — Zurûck! — Lo général Wedell est blessé. — Mort du colonel von Brixen. — Une infâme trahison. — Le sous-lieutenant Chabal du 57* s'empare du drapeau du 2* bataillon du 16* régim nt hessois. — « Méfions-nous, ils font semblant de dormir » — Fuite de la brigade Wede 1. --Ses .pertes — Destruction de cette brigade. — Pertes des 57« et 73* d i ligne. — Marche de la brisade de Golberg en avant du grand ravin de Greyère. — Un souvenir de Borny. — Charge de la brigade des dragons de la garde royale. — Première attaque sur trois compagnies du S» bataillon d3 chasseurs et du i3« do ligne. — Un rude choc. — Le sergen*inajor Sibeud sauve le capitaine Chédevllle du 5* bataillon de chasseurs. — Le sergent-major Cadet du 13' de ligne. — Un touchant souvenir. — Le 73» de ligne anéantit le 1" dragons de la garde. —Mort du colonel von Auerswald. — Le 5? de ligne fait éprouver le même sort au 2' dragons de la garde. — Mort du colonel Finck. — Fuite des dragons royaux. — Leurs pertes, — Le général dî Cissey embrasse le drapeau du 1" de ligne. — Pertes des !•» et 6« de ligne, des 5» et 20* bataillons de chasseurs des 43% 6i« et 98» de ligne. — Notre infanterie repasse le grand ravin. — Notre artillerie recommence son tir. — Le 'eu continue Jusqu'à la nuit. — La division de Cissey établit son bivouac sur le plateau de Bruville. — La division de Lorencez relève la division Grenier. — Retraite des Allemands. — Le champ de bataille à la nuit. — Blessés recueilli-.
^ prince Frédéric-Charles, comme nous l'avons déjà dit, est arrivé ^ers fpois heures et demie sur le champ de bataille.
^ ^^ moment, les chaînes de tirailleurs du 6* corps français voient
^ ^ovip apparaître, à Tangle nord-ouest du bois dé Vionville, un ^ ^"Pe nombreux de cavaliers ennemis qui s'avancent lentement :
^^X, revêtu d'un uniforme écarlate à brandebourgs dorés, pré-
26i FRANÇAIS ET ALLEMANDS
cède de trente pas ses compagnons; de temps en temps, il s'arrête, et son escorte l'imite respectueusement : il regarde distraitement les débris humains que foule le sabot de son cheval, et sa pensée semble absorbée par Texamen des lieux et des distances. Sa taille est élevée et légèrement corpulente, son teint fortement coloré, son visage encadré d'une épaisse barbe noire, son expression dure et hautaine; il s'avance, toujours seul, monté sur un cheval dont la robe noire est sans tache, et son escorte le suit à distance : c'est le fameux Prince- Rouge, c'est le prince Frédéric-Charles.
Malgré les balles qui sifflent autour de lui, le commandant en chef de la !!• armée allemande parcourt du regard le champ de bataille et reconnaît immédiatement qu'à son aile droite il ne peut être question que de se maintenir vigoureusement dans les positions déjà occupées, tandis que son aile gauche, au contraire, où le X* corps est sur lepoir.t d'entrer en ligne, passerait à l'offensive contre la droite française.
Le prince expose ce plan aux généraux qui l'entourent et ceux-ci prennent aussitôt leurs dispositions en conséquence; elles sont telle? qu'à Tartillerie va échoir le rôle principal, à la gauche prussienne.
Peu à peu sept nouvelles batteries sont venues, de- divers côtés, •s'ajoutera la longue ligne de bouches à feu, qui sont en action entre Flavigny et le bois de Vionville : il y a là cent vingt pièces parmi lesquelles, il est vrai, la nécessité d'aller se ravitailler a déjà produit plus d'un vide. C'est une violente canonnade, qui dure plus d'une heure.
Des différences caractéristiques se produisent dans ce duel des deux artilleries. Tandis que les batteries prussiennes changent à peine d'emplacement et ne modifient leur tir que dans certaines circonstances déterminées, l'artillerie française, au contraire, se montre très mobile. De nouvelles batteries apparaissent sans cesse, tantôt ici et tantôt là, pour disparaître bientôt après et laisser à d'autres le soin de continuer la lutte sur un autre point.
L'effectif considérable des troupes françaises réunies autour de Rézonville permet d'appliquer également à l'infanterie ce système de relèvements successifs, mis en usage pour l'artillerie. Il en résulte que les lignes de tirailleurs, incessamment alimentées par un afflux de troupes fraîches, se laissent aller à tenter des mouvements offensifs plus ou moins importants, comme on vient de le voir, sur Flavigny, Vionville, les bois de Tronville, etc..
Ces mouvements amènent rarement les troupes jusqu'à portée du fusil Dreyse (ou à aiguille) : le plus souvent, ils échouent contre Taclion de l'artillerie prussienne combinée avec celle de l'infanterie; mais,
ZouaTO de la garde impériale.
d'autre part, ils ont pour conséquence d'entraîner Tinfanterie prussienne, lancée à leur suite, dans une série d'entreprises partielles, peu conformes à l'attitude généralement expectante^ recommandée par les ordres.
Enfin, rinfanterie prussienne évacue les bois de Tronville, sous la Protection de ses batteries. Les restes des quatre bataillons brande- ^ourgeois se rassemblent à Test de Tronville ; mais cette résistance,
. ^- Ce mot expectante exprime à merveille tout le secret de la tactique traditionnelle des Prussiens, ^1 consiste à entretenir, à nourrir le combat, comme disent les logisticiens de la moderne école alle- ^Qde, mr tous les points de la ligne de bataille, tàtant çA et lÀ les parties faibles du front ennemi, ^I^Qàce que le moment leur paraisse propice et qu'ils disposent de moyens d'action suffisants pour 2^'ure, à 1 eadroit présumé Critique, un effet décisif. C'est, autrement dit, la combinaison du combat
'oontou démonstratif, avec le coup de boutoir décisif, l'un servant à masquer et à préparer l'autre.
Oarnier Frères, kditeurs. 34
opiniâtrement prolongée pendant cinq heures, a coûté au 24* de ligne prussien cinquante-deux officiers hors de combat. Au bataillon des fusiliers, c'est-à-dire bm 3' bataillon de ce régiment, tous les officiers sont tués ou blessés, et deux fois le porte-drapeau a été abattu sous les balles ennemies. La 73« brigade a pei*du vingt officiers et six cents hommes.
La situation est donc critique, quand, vers quatre heures, la 20* division (X* corps) apparaît sur le champ de bataille de Tronville, comme nous Tavons déjà dit, après une marche de quarante-cinq kilomètres. L'artillerie de corps la devance sur le théâtre de la lutte. Un officier d'état-major la guide vers Tronville, où elle prend position à 1 ouest du village, pour faire face à Tattaque tournante, par laquelle l'adversaire cherche à envelopper le bois de ce nom.
— Le maréchal Bazaine continue à ne pas comprendre la situation plus que critique, où se trouve la gauche de Tarmée allemande, puisqu'il n'essaye pas d'en profiter, ou plutôt ne veut pas la comprendre, parce qu'il a d'autres projets. On le voit, en effet, ne plus quitter l'extrême gauche de l'armée, observer les différents chemins, qui conduisent de la vallée sur le plateau de Gravelotte, y appeler sans cesse de nouvelles troupes et les masser successivement à la tête des ravins qui vont à Ars et à Gorze. Toutes ses craintes sont pour un mouvement tournant de l'ennemi de ce côté, et il semble que sa seule pensée soit de rester en communication avec cette ville de Metz, dont il ne devrait plus se préoccuper. Quant aux corps de la cji'oîte, il parait les oublier entièrement et ne songer à utiliser ni leur concours, ni les résultats déjà obtenus.
Et c'est là, sur la droite, que se trouve justement le nœud, le point décisif de la bataille : le maréchal Bazaine n'y parait même pasî... Bien mieux, il n'y envoie aucun ordre. La lutte s'y déchaîne cependant, terrible, implacable, et les troupes du général de Ladmirault accomplissent des prodiges.
— Longtemps, les deux régiments de la brigade Beliecoui*t de la division Grenier, 13» et 43* de ligne, ont, pour ainsi dire, soutenu à eux seuls, l'effort de l'aile gauche allemande, car le 5* bataillon de chasseurs et la brigade Pradier (64« et 98* de ligne) furent peu engagés ce jour-là.
Longtemps, ces braves gens, soutenus par la présence du général Grenier et de son chef d'état-major, le lieutenant-colonel Rambaud, se sont défendus sur la crête que borde au sud le grand ravin de Greyère.
Enfin apparaissent les têtes de colonne de la division de Cissey.
