CHAPITRE XXIII
Attaque de ntiit des Allemands.
Le prince Frédéric-Charles prépare une surprise de nuit. — La 6* division de cavalerie allemande est nppelée de Flavigny. — Marche de la brigade de Grùteret des houzarJs de Schinidt. — Les troupes du 6« corps au repos. — Canrobert et le 93» de ligne. — Le déjeuner d'un maréchal de France. — Reconnaissance du4« chasseurs à cheval sur Vionville. — Le5« chasseurs à cheval se porte en avant. — Position de nos troupes en avant de Rézon ville. — L'action recommence. — Le 5« chasseurs se replie. — Charge des houzards de Ziethen. — « Au drapeau I » — Formez le carré. — La charge arrive. — Un moment d'indécision. — « Ne tirez pas! » — Des trompettes des guides. — Les régiments de trompettes. — « Feu! » — HouzarJs rouges foudroyés ou embroches. —Le 5« chasseurs charge les houzards. — Fureur de nos soldats. — Charge du 16* houzards sur le 9*» de ligne. — Une ruse déloyale. — Mon du capitaine Briot du 94". — Le colonel von Schmidt est blessé. — Attaque du 9l«. — Le carré plein ou en colonne contre la cavalerie. -— Défense du drapeau du 91«. —Défense du 28» de ligne. — Retraite du 70" — Le capitaine Co omb d'Eco'.ay et quelques soldats du 9« de ligne protègent le général Bisson. — La cavalerie allemande essaye de surprendre le bataillon de chasseurs de la garJe. — « Tirez! Ce sont des Prussiens! » — Le général von Grùter, commandant les uhlans, est blessé mortellement. — Charge des houzards de Zieihen sur le !•' bataillon du 1" voltigeurs «<e la garde et les !•' et 2' bataillons du 4« voltigeurs — Le 2« voltigeurs achève la déroute de la cavalerie ennemie. —Retraite des Allemands au delà de Vionville.
Vers huit heures du soir, le prince Frédéric-Charles, qui s'obstine à tenter une surprise sur nos troupes, appelle à lui les deux bj-igades de la 6* division de cavalerie, qui ont pris position au sud-ouest de Flavigny.
Le « Prhîce-Rouge » a pour système, qu'avec les Français, la dernière heure du combat est la plus favorable, surtout quand une . attaque est faite à Timproviste. Cest une des habitudes de ce prince de masser, ainsi, à la fin d'une journée, une forte colonne de cavalerie et de tenter une poussée vigoureuse sur un point quelconque. En outre de l'échec que la 20* division prussienne a subi devant Rézonville, il a reçu l'avis que sa gauche ne peut pas sortir de sa position de Tronville pour prendre l'offensive. Craignant alors que l'armée française ne profite de cette réduction de l'ennemi à la défensive passive, pour prendre une offensive générale, il crée une diversion en demandant à sa cavalerie un nouveau sacrifice.
Chasseur à pied saxon.
Les deux brigades de la 6» division de cavalerie, grand-duc de Mecklembourg (14' brigade, général von Grûter : 6*» cuirassiers, 3* et 15* uhlans; — - 15* brigade, colonel von Schmidt : 3« et 6* houzards) ont quitté aussitôt les abords de Flavigny, et se dirigent vers Rézonville, renforcés de deux régiments divisionnaires, 9* et 12* dragons.
Le Prince-Rouge a laissé, en apparence, cesser la bataille pour donner à nos troupes une fausse sécurité.
Avec l'obscurité naissante, le feu commence à s'éteindre peu à peu sur toute la ligne de bataille. La nuit tombe déjà rapidement; la cavalerie allemande n'a plus, en quelque sorte, pour se guider vers les points d'attaque, que les éclairs des pièces et de la mousqueterie ennemies.
*** OARIflBR FrBRBS, BDITBUKS. ^3
43i FRANÇAIS ET ALLEMANDS
La 14* brigade (cuirassiers et ulilans) a pris sur la droite : quant aux houzards de la 15' brigade, ils s'avancent droit sur Rézonville, appuyés par les dragons.