Les soldats de cette division sont accourus à travers champs, au bruit du canon, piétinant parfois dans les ronces, les broussailles ou les épines, puis courant ou galopant, selon l'arme, pour arriver plus tôt sur le théâtre du combat. Tant bien que mal les grosses semelles de leurs souliers les empêchent de se blesser.
En débouchant sur le plateau de Bruville, le général de Cissey qui, ce jour-là, donna les preuves d'un manœuvrier consommé, a déployé sa division : la brigade Brayer (20 bataillon de chasseurs, !•' et 6* de ligne) à gauche et la brigade de Goldberg (57* et 73« de ligne) à droite. Ses bataillons formés en colonne de ligne serrée par peloton*, un peu à droite du bois situé au nord-ouest de Vionville, occupent un terrain très avantageux, abrités derrière une crête où leur artillerie divisionnaire a déjà pris position, dominant ainsi le grand ravin situé au sud delà ferme de Greyère.
Cetteartillerie(5% 9* et 12* batteries du 15" d'artillerie), sous les ordres du lieutenant-colonel de Narp et du chef d'escadron Putz, est arrivée sur le plateau, bien avant son infanterie. D*abord elle a ouvert son feu contre des batteries placées de l'autre côté de la route, à deux mille mètres, et qui tirent sur notre infanterie, couchée en arrière de la crête du plateau,
Au bout de quelques instants et lorsque le feu parait produire de l'effet sur l'ennemi, la division de Cissèy, qui n'a pu marcher aussi vite que son artillerie, arrive à son tour, réclame ses batteries et cellesci sont portées à Textrémité droite vers Mars-la-Tour. Elles se mettent en batterie, dans le prolongement de leur première position, toujours sur le bord du même ravin, et pour contre-battre des batteries placées comme les premières.
Grâce à leur position dominante, les trois batteries du lieutenantcolonel de Narp luttent avec succès contre ces batteries et aussi, à un
L Bttâillont formés on colonne serrée par peloton ou compagnie (cur le premier peloton ou la <i«te «Q t«te).
I 6pas I
^ obS'h^ pionne serrée, les subdivisions (ici les pelotons ou compagnies) sont à distance do six pat ^^^ d«rrién les autres, c'est-à*dire à distance de moue. C'est la plus serrée.
certain moment, contre des batteries que Tennemi est venu établir en potence, le long du chemin de Mars-la-Tour à Jarny, à douze ou treize cents mètres de notre flanc droit. La 5* batterie, capitaine-commandant Boni Face, qui occupe la droite, va prendre aussitôt une position per- I^eiidiculaire à la première, à une centaine de mètres à droite, et tire, aussi vivement que possible, à obus ordinaires et à schrapnels (obus à balles) sur ces nouvelles batteries ennemies, qui se replient en toute hâte.
Cette 5* batterie, qui dans cette phase acharnée de la lutte a consommé presque toutes les munitions de ses voitures de coml)at, n'a qu'un seul honwDe légèrement contusionné.
La 9* batterie, au contraire, perd son lieutenant en premier, M. Laugel, grièvement blessé à la cheville par une balle et mort un mois plus tard des suites de sa blessure.
La batterie de canons à balles {12«) est la plus éprouvée et compte un homme tué et cinq blessés, dont son capitaine-commandant, M. Bottard, grièvement atteint au genou par une balle, et que le capitaine en second Reuflet a aussitôt remplacé dans son commandement,
— L'arrivée de la division de Cissey fut signalée par une des luttes les plus sanglantes de cette mémorable journée.
Le but du commandant, du 4' corps français était de rejeter les Prussiens placés à cheval sur la route de Verdun et de refouler leur gauche vers le sud.
Il avait donc devant lui le X* corps du général de Voigts-Rhetz et se trouvait à l'ouest de remplacement où le maréchal Canrobert avait ol)tenu un succès très marqué contre Tennemi, en déployant les divisions Tixier et Lafont de Villiers, avant la charge de la division de Forton.
Une artillerie nombreuse couvre les Allemands au nord de Marsla-Tour. Mais l'ennemi sent, lui aussi, Timportance de la position, car nos batteries incommodent beaucoup ses bataillons, qui se trouvent battus en flanc. Voigts-Rhetz décide donc de s'emparer du grand ravin en même temps qu'il se prolongera sur notre droite, afin d'exécuter un mouvement tournant.
La division Grenier, maintenue à l'extrême droite par le général de Ladmirault, couvre notre flanc gauche sur ce point. La division de Cissey occupe la position de Greyère.
C'est principalement contre elle que le Commandant du X* corps allemand dirige la 32* brigade d'infanterie allemande du général von Wedell (16« régimeitt hessois et 57« régiment westphalien). On sait
quune brigade prussienne était égale en forces à une de nos divisions d'alors.
La brigade Wedell donne tout entière, soutenue à sa droite par ane partie de la 19» division. L'artillerie du X* corps, prenant le plateau de Bruviîle en écharpe, appuie Tinfanterie de son feu terrible et prépare l'attaque.
Toutes les forces disponibles entrent en action.
Pour favoriser cette attaque, les deux compagnies de pionniers qui se trouvent attachées à la brigade Wedell (2« et 3* compagnies du 10 bataillon) y concourent par leurs cinq cents hommes, qui reçoivent Tordre de se jeter dans un bois, contre notre flanc gauche.
La brigade de dragons de la garde royale, la nombreuse cavalerie du général von Barby, la brigade d'infanterie du général von Lehmann, forment aux ailes et en arrière une réserve formidable.
L'attaque va se dessiner en deux colonnes.
— Il est environ quatre heures de l'après-midi. Soudain un triple hourra retentit dans Mars-la-Tour et, malgré la distance, est entendu jusque sur le plateau de Bruviîle. En même temps débouche de ce village une nuée de fantassins allemands coiffés du casque orné du léopard d'or et de gueules, portant la patte d'épaule bleu de ciel et un galon blanc autour du poignet écarlate. Ce sont les trois bataillons du 16' régiment hessois, que précédent, à cheval et Tépée haute, le général von Wedell et le colonel von Brixen.
Une canonnade terrible salue leur sortie de Mars-la-Tour, mais toutefois ne parvient pas à suspendre leur marche. En môme temps, sur la droite, deux bataillons du 57* prussien, formés sur deux lignes, s'avancent contre les hauteurs, et les deux compagnies de pionniers, reconnaissables aux collets et parements noirs de leurs uniformes, s'établissent dans les bouquets de bois situés à Test et appuient de leur feu le mouvement de la brigade von Wedell.
Le général von Schwartzkoppen dirige en personne cette attaque. Une épaisse chaîne de tirailleurs, suivie de près par les colonnes de compagnie, est sortie des bois, des haies et des fossés qui s'étendent en avant de Mars-la-Tour.
Malgré la pluie d'obus, dont elle a, d'ailleurs, assez peu à souffrir, la 3S' brigade gravit le versant sud de la croupe qui lui fait face, atteint la crête et s'engage sur la pente doucement Inclinée vers le grand ravin encaissé, situé en avant du front de la position française.
Ces troupes marchent rapidement. Au moment où elles apparaissent sur ce versant, presque complètement découvert, à douze cents
pas environ de nos positions, le général de Ladmirault démasque soudain ses mitrailleuses et ouvre, en même temps, un feu rapide de mousqueterie.
Les balles des mitrailleuses et des chassepots assaillent, comme une tempête de fer, cette infanterie.
Les régiments hessois et westphalien n'en continuent pas moins leur marche avec énergie. Les mitrailleuses en fauchent des files entières sans les arrêter. La seconde ligne se porte sur Talignement des tirailleurs, pour boucher les larges trouées que nos projectiles y ont déjà ouvertes : le môme ouragan de mitraille et de mousqueterie la décime et quelques groupes restent seuls en ordre serré, en arrière du front.
Parcourant cent ou cent cinquante pas à la course, puis se jetant à terre, pour reprendre ensuite un nouvel élan, les compagnies descendent ainsi par bonds successifs, quand, tout à coup, ellçs se trouvent en face du ravin escarpé et profond, sur certains points, d'une cinquantaine de pieds, qui forme comme le fossé d'un ouvrage fortement retranché.
Mais ce nouvel obstacle ne parvient pas encore à arrêter l'assaillant, car les Prussiens marchent toujours. Descendant en masse dans le ravin, les fantassins de Wedell se jettent à Tescalade de Tescarpement opposé.
Le feu nourri des troupes de notre 4* corps roule sans interruption: on dirait le bruit épouvantable d'un énorme torrent qui aurait brisé ses digues; notre artillerie appuie nos braves fantassins de ses salves précipitées.
C'est bien, mais pas assez, car, au même instant, une pluie de balles s'abat sur la crête. Les cinq bataillons hessois et westphaliens surgissent tous ensemble à cent cinquante, cent et même trente pas à peine de la ligne française.