Bientôt toute cette cavalerie dépasse la ligne de Tinfanterie et de l'artillerie prussiennes, et franchit les fossés de la route de Verdun.
Rien encore n*a signalé son approche aux régiments français dont on aperçoit à peine les masses sombres, à travers les lueurs incertaines du crépuscule.
— En avant de Rézonville, les troupes du 6' corps de la garde impériale, sont comme au repos, assoupies par terre de fatigue et d'énervement.
Il est près de huit heures du soir. A ce moment Canrobert apparaît seul, sans escorte et s'arrête devant le front du 93' de ligne. D3S officiers et de nombreux soldats d3 ce régiment le reconnaissent et se groupent autour de lui.
« Eh bien, mes pauvres enfants, leur dit le brave maréchal, avazvous eu le temps de manger la soupe ce matin? — Ah! oui, je t'en fiche, répondent les hommes, nous n'avons rien dans le ventre. »
Le maréchal tire alors d'une poche de sa tunique un morceau de aîn noir et dur comme de la pierre, enveloppé dans un morceau du journal le Gaulois et dit :
<c Moi non plus, voilà mon déjeuner, et je n*ai pas encore eu le temps d'y toucher. »
Cela fait plaisir aux soldats : on crie : « Vive le maréchal î vive Canrobert. »
« Eh bien! monsieur le maréchal, interrogent quelques officiers. Est-ce que ça va bien? — Il est dommage, répond Canrobert, que M. le maréchal Lebœuf (qui commandait le 3' corps) n'ait pas pu arriver plus tôt ; nous eussions eu une belle ^fifaire. » Et il quitte le 93' de ligne pour aller réconforter un autre régiment par ses paroles empreintes d'une si bienveillante sollicitude.
Un peu avant la tombée de la nuit, un peloton du 5* escadron du 4^ chasseurs do Fi-ance, lorsque le feu s'est ralenti des deux côtés, est envoyé en avant pour s'assurer si les Prussiens occupent toujours Vionville. Ces cavaliers reconnaissent bien vite la présence des Allemands dans ce village, et se replient, laissant sur le terrain le cadavre d'un de leurs maréchaux des logis.
Quelques instants après, au moment où la bataille parait à peu près terminée et où la cavalerie se replie pour aller camper, le colonel du Ferron du 4* chasseurs est envoyé en avant pour observer Vion-
ville. Le 1" escadron est déployé en tirailleurs, tournant le dos à la Voie romaine, face à ce village.
En même temps, un capitaine d'état-major vient dire au colonel de Séréville du 5* chasseurs, que le maréchal lui fait donner Tordre de charger sur-le-champ, toutefois cet officier ne peut donner aucune indication précise.
Le 5* chasseurs se porte alors vers la gauche, de manière à passer entre la route, le long de laquelle sont couchés les zouaves de |a garde, et la brigade Colin établie sur deux lignes perpendiculaires à la route : le 93* en première ligne, le 94* en second.
A gauche se trouvent le 91* de ligne, quelques fractions du 9* de ligne et la brigade de Chanaleilles (28* et 70 de ligne) ; en arrière et^ encore plus à gauche, sont en position les chasseurs à pied de la garde, le !•' bataillon du !•' voltigeurs ainsi que les !•' et 2« bataillons du 4* voltigeurs.
Le colonel de Séréville, du 5* chasseurs à cheval, croit tellement qu'il va charger en avant du 93« de ligne, qu'il fait prévenir ce régiment, afin de ne pas avoir à souffrir de son feu.
A huit heures du soir, l'action semble finie : le canon prussien parait s'éloigner dans la direction de Verdun. Le nôtre gronde encore du côté de Rézonville, mais avec moins de fréquence.
On fait relever les lignes de tirailleurs, qui sont restées plusieurs heures couchées par terre, et, après avoir laissé une arrière-garde pour observer les débouchés des ravins, les troupes se rangent à quelques pas de là, tout près de Rézonville, où les blessés affluent.