A la vue des uniformes sombres de Tinfanterie prussienne, les batteries du 4* corps, qui garnissent la crête du plateau de Bruville et dont les obus à balles et les boîtes à mitraille ont cruellement décimé les rangs ennemis, font une dernière décharge sur les Allemands. Ceux-ci sont à moins de deux cents mètres. Voyant leurs pièces compromises, nos batteries amènent les avant-trains et dégagent le terrain en marchant au pas, pour aller se replier derrière les bataillons, que les généraux de Cissey et Grenier amènent à la rencontre de l'ennemi.
Dans cette phase* émouvante, la 11* batterie du !•' d'artillerie (capi-
tainô-commandant Florentin), de la réserve du 4* corps, se distingue parle sang-froid de ses officiers, de ses servants et de ses conducteurs.
Le lieutenant Secondât, avec une bravoure impassible, concourt, de sa propre main, à remettre sur son avant-train la pièce de droite, qui a paru un instant devoir empêcher la batterie de quitter le terrain. .
Le lieutenant Schneider fait également preuve du plus remarquable entrain, en rejoignant et arrêtant à une très petite distance deux caissons, qu'il ramène à sa batterie, bien que son cheval ait reçu une balle en pleine poitrine.
Enfin, le maréchal des logis Nief donne le plus magnifique exemple de discipline militaire : au moment où il roule par terre avec son cheval, dans les jambes duquel un obus vient d'éclater, ce vaillant sous-officier adresse, immédiatement, au capitaine-commandant Florentin, une question de service, à l'exclusion de toute préoccupation personnelle.
— La 6* batterie du !?• d'artillerie, capitaine-commandant Albenque, qui est restée la dernière en position, faillit être enlevée par l'ennemi.
Vers quatre heures, cette batterie, dont les obus décimaient les colonnes ennemies sortant de Mars-la-Tour, voit les batteries placées à sa droite, puis celles placées à sa gauche, se retirer successivement, sans s'expliquer la cause de ce mouvement; les batteries prussiennes de droite cessent en même temps leur feu.
Ne recevant aucun ordre, le capitaine Albenque continue à répondre à la batterie placée à Mars-la-Tour. Bientôt cependant le lieutenant en second Aimeras, qui occupe la droite, vient signaler au capitainecommandant une colonne d'infanterie, marchant vers eux, en longeant le bord opposé du ravin.
Il est difficile de distinguer ce qu'est cette infanterie, éloignée de huit cents mètres environ, dans une position occupée, quelques heure' auparavant, parles chasseurs à pied du 5* bataillon.
Quand cette colonne est arrivée à trois cents mètres, il n'est plus permis de douter. Les premiers coups à mitraille tirés contre elle la font prendre le pas gymnastique; les suivants la font descendre rapidement dans le ravin.
La nature des aff'ûts de nos pièces de 4 ne permettant plus de tirer sur la colonne ennemie, le rôle de la 6* batterie est fini : c'est à l'infanterie d'intervenir. Cette batterie se retire rapidement pour laisser la place au 57* de ligne placé derrière elle, que Ton est allé prévenir et qui accourt avec la division de Cissey.
Dans cet engagement, les deux lieutenants de la 6« batterie ont été blessés, mais ils peuvent continuer leur service; cette batterie compte»
t72 FRANÇAIS ET ALLEMANDS
en outre, quatre hommes blessés, dont trois grièvement : elle a dô plus perdu onze chevaux tués, mais son matériel reste intact.
A la vue de nos batteries marchant en retraite, le capitaine Chédeville, commandant la 3* compagnie du 5* bataillon de chasseurs, maintient ses hommes embusqués sur le bord du ravin. Apercevant ensuite approcher le 43* de ligne, son brave colonel de Viville en tête, il fait vivement appuyer ses chasseurs vers la droite, afin de démasquer le champ de tir.
Ce régiment, qui était couché à plat ventre en arrière des batteries, s'est relevé en voyant la retraite de rartillerie et, passant dans l'intervalle des pièces, ouvre le feu sur les Prussiens, qui commencent à sortir du ravin. Ces Prussiens sont reçus par une décharge terrible qui foudroie la tête de leurs colonnes : mais de nouveaux ennemis débouchent sans cesse sur le plateau.
En même temps, un bataillon du 16* hessois fait, du ravin, un feu à volonté à genoux, qui prend en écharpe et décime notre 43' de ligne. Ce dernier régiment est forcé de se replier, pour prendre une position plus en arrière.
Enhardis par ce recul, Hessois et Westphaliens escaladent de tous côtés le plateau, en poussant des hourras de triomphe.
Le 2" bataillon du 13' de ligne se précipite pour soutenir le 43^. Par suite de la configuration du terrain, ce bataillon possède une excellente position sui' son flanc gauche, d'où il domine l'ennemi. Le capitaine Saget (6* C'*), qui se trouve à la gauche, reçoit Tordre d'aborder les Allemands et d'ouvrir le feu presque à bout portant.
Le 20« bataillon de chasseurs à pied accourt au pas gymnastique, précédant la division de Cissey. Au moment où il va entrer en ligne, le 43- de ligne, placé en avant, se replie sur ce bataillon, et il en* résulte une certaine confusion; mais, enlevé par ses chefs, ce bataillon se reporte en avant, sans présenter une formation bien distincte : c'est une colonne profonde mélangée de subdivision en ligne, qui bientôt se fractionne en deux tronçons.
Pendant une dizaine de minutes, un feu rapide de TefTet le plus terrible s'engage alors entre les deux partis, qui, sur certains points, sont séparés seulement par une distance de moins de cinquante mètres, A aussi courte distance, toute difTérence disparaît entre le fusil à aiguille et le chassepot, et chaque balle porte.
Une véritable masse de plomb passe sur nos soldats, qui tantôt couchés, tantôt debout, gagnent toujours du terrain. Un feu épouvantable part sans relâche des premiers, mais Tacharnement des combat-
BéioDville (16 août 1S70). — Le 2* grenadiers de la garde se déploie en avant du bois des Ognons.
lants est tel, que les survivants se 'précipitent par-dessus les cadavres de leurs camarades, pour les venger et continuer la lutte.
La fumée est si épaisse que Ton distingue, à peine, les réserves de rennemi de l'autre côté du ravin et ses tirailleurs embusqués derrière les javelles de blé, du côté du ravin occupé par nos troupes.
Le 20'^ bataillon de chasseurs, ardent à venger la mort de son brave commandant de la Barrière, lâchement assassiné par les Allemands, le 14 août, contre le bois de Mey, est sans cesse au plus ardent de la mêlée; mais déjà la mort a fait de cruels ravages dans ses rangs. Le capitaine de Bermont-de-Vaulx, le lieutenant Messelot, le sous-lièutenant Duverger sont tombés foudroyés; le capitaine Clara est atteint
*** Garnibr Frères, bditburs. 35
d'une blessure que Ton croit mortelle, et le capitaine des Garets est blessé d'une balle à la cuisse.
Dans cet instant suprême, d'où dépend le succès de la bataille, peut-être le salut de Tarmée, celui de Metz, celui de la France, les chefs en foule se sacrifient pour rendre du cœur au soldat ; leurs voix au milieu des coups de tonnerre des canons en furie, au milieu des clameurs stridentes de la mêlée, percent comme des cris de Thonneur.
Le brave et vaillant de Ladmirault, cet héroïque descendant d'une famille de preux, dont TaTeul reçut la croix de Saint-Louis sur le champ de bataille de Fontenoy, reste en première ligne, exemple pour tous, bravant la mitraille qui pleut de toutes parts.
Auprès de lui se tiennent le général Osmont, son chef d'état-major, les généraux Lafaille et Prudon, commandant rartillerie et le génie du 4* corps.
Le général de Ladmirault est très reconnaissable avec sa haute taille, son grand couvre-nuque blanc, flottant sur les épaules, son nombreux état-major et son fanion tricolore. L'ennemi l'aperçoit : avalanche de projectiles.
Un de ses officiers d'ordonnance est tué. Le lieutenant-colonel Deville, chef d'état-major de Fartillerie, est contusionné, ainsi que le capitaine d'artillerie Gillet, du même état-major.
Le général Prudon a son cheval tué et roule à terre, sous le cadavre de sa monture, d'où il est dégagé par le lieutenant-colonel Gallimard, chef d'état-major du génie.
Le porte-fanion du général de Ladmirault, un jeune maréchal des logis du 11* dragons, fils du général Henry, chef d'état-major du 6* corps, a la tète brisée par un éclat d'obus. L'aide de camp du commandant du 4« corps, le capitaine de la Tour du Pin, s'empare du fanion, pendant que tombe le pauvre enfant. « Permettez-moi, mon général, dit-il, de prendre la place du maréchal des logis. » Et c'est M. de la Tour du Pin qui, jusqu'à la fin de la bataille, porte le fanion tricolore*.
1. Le SI août, à neaf heures et demie da matia, un officier d'état-nugor du Q« corps Tint demander le «ou8-lieuteoant Coumès, au camp du Sansonnet, où se trouvait alors son régiment, le 93*, pour le conduire au quartier général du 6* corp*^, à l'effet d'y être interrogé, à propos de son érasion des maint de l'eanemi. Cet ofAcier avait étS fait prisonnier le 18 août à Saint-Privat. U s'était ôradé dans la nsit qui suivit la bataille, et le {0 au soir avait rejoint son régiment. Le soas-li^u*enant Coumès fut amené chez le maréchal Canrobert, on se trouvait, entre autres officiers d'état-major, un de ses camarades de collège, le lieutenant Cbamoin, actuellement officier d'ordonnance du F.ésident de la République, qoi l'introduisit auprès du général Henry, chef d'état-major du 6* corps.
Cet officier était étendu sur un petit lit de campagne, dans un cabinet attenant aux bureaux. Il paraissait avoir les jambes enveloppées, et Ton disait qu'il avait un genou abîmé par ua éclat d'obus. Le général Henry questionna le souS'lteutenant Coumès sur les numéros des rég ments prussiens qvi avaient pénétré dans Saint-Privat, lui demanda divers renseignements sur leur attitude, leurs propos au sujet de la bataille, la direction de certains da leurs corps à la fin de la journée, etc. Il paraissait
Un cavalier de l'escorte, du 11* dragons, le nommé Chabouleau, est blessé d'une balle à roéil.
Grâce à ces efforts et Tarinonce de l'arrivée de la division de Cissey excitant les champions, les bataillons de la brigade de Bellecourt tiennent en désespérés. Cependant, à bout de forces, ils vont être contraints de se replier, quand la division de Cissey débouche au pas de charge, à leur droite. Ses braves soldats marchent à Vennemi sous un feu terrible et réservent le leur, pour ne le fournir qu'à bout portant: du reste, ils ont reçu l'ordre de faire surtout usage de la baïonnette.
En même temps, la belle cavalerie de la division Legrand, placée à l'extrême droite, se prépare à charger Tennemi, afin d'empêcher le mouvement tournant dont le 4* corps est menacé.
— Au fond du ravin et au sommet des crêtes, la lutte continue toujours, ardente, implacable, acharnée.
La division de Cissey se déploie en ligne de bataille : la brigade de Goldberg à droite, la brigade Brayer à gauche ; entre ces deux brigades, le 20» bataillon de chasseurs. Ce mouvement s'exécute avec une admirable précision, sous une pluie de balles et de mitraille.
Le général de Cissey, qui, ce jour-là, eut quatre chevaux tués successivement sous lui, se fait remarquer par son initiative et l'habileté avec laquelle il dispose ses troupes.
Durant toute la journée, ce vaillant officier général reste là où pleuvent les obus, la mitraille et les balles, sans souci du danger, sans rien perdre un seul instant de son calme et de son sang-froid.
Son état-major est digne du chef qui le commande. Citons : le colonel de Place, chef d'état-major de la 1" division, qui est blessé ce jour-là ; le chef d'état-major de Bize ; le capitaine d'état-major de la Boulaye (aîné), aide de camp du général de Cissey; les capitaines tf état-major Garcin, de la Boulaye (jeune) ; le lieutenant d'état-major Frater; le lieutenant Foulon, du 73" de ligne, officier d'ordonnance; le maréchal des logis Roux, du 2* hussards, porte-fanion.
A peine la première brigade de cette division achève-t-elle de se déployer, qu'elle se trouve face à face avec Tinfanterie ennemie ; au même instant, le général Brayer, qui la commande, a son cheval tué sous lui, pendant qu'il donne ses ordres d'attaque au !•' de ligne.
Mettant aussitôt l'épée à la main, ce brave général va ordonner de
im calme, quoique an peu triste, et se mpQtra très bienveillAnt pour le jeune officier da 93* de ligne. Quaod celai-ci sortit, le Uentenant CbAmoin dit A son camarade :
« Ta l'as troavé trist*, n'est-ce pas? — Pas trop, pourquoi me dis- tu cela? répondit le sous-lieutenaat Coomèi. — C'est qas son fils, qui était porte-fanion de Ladmirault, a étA toâ le 16 A Résonville Mtureilement il en est très affecté.
sonner la charge ; mais le feu de Tennemi redouble ; le commandant de la !'• brigade, frappé à mort, tombe à coté de son aide de camp, le capitaine d'état-major de Saint-Preux, qui, lui aussi, vient d'être atteint mortellement.
Au moment de rendre le dernier soupir, l'infortuné général se fait apporter le drapeau du 1" de ligne, afin de mourir en regardant ce symbole de la patrie.
Le colonel Labarthe, du 6« de ligne, prend aussitôt, en sa qualité de plus ancien, le commandement de cette brigade et passe celui de son régiment au lieutonant-colonel Etienne,
Il faut en finir : quarante pas à peine nous séparent des Prussiens.
« En avant 1 » crient d'une voix tonnante les colonels de la division de Gissey en désignant les Prussiens à leurs hommes de la pointe du sabre.
Et, tandis que le canon gronde comme un orage, tous les régiments de la division, emportés dans un élan indescriptible, se ruent en avant, leurs drapeaux déployés en tète et tombent comme la foudre sur Tennemi.
Nos soldats se sont lancés au pas de course, car ils aperçoivent devant eux, sur la côte opposée du ravin, d'autres régiments ennemis qui accourent à la rescousse. De notre côté, la canonnade n'a jamais été aussi forte. On voit bien qu'en ce moment le bras de la France est encore solide.
Cette attaque de la division de Cissey est terrible. Les tambours battent la charge et cette sonnerie semble appeler nos troupes au combat.
La division entière s'est mise en mouvement, Et alors, malgré les obus qui éclatent de seconde en seconde dans les rangs, malgré la mitraille dont les couvrent ces gueux de Prussiens, malgré les feux de leur infanterie, nos braves soldats, la figure ruisselante de sueur, oubliant leurs fatigues et leurs soufiTrances, arrivent en quelques bonds et la baïonnette basse sur les rangs des ennemis.
Bientôt on n'entend plus qu'un bruit confus et mat, au milieu duquel le cliquetis des baïonnettes perce et fulgure, comme un éclair, au milieu d'un violent orage.
Une lutte corps à corps, terrible et implacable, s'est engagée sur le Ijord du grand ravin. Le moindre pli de terrain est une redoute, le plu"^ léger buisson, une forteresse.
Rien ne peut arrêter l'élan du 20' bataillon de chasseurs qui s'avance par bonds, en exécutant des feux à chaque arrêt, et qui, P^**
son exemple, ramène au feu des subdivisions d'infanterie de ligne déjà débandées.
La 3« compagnie du 5* bataillon de chasseurs, placée à la droite du 2* balaillon du 13* de ligne, prend part à cette sanglante mêlée. Entraînée par le capitaine Chédeville, elle se jette sur les Hessois du Ifr régiment. Le clairon Oliger marche en tête et sonne la charge jusqu'au moment où une balle vient lui casser le bras.
La brigade Brayer combat avec une rage indicible pour venger son
Le 73* de ligne est chargé en avant de Mars-la-Tour par le 1'^ dragons de la garde royale prussienne.
chef. Citons auf de ligne: le colonel Frémont; le lieutenant-colonel Breton; les chefs de bataillon Vignaudet Gerder; les capitaines adjudants-majors Tremblay et Rose ; le porte-drapeau Bouilly ; le souslieutenant Deiss qui a les deux bras traversés de part en part par deux éclats d'obus.
Les sergents-majors Martin, Dottenffelt (grièvement blessé); les sergents Geyger, Roquebert (blessé), Van Osteroon, Bigorgne (deux blessures), Lachmann ; le sergent fourrier Clèdes (mortellement blessé) ; le caporal Lagny (grièvement blessé); le soldat Gay te (deux blessures).
Au6* de ligne, mentionnons également: le colonel Labarthe; le lieutenant-colonel Etienne ; les chefs de bataillon Salle et Payan ; le ^^Pitaine Leguere ; les lieutenants Tocquard et Poirier; le sous-lieutenant Plancher ; le porte-drapeau Pincherelle ; Tadjudant Vinaguerrat ; les sergents-majors Trinquart, Schwartz, Ansant et Beauvais.
Enfin, signalons aussi Tadmirable conduite des 57* et 73* de ligne, qui comptent dans leurs rangs une grande quantité de jeunes soldats ; tous ces braves enfants montrent le plus brillant courage. Le lieutenant-colonel Robillard, du second de ces régiments, a son cheval tué sous lui et est lui-même grièvement blessé, en se faisant applaudir de la division de Cissey tout entière, pour sa brillante bravoure.
—- Cette furieuse poussée à la baïonnette dure à peine quelques minutes.