Tout n'est pas terminé pourtant. Le jour va finiô quand, tout à coup, on entend une violente fusillade qu'accompagne le bruit sourd et prolongé du canon, dans la direction du sud-ouest
L'action reprend subitement : le feu de l'artillerie ennemie, qui s'est ralenti un instant, redouble de vigueur et d'intensité; une fusillade plus vive encore se môle au grondement de la canonnade; bien loin, on voit soudain apparaître, succédant à cet oragau de fer et de mitraille, un tourbillon de cavalerie prussienne.
Voici, en effet, ce qui est arrivé. Le colonel de Séréville en accomplissant sa reconnaissance avec le 5« chasseurs, a aperçu, quand il est arrivé au bout des pentes dominant Vionville de grosses colonnes d'infanterie prussienne, qui montent vers Rézonville, précédées par un rideau de tirailleurs. Le colonel de Séréville, ne voulant pas charger seul cette infanterie non encore entamée, se replie un peu en arrière afin d'attendre la brigade de dragons du général Bachelier
qui a suivi son mouvement et permettre ainsi au 93* de ligne de jeter, par des feux à courte portée, quelque désordre dans les rangs ennemis. Ce dernier régiment est prévenu que Tinfanterie prussienne va l'attaquer; on lui recommande d'attendre pour ne tirer qu'à coup sûr.
Vaine recommandation! Quelques coups de feu retentissent aussitôt et la fusillade, à laquelle les Prussiens répondent, devient bientôt générale.
La deuxième ligne française, sans s'inquiéter de la première ni du 5« chasseurs à cheval, ouvre également un feu violent et une torie batterie prussienne établie au sud de Vionville et dont Tobscurité a, depuis peu arrêté le feu, profite du désordre, qu^elle devine aisément, pour couvrir de nouveau le plateau de ses projectiles.
Le 5* chasseur à cheval se trouve donc pris dans un tourbillon d'obus et de balles aussi bien françaises que prussiennes. Par un hasard miraculeux, aucun chasseur n'est atteint : deux chevaux seulement sont blesses. Le régiment se retire lentement et en bon ordre, faisant exécuter, pour se faire reconnaître, diverses sonneries françaises; il s'arrête un peu avant Rézonville, après avoir rallié les dragons de la brigade Bachelier.
— En même temjps, le colonel von Schmidt, qui e^t arrivé avec sa brigade de houzards au nord de la route de Verdun, aperçoit tout ce désordre et tente d'en profiter. Faisant ouvrir un passage au travers de l'infanterie prussienne, il lance ses cavaliers sur une masse, que l'obscurité permet, à peine, de distinguer encore.
Les houzards de Ziethen, qui portent le costume préféré du prince Frédéric-Charles : attila (dolman) écarlate à tresses blanches et culotte noire à hongroises blanches, tiennent la tête de la charge.
Les tirailleurs du 93* de ligne ont aussitôt signalé ce grand mouvement de cavalerie ennemie sur le front de leur régiment et un peloton du 5* chasseurs à cheval, qui vient de se replier, a été immédiatement lancé en avant en reconnaissance, dans cette direction, par le général Becquet de Sonnay, commandant la !'• brigade de la division Lafont de Villiers.
Malheureusement, au lieu de renfoncer les tirailleurs du 93*, embusqués dans les fossés ou derrière les arbres de la route de Verdun, les officiers supérieurs les rappellent par la sonnerie : « Au drapeau! » et font former un vaste carré.
A peine ce carré est-il formé, qu'on aperçoit, en avant de la première face, une masse de cavaliers rouges et blancs, qui montent la côte au galop vers le 93% et bientôt en entend les cris répétés de :
« Vive Tempereurl Vive la France! » qui paraissent sortir de cette masse de cavaliers.
C'est le peloton du 5* chasseurs, qui, étant allé à la découverte du côté de la cavalerie allemande (le général Becquet de Sonnay a du reste prévenu le 93* de cette reconnaissance) et s' étant cassé le nez sur le régiment des houzards de Ziethen, revient à toute bride, pour rendre compte des mouvements préparatoires d'attaque de la cavalerie ennemie. Mais les houzards allemands poussent la charge derrière nos chasseurs et galopent sur les talons de ces derniers, s'en servant ainsi de paravent pour arriver jusque sur nos lignes.