En voyant ses soldats tomber par centaines, embrochés par les furieux coups de baïonnette de nos chasseurs et de nos lignards, le général von Schwartzkoppen donne Tordre de sonner la retraite ; alors la terreur saisit Hessois et Westphaliens : « Zurùch! Zurûck! » (En arrière !) tel est le cri qui s*élève dans tous leurs rangs. *
11 n'est plus temps : les Français couronnent les crêtes du ravin où se sont engagés leurs ennemis et y culbutent ceux qui sont parvenus à le franchir.
Ce grand ravin de Greyère devient le théâtre d'une lutte sanglante. Les rangs de la brigade von Wedell tourbillonnent et s'écrasent sous les décharges furieuses de nos chassepots. Le massacre est épouvantable : la masse des Allemands, engoufifrée au fond du ravin, foudroyée, broyée — c'est le mot — par le feu des Français, reflue désespérémeiit en tous sens.
Depuis un quart d'heure déjà on s'entre-tue ; depuis un quart d heure nos soldats ont rejeté l'ennemi dans le grand ravin, et ce ravin est comblé de cadavres. Parfois la fumée les empêche de voir; tout ce bruit les grise : on tue...
Le général von Wedell tombe blessé avec son cheval, que viennent de percer deux balles de chassepot.
[5i\ officier supérieur, reconnaissable à ses grosses torsades d'argent placées sur les épaules, à forte carrure, au visage rond et encadré d'une courte barbe jaunâtre, véritable type de Teuton, essaye d'entrainer les Hessois dans un effort désespéré vers la crête d un plateau, mais la balle d'un des nôtres le renverse foudroyé. C'est le colonel von Brixen, du 16' régiment d'infanterie allemande.
On se demande comment, au milieu de cet enfer de feux, les généraux qui commandent peuvent distinguer des leurs, l'ennemi qui les fusille. Du reste, nos soldats éprouvent une haine implacable contre ces Prussiens, unique cause de tous leurs maux, et qui, pendant une cinquantaine d'années, ont préparé le traquenard où notre pays se trouve embourbé.
Bientôt la brigade von Wedell est presque entièrement anéantie. Puis tout le ravin et les crêtes sont balayés. Il semble qu'un épouvantable ouragan vient de passer par là. Au bruit de cette mêlée, une autre rumeur succède. Celle-ci est accompagnée de gémissements, de coups de feu, des cris des blessés sur lesquels les survivants marchent sans regarder. Puis, à droite, à gauche, des chevaux abattus et quelques Hessois, Westphaliens ou pionniers, qui ont échappé à cette rafale et qui se glissent ou se traînent comme des ombrés, la plupart remontant le versant opposé du ravin, pour rejoindre leurs réserves.
Et nos soldats entendent toujours le grondement du canon tandis que sur leur droite nos braves cavaliers, comme nous le verrons tout à l'heure, font, eux aussi, vaillamment leur devoir.
Eh bien ! même au milieu de cet enfer, nos soldats retrouvaient leur caractère bon et généreux.
Au moment où la division de Cissey rejetait les Allemands, devant la pointe de ses baïonnettes, au delà de la crête du plateau de Bruville, une centaine de Hessois se trouvèrent acculés à l'extrémité de gauche du ravin. Tout pliait devant notre ardente division, et ceux des ennemis, qui n'étaient pas tombés, s'enfuyaient dans le ravin ou sur le versant opposé. Bien plus, voyant qu'ils n ont pu nous échapper par la fuite, ces Allemands nous attendent et déposent les armes.
Des soldats du 73* s'avancent pour les faire prisonniers. Mais, «lans ce même moment, une fusillade très vive s'engage sur leur gauche et ils croient qu'ils sont secourus : alors, avec la rapidité de l'éclair, ils ramassent leurs fusils et font feu sur nos soldats à bout portant. Cette trahison est, à la vérité, leur dernier fait d'armes. En moins de temps qu'il n'en faut pour l'écrire, ces misérables Allemands disparaissent dans une véritable trombe. Quelques minutes encore et des monceaux de morts attestent que justice est faite; chacun des nôtres a voulu venger sur ces traîtres la mort d'un de ses camarades.
Cet engagement terrible, succédant à une marche de quarante-cinq kilomètres exécutée par la brigade Wedell, a totalement épuisé les soldats prussiens. Quatre cents d'entre eux sont hors d'état de remonter l'escarpement opposé et, quoique non blessés, tombent, sans opposer la moindre résistance, entre les mains de la brigade de Goldberg, qui ^'ient de se jeter dans le ravin,
L'entraînement de la lutte a été si grand qu'on a vu même des offi- ^"Jers, des sous-officiers de notre 4« corps, que des emplois particuliers pouvaient en dispenser, vouloir quand même avoir leur part de combat.
Ce fait, qu'on n'admettrait plus aujourd'hui, avec l'organisation actuelle, a été, pour ainsi dire, général à Tarmée de Metz. C'était à qui ne serait pas retenu en arrière par quelque fonction ou service auxiliaire.
C'est ainsi qu'un officier d'un régiment de la brigade de Goldberg, le sous-lieutenant Chabal, du 57' de ligne, faisant fonctions d'officier payeur et n'ayant, par conséquent, pj^s de troupe à conduire, a pris un fusil et combat comme un simple soldat.
Suivant son régiment, il se laisse glisser le long de l'escarpement à la poursuite des Prussiens.
A peine arrivés dans le grand ravin, les soldats français peuvent contempler leur ouvrage. Le fond de ce ravin, ainsi que les pentes, sont couverts de monceaux de morts et de mourants revêtus de l'uniforme bleu sombre à collet rouge et pattes d'épaule bleu^ céleste. Le sol est jonché de fusils brisés, de casques défoncés, de baïonnettes tordues et gluaiites de sang, car de nombreux Allemands se sont enferrés sur les baïonnettes de leurs camarades, en roulant du haut de l'escarpement dans le fond du ravin.
Les réserves ennemies ne tiennent plus; les Prussiens fuient en désordre dans la direction d'un bois voisin, où l'on voit se mouvoir des masses d'infanterie, bientôt dispersées par le feu de nos chassepots.
L'enthousiasme est à son comble chez nos soldats, qui recueillent en chemin les trophées abandonnés par l'ennemi.
Soudain, le sous-lieutenant Chabal aperçoit à une dizaine de pas de lui un porte-drapeau prussien renversé par une balle ; en deux enjambées l'officier français est sur lui ; saisissant alors le drapeau, il tente de l'arracher des mains de son adversaire; mais celui-ci lui oppose une vive résistance et l'oblige à rompre la hampe pour s'emparer de ce trophée.
Cette lutte inégale est de courte durée. L'officier français n'a pas à faire usage de son fusil contre un ennemi blessé, que son pied maintient à terre, et qui ne songe d'ailleurs qu'à conserver son drapeau.
Le sous-lieutenant Chabal laissa seulement, entre les mains du porte-drapeau prussien, un morceau de hampe de quarante à quarantecinq centimètres de longueur que les Allemands recueillirent pieusement et à l'extrémité duquel ils adaptèrent plus tard, à l'aide d'une bagu? d'or, le nouveau drapeau du 2* bataillon du 16* régiment hessois.
Toutefois, notre brave officier a emporté la partie supérieure comprenant la hampe diminuée, l'étoffe et les cravates en soie, les franges et les glands en argent, l'écusson el ia lance dorée, le tout horriblement mutilé.
Officier de dragons de la garde royale prussienne.
A ce moment, nos régiments sonnent qu drapeau; on rallie les troupes. Appelé de divers côtés par des officiers de son régiment, qui, blessés, désirent lui confier de l'argent pour leur famille, le sous-lieutenant Chabal * est obligé de traverser plusieurs fois le champ de bataille et même d'aller jusqu'à l'ambulance de Bruville, toujours chargé de son précieux trophée.
Mais, épuisé par les fatigues de cette rude journée, il doit se servir d'un aide pour porter ce drapeau. Et, comme l'élément comique côtoie
1. N'oublions pat que le sous-lieutenant Chabal était officier payeur, et comme tel, chargé de la Uûue dea aetei de l'état chril de son régiment.
*** Qarmier Frères, bditburs. 36
presque toujours le drame, l'aide dont il se sert est un sous-officier hessois, son prisonnier, un colosse qui Vest volontairement rendu et qui s'acquitte de cette désagréable corvée de la meilleure grâce du monde, jusqu'au moment où M. Chabal peut enfin remettre le drapeau à son colonel, qui le fait parvenir aussitôt au général de Cissey K
Mais reprenons notre récit au point où nous l'avons laissé. Une fois descendue dans le ravin, la brigade de Goldberg en remonte la pente opposée. Cette rampe est tellement jonchée de cadavres que les jeunes soldats de cette brigade croient que la plupart simulent la mort pour leur échapper, et se disent entre eux : « Méfions-nous, ils font semblant de dormir! » {Historique.)