Cependant les chasseurs, qui ont aperçu le 93® de lignes, en train de prendre de son côté des dispositions contre la cavalerie et qui craignent d'être victimes d'une méprise comme il s'en est déjà produit deux dans la journée (celle du 91* de ligne fusillant le 9® bataillon de chasseurs et celle du 3* dragons chargeant les lanciers de la garde) crient tant qu'ils peuvent : « Vive la France! Vive l'Empereur! » pour se faire reconnaître.
Comme le matin, vis-à-vis de la brigade von Bredow, il y a discussion dans le carré du 93* : « Ne tirez pas I crient les uns (ceux qui n'aperçoivent que les chasseurs), ce sont des Français !
— Ce soit des Prussiens I » répliquent énergiquement les autres, qui, placés un peu obliquement, par rapport à l'axe de le colonne prussienne, voient déjà les cUtilas écartâtes.
Le sous-lieutenant Coumès crie de toutes ses forces : « Ce sont des houzards prussiens, nous n'avons plus de hussards rouges en France ! » Un sergent-major du 94' de ligne, riposte aussitôt : « Mais non, mon lieutenant, ce sont des trompettes des guides ! »
« Bougre de malin ! dit alors de sa voix de tonnerre en ôtant sa pipe en bouche, le général Becquet de Sonnay (qui se tient au centre du carré), est-ce que tu as vu -des régiments de trompettes dans ton village? »
Cependant, toute cette cavalerie n'est plus qu'à quelques pas du carré. Sur la droite de celui-ci, passent comme l'éclair, les chasseurs du 5» régiment, puis, presque aussitôt, les soldats du 93* voient sur leurs baïonnettes un gros de cavaliers hurlant : « Hourra! Hourra i » les officiers, le sabre haut et dressés sur leurs étriers !
Deux ou trois décharges ont lieu et font crouler sur la face du du carré, une vingtaine d'hommes et de chevaux, qui, dans leur chute, écrasent ou assomment quelques-uns de nos soldats.
C'est chose curieuse à voir, que les mouvements, faits, pour se
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retenir, par les cavaliers allemands projetés, en vertu de la vitesse acquise, en avant de leurs chevaux tués. Ils ressemblent à des écuyers de cirque exécutant des tourniquets ou rotations des bras.
Bref, le choc est des plus rudes : les cavaliers prussiens ont chargé à fond, comme des fous, et tel un peloton de jockeys de steeple, qui se jetterait à toute vitesse sur une tribune.
Dans cette rencontre, le commandant Paon du 3« bataillon est bousculé par un houzard de Ziethen, dont la pointe du sabre reste engagée dans la coquille de son sabre d'offlcier supérieur.
Il faut dire que la plupart des cavaliers prussiens se sont jetés d'instinct en quelque sorte, en voyant la première face du carré hérissée de baïonnettes, sur les faces latérales qui ne peuvent tirer, non plus que la quatrième face, et évitent ainsi le feu de nos soldats; quelquesuns, toutefois, vont s'échouer sur trois pelotons du 5« chasseurs à cheval, qui servent de soutien au peloton envoyé en reconnaissance et se tiennent abrités derrière la ligne du 93% pour recueillir cette reconnaissance ou la renforcer au moment voulu. Ces pelotons voyant arriver ces houzards rouges un peu désorganisés et entraînés par leurs chevaux emballés, leur barrent le passage, les entourent et tombent sur leur masse, ainsi cernée, à coup de sabre redoublés.
C'est ce qui explique, qu'en se rapportant en arrière, la bataille finie, vers la Voie romaine, le 93« trouva, gisant sur le terrain, bon nombre de houzards rouges, la plupart fortement entaillés au visage.
Beaucoup de ces cavaliers étaient attachés sur leurs chevaux par de petits courroies avec boucles partant de la selle, àj travers la schabraque et prenant la jambe.
Devant la face du carré du 93% où s'était brisée la tète de colonne des houzards de Ziethen, il y avait un amoncellement d'hommes et de chevaux : quelques-uns de ces cavaliers avaient été cloues en terre, à coups de baïonnette, par nos fantassins. Mais, nos soldats étaient bien excusables; ils avaient entendu d'abord les cris de : «Vive l'empereur 1 Vive la France! » presqu'en même même temps accompagnés de ceux de « bourrai hourra! » et, n'ayant aperçu et surtout vu arriver sur eux, que la masse rouge de cavaliers allemands, ils croyaient que c^s cris différents étaient sortis de cette même masse.