Continuant sa marche offensive, la brigade de Goldberg achève la destruction de la brigade Wedell. « Devant cette attaque vigoureuse, les régiments du X* corps, dit le rapport prussien, sont rejetés sur Tronville. »
L'artillerie allemande, qui s'est un peu éloignée, revient pour protéger les débris de son infanterie, mais ne pouvant tenir contre la supériorité de l'artillerie de notre 4* corps, elle disparaît après quelques décharges.
La brigade de Goldberg s'établit alors au delà du grand ravin, sur un plateau (portant la cote 257 sur la carte d'état-major), et prend position le long de la crête, le 57* à droite et le 73° à gauche. Là, nos soldats sont à couvert des obus ennemis venant de Mars- la-Tour, qui vont tous éclater sur la pente opposée.
On se reforme, autant qu'on peut le faire, après un engagement corps à corps sur un terrain de cette nature.
L'action a été de courte durée, mais décisive et meurtrière, lennemi s'est retiré nous laissant ses morts et ses blessés, ainsi que plus de quatre cents prisonniers.
La brigade von Wedell était presque détruite. Sur quatre-vingtquinze officiers et quatre mille cinq cent quarante-six hommes que les cinq bataillons de cette brigade comptaient dans cette attaque, soixantedouze officiers et deux mille cinq cent quarante-deux hommes avaient été mis hors de combat ou faits prisonniers par nos soldats, soit près
1. Pendant plus d'un mois, le drapeau du 2" bataillon du 16* régiment bessois resta exposé sur l'esplanade de Mets, arec les deux pièces de canon prises le 18 aoiit à Salnt-Privat par la divisiov Grenier. Ce trophée est aujourd'hui accroché à la ▼oùte de la chapelle des Invalides.
En 1870, dès la déclaration de guerre, un patriote français, M. J3ly Polard, de Jussy (Aisne), avait versé une somme de deut cents francs pour être remise, à, titre de don patriotique, au soldat français qui prendrait le premier drapeau prussien sur un champ de bataille.
Onze ans pins tard, en 18S1, ce legs fut délivré A M. le capitaine Chabal, de la garde de Paris, sous la forme d'un revolver d'hooneur, portant gravé sur une plaque de cuivre cette inscription:* Aratê <f honneur décernée par le ministre de la guerre, au nom de M, Joly Polard^ au capitaine Chabalt qui a pris un drapeau à Vennemi, le 16 août 1870. »
de soixante pour cent de Teffectif primitif. La proportion des tués aux blessés était conrime 3:4.
Les pertes de cette brigade se décomposaient ainsi :
ITués 27 officiers, 526 hommes.
Blessés 21 — 787 —
Disparus 1 ~ 423 —
Total 49 officiers, 1 .736 hommes.
ITués 6 officiers, 366 hommes.
Blessés 17 — . 422 —
Disparus. .... 0 — 18 — .
Total 23 officiers, 806 hommes.
Soit, pour la brigade, comme nous venons de le voir, une perto totale de 72 officiers et 2,542 hommes .
Lel6« régiment hessois avait été totalement anéanti. Son colonel et tous ses officiers supérieurs étaient tués : le drapeau de son 2* bataillon était tombé entre nos mains. Le soir, il comptait à peine cent soixante hommes, blessés pour la plupart, qui furent ralliés, il est vrai, le lendemain par quelques centaines d'hommes dispersés dans tous les bois et ravins avoisinant Mars^la-Tour .
Ce brave régiment s'était rué à Tassaut du plateau de Bruville avec mie funa toute f7*ançaise.
Le lendemain, en effet, quand les Allemands, auxquels Bazaine venait d'abandonner le champ de bataille, ensevelirent les morts, ils trouvèrent de l'autre côté du ravin, sur la crête qui était occupée par nos troupes, les cadavres de huit officiers, d'un enseigne porte-épée et d'un grand nombre de soldats du 16* hessois, preuve certaine de la bravoure de ce régiment.
Après être descendus dans le ravin, des soldats français du 73* de ligne relevèrent, entre autres blessés, un soldat hessois qui avait reçu sept blessures. Ce malheureux respirait encore.
« Je ne crois pas, disait cet Allemand, qu'il y ait un seul de nous qui ne soit pas blessé ou contusionné, et encore, s'il en i*este quelques centaines, c'est tout. »
Pendant cette lutte si courte et si sanglante, la brigade de Goldberg ^^ait, elle aussi, surtout éprouvé de grandes pertes.
Le 57* de ligne comptait dix officiers tués : le chef de bataillon
« Deville-Chabrol ; les capitaines Blanchard, Colieau; les lieutenants Gauthier, Chauvelle ; les sous-lieutenants Méline, Bourrion, Miavril, Gilardeau, Doyard.
Treize officiers étaient blessés : les capitaines Collinet, Pastre, Henry, Dubois, Castellot, de Noisy ; les lieutenants Comoy, Avenati, Vignon, Pinon ; les sous-lieutenants Pradelle, Demy et Nasica.
Parmi les hommes de troupe, on comptait quatre-vingt-dix-sept tués, cent soixante-dix-sept blessés et cinq disparus.
Le 73* de ligne, qui était entré comme un coin dans les masses allemandes, avait, lui aussi, éprouvé des pertes sensibles, Les capitaines Drault, Gay, Fossoyeux, les lieutenants de Berthe et Rambaud étaient tués.
Le lieutenant-colonel Robillard ; les capitaines Billon, Blanchot et Pichat ; les lieutenants Brajon, Brocard, Versmée; les sous-lieutenants, Rumigny , Vespa, Lallement, de Visdelou, Mairet et Thollet se trouvaient au nombre des blessés et avaient fait preuve d'un sang-froid et d'un courage remarquables.
Ce brave régiment avait eu trois cent quarante-sept sous-officiers et soldats tués, blessés ou disparus.
- Cependant la brigade de Goldberg s'est reformée et couronne la crête, en avant du grand ravin. Au delà de la grand'route, on aperçoit les débris de la brigade Wedell cherchant à se rallier derrière une ligne de troupes fraîches, qui s'avancent et protègent la retraite des fuyards.
La brigade de Goldberg, enflammée par la destruction de l'infanterie prussienne, se porte en avant, drapeaux déployés. Le !•' régiment d'infanterie suit le mouvement en deuxième ligne, ainsi que le 20* bataillon de chasseurs.
Deux compagnies du 2* bataillon du 13* de ligne, se laissant aller à leur ardeur, marchent également en avant.
La 3° compagnie du 5" bataillon de chasseurs, entraînée par le capitaine Chédeville, se joint à tous ces braves gens. L'entrain de ce bataillon est inexprimable. Déjà l'avant- veille les chasseurs du 5* bataillon se sont couverts de gloire par leur héroïque défense du bois de Mey. Ce jour-là, dans un mouvement off*ensif tenté par le 13* de ligne, le portedrapeau de ce régiment, qui s'était précipité en avant pour rallier et entraîner les soldats, était tombé frappé à mort. A cette vue, le colonel Lion s'élance en appelant à lui les soldats et les chasseurs du 5* bataillon qui combattaient à côté.
L'ennemi n'est plus qu'à cinquante pas. Répondant à l'appel du colonel Lion, le fanfariste-Cauvez, de la G"" compagnie du 5« bataillon de
COMElT DU RAVIN DE GREYERE 285
chasseurs, s'élance des premiers, saisit le drapeau et le remet entre les raains d'un officier du 1.3° de ligne, qui accourt le chercher.
On juge par là de Tesprit de dévouement qui animait les chasseurs du 5* bataillon.
Aussi est-ce avec un enthousiasme indescriptible que les nouveaux venus se portent à la suite de la brigade de Goldberg. Toutes ces troupes passent le ravin, en sonnant la charge, sans ordre de bataille et s'arrêtent avant d'aborder la crête opposée.
Le colonel Labarthe, qui a pris lé commandement de la brigade Braver, met un peu d'ordre dans cette masse, qui aborde le plateau, où quelques coups de fusil sont échangés.
— L'aile gauche prussienne semblant menacée à la suite de ce terrible échec du ravin de Greyère, le général Volgts-Rhetz, qui commande le X* corps, fait appel à la cavalerie.
Ce général veut tenter un dernier effort pour dégager ses divisions refoulées. La fameuse brigade de dragons de la garde royale, dite brigade de Brandebourg, s^trouve à proximité.
Voigts-Rhetz lui envoie aussitôt Tordre de se lancer sur la droite de la brigade de Goldberg, un peu désorganisée par le passage du grand ravin, afin de sauver les débris de l'infanterie hessoise et westphalienne, qui fuient dans le plus grand désordre.
— Cette charge de dragons fut l'occasion d'un brillant fait d'armes ix)ur notre infanterie, qui montra une solidité inébranlable.