« Ce sont des traîtres, disaient-ils, pas de quartier! »
En un mot, ils étaient exapérés contre des ennemis qu'ils pro« clamaient hautement déloyaux. Le sous-lieutenant Coumès dut enjoindre formellement à un vieux sergent de sa compagnie, un brisquard à trois poils, de respecter et de sauvegarder môme la vie de
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f deux houzards rouges, dont une tronip3(té, qui s'étaient abattus à ses
pieds et qu'il n'avait eu que la peine de relever.
Ce sous-offlcier venait en effet de dire et presque à haute voix, — si bien que son chef l'avait entendu — « Attends un peu, que je vais leur régler leur affaire à ces cochons-là : ils ne pourront plus crier : Vive la France! Vive l'Empereur ! » et il s'apprêtait à leur casser la tête d'un coup de crosse.
— Refoulée par l'énergique réception du93« de ligne, la masse des houzards rouges se jette sur la gauche et tombe au milieu des zouaves de la garde, qui la reçoivent à grands coups de baïonnette.
En môme temps le second ré.î?îment de la brigade von Schmidt, le 16' houzards, est arrivé sur le 94' d ) ligne placé en seconde ligne.
Les dolmans bleu du ciel de ces cavaliers les font, pendant quelques instants, prendre pour des chasseurs d'Afrique, d'autant plus que quelques-uns d'entre eux crient : « Viv^ la France I » en bon français: aussi les laisse- t-on approcher de très près.
Tout à coup et un signal donné, ces houzards poussent de frénétiques hourras et chargent à fond. Une vive fusillade, partant de tous côtés, répond à leurs cris, mais produit une panique des plus fâcheuses : les zouaves de la garde et le 70' de ligne, qui sont en avant, se croyant attaqués, tirent sur le 94». il y a là un moment de trouble et de confusion qui pourrait avoir les suites les plus fâcheuses, si la sonnerie de: « Cessez le feu! « répétée sur toute la ligne, ne venait immédiatement rétablir le calme et le sang-froid.
Au milieu de cette épouvantable bagarre, le brave et digne capitaine Briot, qui, souffrant d'une entorse, a déployé une énergie surhumaine pour marcher jusqu'à ce jour, est frappé à l'épaule d'une balle française et reçoit d'un houzard prussien un horrible coup de sabre, qui lui traverse la poitrine de part en part : ce malheureux officier meurt le lendemain matin, en proie à d'atroces douleurs.
— Dans les hasards de cette charge au milieu de l'obscurité, de
/ nombreux houzards et des uhlans de la brigade von Grûter s'abattent
sur le 91' de ligne qui, à ce même instant, se retirait sur l'emplacement
' Çui lui avait été assigné pour passer la nuit, et le chargent dans tous
les sens.
Faisant face partout, ce brave régiment, par un feu à bout portant €^bien ajusté, met cette cavalerie en désordre.
Le colonel von Schmidt, qui commande ces nombreux escadrons ^st blessé. Une vingtaine de prisonniers restent entre les mains du ^^' do ligne.
FANFRCAIS ET ALLEMANDS
Le 1" bataillon de ce régiment, commandant de Hay-Durand, parvient à se former en carré régulier et par sa bonne contenance en impose à cette nuée de cavaliers qui tourblUonnent autour de lui. Ce bataillon rejoint dans cet ordre la position qui lui est assignée et sans perdre un seul homme.
Le 2* bataillon, commandant Gaz, formé en carré plein ou en colonne contre la cavalerie*, ne peut parvenir, malgré une fusillade très vive, à empêcher quelques cavaliers d'entrer dans ses rangs. Il se passe alors un épisode des plus émouvants.