Les Prussiens ont beaucoup vanté la belle conduite de leur infanterie contre nos cuirassiers chargeante Morsbronn, mais nos fantassins se montrèrent plus fermes encore que les leurs dans l'affaire du ravin de Greyère.
Dans ce dernier engagement notre infanterie ne se trouvait pas dans une position' aussi favorable, de bien s'en faut, que les nombreuses masses d'infanterie prussienne, qui furent attaquées à Morsbronn par notre cavalerie.
On se souvient des difficultés de terrain rencontrées par nos cuirassiers, des fortes lignes échelonnées que formaient les bataillons ennemis, des obstacles et des difficultés de tout genre contre lesquels se heurtèrent les nôtres.
La tâche des dragons était moins dangereuse, et pourtant ils échouèrent complètement.
— Il est environ cinq heures du soir. A ce moment débouche du bois de Mars-la-Tour une brigade de cavalerie ennemie, montée sur de ttiagnifiques chevaux mecklembourgeois à robe foncée. Ces cavaliers
sont vêtus de la tunique bleu céleste dont le col et les parements écarlates sont ornés de galons blancs. L'aigle d'or de leur casque en cuir bouilli tient dans ses serres le glaive et la main de justice.
Ce sont les dragons royaux de la brigade de Brandebourg.
Le 1" régiment de cette brigade prend les devants et se porte contre Taile droite de Finfanterie française. Deux escadrons du 4* cuirassiers de Westphalie, reconnaissables aux passepoils et parements écarlates de leurs tuniques blanches, veulent suivre les dragons, mais ils ne parviennent pas à charger-
Laissant en réserve le 4» escadron du 1*' dragons de la garde royale avec son étendard, le colonel von Auerswald s'élance avec les trois autres escadrons de son régiment, et charge à fond, avec un courage héroïque, les bataillons français en train de poursuivre vigoureusement leur succès.
Le premier choc de ce régiment se produit sur trois compagnies delà division Grenier, qui marchent à notre extrême droite. Ce sont la 3« compagnie du 5* bataillon de chasseurs (capitaine Chédeville), les 4« et 5* compagnies du 2* bataillon du i3« de ligne (capitaines Paquet et Paturel).
Cette infanterie marchait déployée en tirailleurs, la baïonnette en avant. Tout à coup la compagnie de chasseurs est brusquement assaillie par les dragons royaux. Cette cavalerie, lancée à bride abattue, arrive sur la droite des chasseurs. Ceux-ci, qui n'ont pas d'ordre de bataille, ont à peine le temps de se grouper pêle-mêle avec les soldats du 13* de ligne.
Nos tirailleurs, ralliés en petits pelotons, ouvrent aussitôt le feu surles dragons, qui arrivent le sabre haut et dressés sur leurs étrlers; ite fusillent ces cavaliers qui s'écoulent alors dans les intervalles des pelotons avant d'aller se heurter contre les troupes de la division de Cissey, massées un peu en arrière.
Le choc est rude : chaque soldat français bien campé tue son homme à bout portant. Plusieurs se servent de leurs baïonnettes contre les chevaux lancés au galop et ont leurs armes complètement tordues.
Le capitaine Chédeville, du 5" bataillon de chasseurs, violemment heurté par un cheval, va rouler tout étourdi sur le sol. Le sergent-major Sibeud vole à son aide et le protège en jouant de la baïonnette.
Un officier supérieur des dragons royaux charge le sergent-major Cadet, du 13° de ligne, et lui envoie un formidable coup de sabre, en criant : « Tiens ! canaille de Français ! » Le jeune sous-officier détourne, avec le canon de son chassepot, la lourde lame du Prussien, qui ne
coupe heureusement que son épaulette rouge « Tiens! cochon de Prussien I » riposte Cadet et d'un coup de fusil il tue net Tinsolent dragoner.
Un autre officier de dragons tombe mortellement atteint aux pieds d'un soldat du 13* de ligne, qui se baisse sur le blessé : « A boire, par pitié, un peu d'eau ! » râle l'Allemand, et, tirant de sa poche une montre en or, il la présente au soldat ; mais celui-ci la repousse, et, retirant le bidon qu'il porte en sautoir, il le met dans les mains de son ennemi.
Après avoir bu, l'officier donne alors au soldat un petit couteaunécessaire, en lui disant affectueusement : « Tiens, mon garçon, prends ceci : tu te souviendras de moi. »
Cependant les dragons de Brandebourg, après avoir traversé ces groupes de tirailleurs, font tête de colonne à gauche et, se croyant hors de danger, enfoncent dans le flanc de leurs chevaux les larges mollettes d'acier de leurs éperons. C'est avec une nouvelle ardeur qu'ils se précipitent sur l'infanterie du général de Cissey. Le 73* de ligne est leur principal objectif.
Cette infanterie est encore légèrement désorganisée par son élan etla magnifique charge à la baïonnette qu'elle vient de fournir. A la vue de cet ouragan de cavalerie qui accourt dans un nuage de poussière, la brigade de Goldberg, sans aucun commandement, par un prodige inouï d'initiative et de discipline, se pelotonne autour de ses aigles et se trouve instantanément formée en ligne, face à l'attaque, qu'elle attend de pied ferme, en refusant un peu sa droite.
Le 20 bataillon de chasseurs, le !•' de ligne et le bataillon du 43* imitent son exemple.
Ces carrés improvisés, faits de soldats de toutes armes, laissent tranquillement arriver les dragons royaux lancés à toute vitesse et réservent leur feu ; puis, ouvrant à une courte distance un tir des plus rapides, en reçoivent la charge par des salves envoyées de front, de revers et dont la dernière renverse, à bout portant, l'escadron de tête du régiment prussien. Cet escadron, foudroyé, s'abat d'un bloc aux pieds du 73* de ligne.
Le colonel von Auerswald, qui dirige la charge, est lui-même niortellement blessé. Un officier d'état-major, six officiers et un capi- Wne tombent mprts autour de lui.
Lélan de ses dragons est complètement rompu. Les deux autres escadrons ne peuvent arriver jusque sur nos baïonnettes et tournent "ï'ide, décimés par la fusillade, qui les poursuit d'une averse de plomb dans les reins des hommes et les croupes des chevaux.
Deux escadrons du régiment frère, le 2* régiment de dragons de la garde, à la vue de cette déroute, fondent ventre à terre et chargent à plusieurs reprises sur le 57* de ligne et le 20 bataillon de chasseurs : ils éprouvent le même sort. En quelques minutes hommes et chevaux roulent pêle-mêle sous le feu terrible des chassepots et nagent dans leur sang.
Quelques dragons du 2» régiment échappés au massacre tournent bride, quand, dans leur retraite, ils viennent à repasser au trot sous le feu du !•' bataillon du 43* de ligne, que son colonel, M. de Viville. dirige lui-même, le bras droit en écharpe, et se tenant auprès de son aigle, qui a reçu un obus et plusieurs balles. Ces malheureux Allemands restent tous sur le carreau. Pas un n*échappe.
Ce dernier engagement s'est effectué à deux kilomètres environ et sous les yeux du 98« de ligne; quelques tirailleurs de ce régiment, postés dans la ferme de Greyère, ont même forcé les deux escadrons du 4" cuirassiers de Westphalie, par un feu plutôt menaçant que dangereux, à faire un circuit dans leur mouvement en avant, comme dans leur mouvement de retraite.
Le colonel du 2* régiment de dragons de la garde, le comte Finck von Finclcenstein, qui s'est illustré pendant la guerre de 1866, tombe percé de coups dans cette sanglante mêlée. Ses blessures Tavaienl tellement défiguré que son cadavre ne fut reconnu et retrouvé que beaucoup plus tard; pendant longtemps on ignora ce qu'était devenu ce chef héroïque, qui s'était acquis tant de renommée par sa célèbre marche de nuit de Jicin au quartier général du prince royal de Prusse, la veille de la bataille de Kœniggrœtz-Sadowa.
Écrasés dans cette double charge poussée à fond, les débris de la brigade Brandebourg tournoient et s'enfuient dans la direction de Tronville, laissant le terrain jonché de cadavres.
Après s'être reformés derrière l'artillerie, les dragons royaux constatent que presque tous leurs chefs ont disparu.
D'après les documents officiels allemands, cette magnifique brigade de cavalerie fut à peu près anéantie.
Les pertes étaient surtout effroyables au !•' dragons de la garde. Le colonel von Auerswald, mortellement atteint, mourut de ses blessures ; un major et trois capitaines, dont le prince Henri VII de Reuss, étaient tués; neuf autres officiers, cent vingt-cinq cavaliers étaient hors de combat, ainsi que deux cent cinquante chevaux.