Le drapeau du 91% enveloppé un moment par des uhlans court les plus grands dangers, mais est intrépidement défendu. Un uhlan, en passant, a déjà touché l'aigle du drapeau avec sa lance ! il est aussitôt massacré à coup de baïonnette; un second Prussien s'élance à son tour pour enlever ce trophée, le saisit et essaye de Tarrccher des mains de son porte-drapeau, le sous-lieutenant Vial. Ce brave officier, fort heureusement, le tue raide d'un coup de revolver. A ses côtés, le sergent Grenier et le caporal-sapeur Lebrun se distinguent particulièrement dans la défense du drapeau du 91« de ligne.
— Le 28' de ligne a également eu à supporter le choc des cavaliers allemands.
1. En effet, une troupe an eolonDe, c'est-à-dire en ordre de marche, qai brusquement afiaibUe par la CATalerie, n'avait pas le temps de former le carré (formation essentiene à un centre vide) formait la eotonnâ contre la cavalerie.
Nos aoareaux rêf^lements de manœuvre ont maintena cette formation plus fa die à exécuter inataatanément et, pour ain>«i dire, sans quitter Tordre en colonne, ou plutôt sans avoir besoin de se déployer, par de simples rabattements à droite et à gauche des extrémités des ailes de chaque' subdivision d:e la colonne.
Bataillon en marche en colonne par peloton.
Colonne contre la cavalerie.
Les subdivisions du baUillon ayant serré sur la tête, les files des extrémités touchant les espaces, et la 6* subdivision ayant fait demi-tour.
En obserTAtion.
Ce régiment, qui était au repos perpendiculairement à la route de Verdun, à gauche et en avant de Rézonville, a vu tout à coup un corps de houzards prussiens venir se former, subitement, en colonne, à cinq ou six cents mètres de son front.
Un peu d'hésitation se produit alors : quelques hommes du 286 commencent à plier, mais ils sont aussitôt ramenés par leurs officiers et la ligne est reformée en un clin d*œil.
Il commence à faire nuit et Ton pense tout d%bord que ces cavaliers, dont on ne distingue pas très bien les uniformes, ne sont autres que des chasseurs ou des hussards français, qui ont traversé les intervalles du 28* peu auparavant, et qui sont, sans doute, rentrés par un
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autre côté; mais après trois vigoureux hourras poussés par toute cette cavalerie, toute hésitation disparaît et rennemi est reçu par un feu formidable, qui creuse de larges brèches dans ses rang.
La tête de colonne des houzards est coupée par la fusillade du 28'. L'escadron qui la compose, ne pouvant revenir sur ses pas, tourne le carré sur sa droite, et le charge par derrière en criant, en très bon français : « Vive la France! Vive l'empereur I »
Une mêlée générale s'engage sur ce point et aucun de ces houzards, entourés d'un cercle d'acier, ne peut s'échapper. C'est là que sont blessés le capitaine Bartoli et un certain nombre de sous-officiers et de soldats. Là aussi se distinguent les capitaines Baldacci, Saint- Amand; le lieutenant Baugé; l'adjudant sous-officier Maillot; le sergent-major Colombani; les sergents Blanchard, Bredin, Baret, Brendlé, Hippolyte, Valentini; le sapeur Castaing; les soldats Péraud, Marlot et Butet.
« Vous en avez jeté plus de cent cinquante par terre I » répétèrent quelque temps après aux officiers du 28* de ligne, les officiers de la brigade de cuirassiers du duc de Grammont-Lesparre (?• et lO» régiments), qui avaient vu, à peu de distance, cet épisode brillant et rapide de la bataille.
— Ces charges impétueuses de la cavalerie allemande ont produit un certain désordre sur cette partie du champ de bataille. Plusieurs de nos régiments sont un instant inquiets et hésitants.
Le 70* de ligne est forcé de céder du terrain et va se poster à environ cinq cents mètres en arrière, pour s appuyer aux troupes en posi-» tion, à hauteur de Rézonville.
Ce mouvement ne peut s'opérer sans entraîner un certain désordre; toutefois, la grande majorité des hommes se rallie à hauteur de ce village : les bataillons sont promptement reformés. Le 70* de ligne se porte en avant de nouveau et y demeure jusqu'au moment, où Tordre est donné d'aller occuper les campements désignés pour la nuit.