Il ne restait au régiment que six officiers, dont un major. Le 17 au matin, une centaine de cavaliers seulement répondirent à l'appel : on
Rèzonville (16 août 1870). — La brigade de dragons de la garde royale prussienne est repoussée, eo avant da ravin de Greyère par l'infanterie de la division de Cissey (4* corps).
ne put former qu'un seul escadron avec les trois escadrons qui avaient chargé la veille et laissé les deux tiers de leur monde en avant du ravin de Greyère.
La fleur de la noblesse prussienne servait dans cette fameuse brigade de Brandebourg, soit comme officiers, soit comme engagés volontaires pour la durée de la guerre.
A la suite de la bataille du 16 août, toute la haute société berlinoise fut en deuil. Un grand nombre de gentilhommes de haut rang avaient été abattus par les balles de nos braves petits fantassins. Citons, entre autres, le comte von Westarp, le comte Georges von
Gaiuiier Frères, kditkuhs.
Wesdelilen, le comte von Kleist, le prince Henri VII de Reuss, le baron VVitzleben.
Le médecin particulier du roi Guillaume avait perdu son fils et son beau-fils, tous deux officiers au !•' dragons de la garde.
— Dans ce double engagement contre Vinfanterie hessoise et les dragons royaux, Vinfanterie de notre 4* corps s'était couverte de gloire.
Le général de Ladmirault, enthousiasmé par la brillante conduite du 20' bataillon de chasseurs, arriva, aussitôt après la fin de la lutte, vers ce bataillon et lui adressa publiquement les éloges les plus flatteurs.
De son côté, le général de Cissey, passant sur le front de bandière du 1*^' de ligne, le félicita en entier, et, se faisant apporter Taigle, embrassa tout ému, dans une commune étreinte, le brave colonel Frémont et le drapeau de cet héroïque régiment, tout mutilé par les balles ennemies.
Cette journée coûtait cher au 4« corps.
Outre les pertes déjà citées de la brigade de Goldberg (57' et 73' de ligne) et du 13% la division de Cissey en avait subi de douloureuses.
Le !•' de ligne comptait seize officiers et environ quatre cents hommes hors de combat. Parmi les officiers tués, mentionnons : le capitaine Mathieu, le lieutenant Ménétrier, les sous-lieutenants Chaix, Gaudin et Jouchoux.
Le 6« de ligne avait été bien moins engagé que le régiment précédent et avait seulement perdu trois officiers blessés : le capitaine Dubois, le lieutenant Rothier, le sous-lieutenant de Saintignon ; deux soldats tués ; quinze sous-officiers et soldats blessés.
Le 20' bataillon de chasseurs à pied avait été particulièrement éprouvé. Trois officiers étaient tués : le capitaine de Bermont de Vaulx, le lieutenant Messelot, le sous-lieutenant Duverger ; deux autres officiers : les capitaines Clara, et des Garets étaient blessés; dix-huit sous-officiers ou chasseurs étaient tués et soixante blessés.
A l'exception du 13* de ligne, dont nous avons déjà donné les pertes, qui étaient des plus sensibles, la 2* division (général Grenier) du 4' corps avait bien moins soufl'ert que la 1" (général de Cissey).
Le 5' bataillon de chasseurs n'accusait qu'un officier contusionné: le capitaine Chédcville ; un caporal et cinq chasseurs tués; treize chasseurs blessés; un chasseur disparu.
Outre son brave colonel de Vivifie, blessé au bras droit, le 43« de ligne comptait quatre ofi'iciei's blessés : les capitaines Béchu, Brunet,
Cornillon, le sous-lieutenant Rochet, et cent quatre-vingts hommes de troupes tués, blessés ou disparus.
Les pertes de la brigade Pradier, qui était restée en réserve, étaient des plus insignifiantes. Au 64% on comptait seulement le souslieutenant Ratier, fortement contusionné ; trois hommes tués, dixhuit blessés et sept disparus. Au 98% deux soldats étaient tués et un disparu ; un officier et sept soldats blessés.
— Les progrès des Allemands avaient donc été arrêtés, et dune manière sanglante, en avant de Mars-la-Tour. Leur aile gauclie épuisée cédait peu à peu sur presque tous les points. Cependant notre succès de ce côté ne fut pas décisif, car, malgré ces désastres partiels et un mouvement de recul très prononcé, les Prussiens continuèrent d'occuper Vionville et par là de fermer la route de Verdun.
Un effort général de notre aile droite déciderait infailliblement la journée. On n'en fait rien. La préoccupation du commandant en chef est tout entière de ne pas se laisser menacer vers Metz ; le village de Vionville est laissé aux Prussiens à bout de forces, incapables de résister à une sérieuse offensive qui achèverait notre victoire.
Les ordres ne viennent malheureusement pas, et notre 4« corps ne peut pousser ses avantages, après la terrible leçon qu'il vient d'infliger aux troupes allemandes, qui rapprochent de trop près.
La gauche prussienne est, en résumé, enfoncée. C'est alors que pour dégager ou sauver cette gauche fort en danger, le général Voigts- Rhetz lance sa cavalerie sur notre flanc droit. La cavalerie du généra] Legrand et plusieurs autres régiments s'avancent de ce côté, et vers cinq heures du soir une grande mêlée de cavalerie, que nous raconterons dans le chapitre suivant, s'engage presque au même instan^ sur le plateau dTron, de l'autre côté du vallon où passe la route de Mars-la-Tour à Jarny.
— De son côté, et après avoir repoussé la charge des dragons royaux de la brigade de Brandebourg, notre infanterie avait repassé le ravin : les deux compagnies du 2» bataillon du 13* de ligne, rejoignent ce bataillon, qui reste toujours en première ligne h l'extrême droite, où il a encore à supporter le feu de l'armée ennemie.
Au moment où la brigade Wedell était descendue dans le grand ravin de Greyère pour monter à l'escalade du plateau de Bruville, les batteries du 4« corps établies sur la crête de ce plateau avaient, on se le rappelle, amené leurs avant-trains et s'étaient repliées un peu en arrière, sur la droite, pour laisser le champ libre à l'infanterie du général de Cissey, qui accourait au pas de course.
Mais bientôt ces batteries, qui, grâce à leur abri derrière rinfanterie, ont pu réapprovisionner leurs coffres, grâce aussi, il est vrai, à la présence d'esprit de leurs capitaines en second, lesquels sont allés chercher eux-mêmes les caissons de rechange, ces batteries, disonsnous, viennent reprendre leur ancienne position, et aident au mouvement en avant de notre infanterie. A cet effet, elles ont dû diriger leur th* sur les batteries ennemies et sur les dragons de la garde royale, (jui chargent notre infanterie dans le ravin, à cinquante mètres au plus en avant des pièces.
Jusqu'à cinq heures et demie, le feu de notre artillerie est des plus vifs. Nos mitrailleuses et la 5« batterie du 17* régiment couvrent de projectiles les bois situés devant nous et occupés par l'ennemi, tandis que celui-ci envoie quelques balles, dont une tue le cheval du lieutenant en premier de cette batterie, sans toucher la cavalerie, au moment de cette nouvelle mise en position.
Dans cette journée, la 5* batterie du !?• d'artillerie, qui avait tiré neuf cent quatre-vingt-un coups de canon, perd un officier tué, le lieutenant en second Morel, un homme tué et trois blessés. Six chevaux sont abattus par la fusillade ennemie.
Devant le tir bien dirigé de notre artillerie, l'ennemi n'ose plus tenter un seul retour offensif. A gauche du plateau de Bruvîlle, la garde impériale s'empare d'un bois où l'on distingue quelques uniformes sombres surmontés de casques à pointe, qui disparaissent bientôt au milieu des broussailles.
La nuit approche. Vers sept heures, une reconnaissance d'officiers ennemis à cheval apparaît tout à coup sur le flanc droit de notre position, mais bientôt ces audacieux Teutons sont mis en fuite et disparaissent au plus vite, devant la fusillade de quelques habiles tireurs de l'aile droite du 2» bataillon du 13' de ligne.
Au môme instant, un peloton de cavalerie allemande, s'étant avancé à la découverte sur le petit bois, situé au delà du grand ravin, est reçu à coups de fusil par le 2* bataillon du 98« de ligne, qui met une quinzaine de cavaliers hors de combat.
A partir de cinq heures et demie du soir, le feu d'artillerie, qui jusqu'alors était des plus nourris , s'est ralenti et les batteries allemandes se retirent peu à peu.
Nos batteries ne font plus contre elles qu'un feu lent et intermittent, à des distances croissantes, jusqu'à sept heures et demie. A cette heure, le colonel Soleille , commandant la réserve d'artillerie du 4<^ c^rps, arrive à la !!• batterie du 1" régiment (12 rayé) et lui donne Tordre,
ainsi qn'k la 5« du 15* et à la 9* du 8% de voir si l'on pourrait inquiéter ^ rassemblement de troupes allemandes, que l'on aperçoit se mourant au-dessus de Tronville, entre ce village et la route de Verdun, à ^ûviron deux mille trois cents mètres de distance.