— Le 9* de ligne, qui est resté en réserve, vu les pertes sérieuses qu'il a subies dans son attaque sur Vionville, a également été chargé par la cavalerie allemande. Le général Bisson ordonne le feu et fait ensuite battre en retraite.
Dans ce mouvement, que l'obscurité rend difficile, ce général reste isolé et pourrait être enlevé par quelques cavaliers audacieux, sans le secours énergique du capitaine Colomb d'Ecotay. Cet officier saisit un fusil, rallie avec l'aide de quelques officiers une vingtaine de soldats du 2* bataillon du 9" de ligne, riposte aux Allemands et fait
ainsi escorte au général Bisson, jusqu'à ce qu'il n'y ait plus rien à craindre ni du feu, ni des charges de l'ennemi.
Après leur tentative infructueuse sur les régiments de notre & corps, les houzards allemands de la 14" brigade et les uhlans du général von Grûter obliquent sur leur droite et se dirigent, bride abattue, sur Ventrée du ravin de Gorze, espérant être plus heureux sur ce point *. ,
A ce moment la canonnade est éteinte : un groupe d'infanterie formé en grande partie de voltigeurs, de zouaves et de chasseurs à pied de la garde, auxquels se sont joints quelques soldats de la ligne, se trouve réuni au sud du bois des Ognons sur la pente du ravin de Gorze.
Dans le but de parer à une attaque de nuit et de veiller à sa sécurité, le général Garnier, commandant la 2* brigade de la division des voltigeurs de la garde, a pris la direction de ces troupes qui, formées en carré, avec un feu de bivouac au centre, sont couchées et reposent sous la garde de quelques groupes placés en avant de chaque face. Quelques hommes se sont détachés pour aller chercher de Teau dans le voisinage.
Vers huit heures, les vedettes placées face à Touest entendent une troupe de cavalerie s'élevant du fond du ravin vers le champ de bataille.
Interpellée avec une certaine hésitation, car, à la lueur de la lune, cette troupe est prise pour des lanciers de la garde en reconnaissance, le chef de ces cavaliers répond au : « Qui vive? » par le mot : « France I » prononcé d'une voix très ferme, très nette et sans aucun accent.
Des blessés et des isolés qui se trouvent dans le bois voisin crient alors à leurs camarades : « Tirez ! tirez I Ce sont des Prussiens ! »
Les Allemands, se voyant découverts, se lancent à l'attaque : le commandement de : « Chargez! » se fait alors entendre avec cette intonation grêle et saccadée des officiers de cavalerie prussienne, les escadrons de uhlans prennent la charge à environ cinq cents mètres du carré.
Entre temps, le général Garnier fait lever les hommes et leur recommande de ne tirer que par rangs successifs et à son commandement.
A l'arrivée de la charge, à près de quatre-vingts mètres, la première salve démolit le premier peloton, puis les échelons successifs de uhlans sont à leur tour accueillis et repoussés par des feux d'ensemble exécutés, avec calme, par ces vieux troupiers.
Entre deux salves, un voltigeur, se glisse jusqu'au premier cavalier tué à vingt mètres environ du carré et revient bientôt rapportant sa lance à la flamme noire et blanche, ainsi que son schapska. Ce double trophée tire nos soldats d'anxiété et leur prouve que leurs balles ont été à l'adresse de Tennemi et non à celle de frères d'armes. On s'explique jusque-là l'anxiété de nos soldats, si l'on se rappelle que dans la journée, et sur ce môme point, des chasseurs à pied de la garde, qu'à travers bois on prenait pour des Allemands avaient été fusillés par nos troupes.
Dans cette attaque, le général von Grûter, commandant la 14* brigade de uhlans> est très grièvement attelât et quelques semaines plus tard succombait à ses blessures.
— A huit heures moins le quart, le !•' bataillon du 1" voltigeurs, ainsi que les !•' et 2* bataillons du 4« voltigeurs étaient, on se le rappelle, arrivés en arrière de la crête, où était établie pendant la journée, la grande batterie prussienne, et s'étaient arrêtés à une distance de trois cents mètres environ.
Le général Brinoourt, commandant la 1" brigade de la division Deligny, envoie alors au colonel Dumont, du 1" voltigeurs, Tordre de se porter plus en avant. Mais celui-ci fait répondre qu'il est très bien placé, qu'il reste où il se trouve, et que, d'ailleurs, son chef peut venir s'assurer par lui-même de l'excellence de sa position.
Vers huit heures, des troupes de ligne placées en avant, principalement du 51« régiment d'infanterie se replient et arrivent en désordre sur les voltigeurs, annonçant qu'ils sont poursuivis par des forces nombreuses de cavalerie ennemie.
Le colonel Dumont envoie alors le capitaine Carrère, qui est monté, reconnaître ce qui se passe en avant. Bientôt cet officier revient et rend compte à son chef qu'en effet deux colonnes de cavalerie ennemie, fortes d'à peu près deux cent cinquante hommes chacune et formées en grande majorité de houzards rouges et bleus de ciel, s'approchent de nos positions, lentement et avec prudence, pour voir si ces hauteurs, clefs de la position, ont été conservées par nos troupes.
Le colonel Dumont fait former le !•' bataillon en carré sur trois faces, fait rassembler, autant que possible, les soldats d'infanterie de ligne, qui battent en retraite et les place sur la quatrième face de ce carré.
Les voltigeurs mettent alors le genou en terre et attendent la cavalerie ennemie. Celle-ci arrive sur la droite et est reçue, comme on Ta déjà vu, par les zouaves de la garde ; rétrogradant aussitôt, elle arrive
sur le !•» voltigeurs avec précaution, mais ayant entendu hennir un cheval (celui du capitaine d'état-major Hulin, aide de camp du général Deligny), elle appuie encore à droite et se trouve prise entre le feu du !•' bataillon du !•' voltigeurs et les !•' et 2« bataillons du 4* voltigeurs placés, à cent mètres en avant, et à la gauche du !•' régiment de l'arme.
Le colonel Dumont fait commencer le feu à son commandement, lorsque les houzards allemands arrivent sur la crête et s'enlèvent sur le sommet en noires silhouettes, à environ trois cents mètres de distance.
Pas un seul cavalier ennemi ne peut arriver jusqu'à nos voltigeurs. Les hommes d'une seule face n'ont brûlé que de une à trois cartouches.
Les deux bataillons du 4» voltigeurs ont croisé leur feu avec le bataillon du colonel Dumont.
De même que le capitaine Carrère pour le !•' voltigeurs, le capitaine Vincent, du 4* voltigeurs, à la tête d'une section, s'est avancé pour reconnaître cette troupe, et a constaté qu'on a affaire à la cavalerie ennemie.
Aussi^ au commandement du capitaine Salles, qui remplace le commandant Chazotte, du 1" bataillon, grièvement blessé, le feu est repris à volonté.
En quelques instants la charge de la cavalerie allemande a été repoussée et les houzards filent par la droite, où le 2* voltigeurs les achève et les ramasse au passage.
— Ce retour offensif de la cavalerie allemande, le dernier effort impuissant du Prince-Rouge, a été de peu de durée ; peu à peu les détonations cessent de toutes parts, pour faire bientôt place à un silence relatif, interrompu par des clameurs lointaines, quelques coups de feu isolés ou les cris déchirants des blessés.
Assaillis de tous côtés, et à bout portant, par une fusillade des plus meurtrières, houzards et uhlans regagnent en toute hâte leur première position de Flavigny ; les ténèbres, qui enveloppent le champ de carnage, paralysent enfin les combattants.
Cette charge désespérée, dont le but devait surtout donner aux troupes prussiennes harassées, couchant sur leurs positions, l'impression qu'elles étaient victorieuses, n'eut pas de résultats appréciables. Certaines fractions se heurtèrent à des obstacles de terrain ou à des troupes amies.
Il n'y eut guère que la 15* brigade de houzards du colonel von Schmidt, qui en vint aux coups de sabre contre des groupes d'infante-
rie. Les chevaux allemands, sellés depuis deux heures du matin, n'avaient ni bu ni mangé de la journée et certains régiments ennemis ne prirent leur bivouac qu'après minuit.