‹ Français & Allemands (volume 2)Chapitre 31 sur 59 · CHAPITRE XXIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIV

La nuit de la bataille.

Fin de la bataille. — Le silence. — L'ennemi est repoussé sur tous les points. — Une nuit glaciale. — La recherche des blessés. — Les bivouacs. — Sonneries aux perdus. — Le refrain du 4t« de ligne. — Les avant-postes ennemis. — Pas de feux. — Bivouacs de la garde. — Reconnaissance des voltigeurs. — La 6« compagnie du 3« bataillon du !•' voltigeurs en grand'garde au ravin de Gorze. — Une lugubre trouvaill?. — Un ruisseau de sang. — Les morts débout.

— Un horrible spectacle. — Bivouacs de la cavalerie de la garde. — A Tabreuvoir. — Bivouac du général Bourbaki. — L'officier de houzards rouges pri- 5:onnier. — Sur la paille. — Bivouacs du 6» corps. — Les divisions Tixier et Lafont de Villiers. — Reconnaissance sur Vionville. — Prisonniers prussiens au bivouac. — Insouciance de nos soldats. — A la belle étoile. — La division Levassor-Sorval en avant de Rézonville. — Le 2« voltigeurs de la garde est acclamé. — Bivouac du 2« escadron du 2» chasseurs à cheval. — Le 2« corps. — Belle conduite de son artillerie. — La route de Verdun est ouverte. — Bivouacs de la cavalerie du 2« corps. — Un ancien adjudant du 3« lanciers. — Bivouacs de la brigade Lapasset. — M"»» Renouard. — Une triste recherche. — Bivouacs de la division de Forton. — Les 3« et 4« corps se replient en partie. — Fureur et indignation des officiers et des soldats. — Le ravin de Gréyere. — Les cadavres allemands- — Une section fauchée par la mitraille. — De sanglants sillons. — État moral de l'armée française, le 16 août au soir. — Évacuation des blessés.

— Patriotisme des Messins. — Appel du gouverneur de Metz. — Arrivée des blessés de Rézonville. — Un navrant cortège. — Courage et abnégation des femmes de Metz.

Cette charge désespérée de la cavalerie allemande, en avant de Rézonville, a été le dernier épisode de la sanglante tragédie qui se déroule depuis le matin.

L'indécision qui ne cesse de régner dans le commandement supérieur et la chute du jour viennent mettre un terme aux efforts de nos valeureux soldats.

Partout la canonnade diminue d'intensité. Aux reflets rougeâtres du soleil couchant ont bientôt succédé les ténèbres de la nuit.

Le feu s'éteint peu à peu; çà et là, encore un coup de canon isolé,

€t enfin silence complet... Amis et ennemis, harassés de fatigue, s'endorment à quelques pas les uns des autreà; quelque balle perdue, envoyée par une sentinelle effarée, traverse encore Tespace de temps en temps, en sifflant, et c'est tout...

Partout Tennemi est repoussé et a pu seulement conserver à grand'peine ses positions extrêmes. De tous côtés, les troupes allemandes : infanterie, cavalerie, artillerie, laissant par monceaux, sur la lice, morts et blessés, se sont repliées en arrière de Mars-la-Tour, de Vionville et dans les bois de Gorze.

Il est près de dix heures du soir quand l'action a cessé sur tous les points. Depuis neuf heures et demie du matin, les nuages de fumée, qui enveloppaient les combattants, ne s'étaient pas encore éclaircis.

Un profond silence s'étend alors sur ce large plateau, où depuis douze heures s'entre tuaient trois cent mille hommes, où crépitait une épouvantable fusillade, où tonnaient douze cents pièces de canon et où la mort avait fait une si riche moisson.

Une nuit froide succède à cette brûlante journée d'été, et, après des efforts presque surhumains, les combattants vont pouvoir prendre quelques instants de repos dans leurs bivouacs.

La nuit s'est épandue sur ce vaste plateau de Gravelotte, mais de sombres rumeurs en troublent le silence solennel : il semble qu'une plainte immense monte vers le ciel, la plainte de plus de trente mille hommes, qui dorment là, rigides.

•Comme nos vaillantes troupes ont gardé leurs positions, nous avons la suprême consolation de relever nos morts et nos blessés. De distance en distance, on voit des ombres qui glissent enjambant les cadavres amoncelés; de tous côtés, les médecins et les ambulanciers ramassent les blessés, à la clarté blafarde de la lune.

Un je ne sais quoi d'amer et de lugubre oppresse les cœurs les mieux trempés. C'est l'inexprimable imposance de ce terrible recueillement succédant, tout d'un coup, au plus formidable vacarme.

Les troupes bivouaquent sur les emplacements mômes où elles se trouvaient à la fin de la bataille.

Une fois les fusils mis en faisceaux, les chevaux attachés au piquet, les canons parqués et disposés en batterie et les feux allumés, on re.spire enfin. Des l'aube, officiers et soldats sont restés en haleine, sous le feu, et à jeun.

Les chercheurs de provisions se répandent dans les fermes et les hameaux du voisinage; toutes les maisons, transformées d'urgence en salles d'ambulance, sont remplies de blessés gémissants I C'est là le

côté douloureux qui se présente, mais adouci cependant, quand, maître du cliamp de bataille, on peut retrouver les siens et les soigner. Nous avons cette grande consolation à Rézonville.

Les pourvoyeurs ne rapportent rien ^i fait de provisions; il taut se contenter d'un rogaton de biscuit et de quelques pommes de terre déterrées, çà et là, dans les champs.

A l'horizon, ni illuminations de campements prussiens, ni bruit de patrouilles! On ne voit que le rayonnement des flammes qui dévorent les hameaux de Flavigny, de Saint-Marcel et le village de Vionville; on n'entend qu'un bourdonnement de pleurs dans les arbres, de voix d'infirmiers à la glane et de brancardiers égarés.

Sur divers points éclatent, par instants, les sonneries des clairons français sonnant aux perdus, en jouant le refrain des régiments.

Par-dessus tous ces refrains, perce, par sa note vibrante et lugubre, celui du 41* de ligne :

Oti m'assassine I On m^assassine !

Je m'tnoque pas mal de ça ! »

Souvenir d'un combat des premières campagnes d'Afrique, où ce régiment avait été décimé et massacré en partie par les Arabes d'Abdel-Kader.

La nuit s'écoule péniblement; les hommes, enveloppés dans leurs capotes ou roulés dans leurs manteaux, essayent de se livrer au repos, la tète appuyée sur le havresac, ayant pour dais la voûte du ciel étoile; les fchevaux se sont affalés par terre, sous le collier ou sous la selle, affamés lorsqu'ils auraient mérité triple ration d'avoine.

Mais, après les émotions d'une journée aussi agitée, il est difficile de trouver le sommeil, surtout en face d'un ennemi entreprenant et quand la prudence commande de ne pas chercher même les jouissances des feux de bivouac, pour ne pas déceler sa présence et servir de point de mire.

Aussi, l'humidité des bois, le froid, le manque de vivres, la crainte d'être attaqués, tiennent nos soldats éveillés pour la plupart, malgré leur fatigue.

La ligne des avant-postes prussiens, formant un vaste arc de cercle, s'étend du bois des Ognons au bois de Tronville. Au lever de la lune, la cavalerie de l'aile gauche ennemie prolonge la chaîne des grands'gardes, jusqu'à la petite rivière de TYron.

-•V'^^-^dMi

La charge!

— Chaque corps de notre armée s établit au bivouac, là même où il se trouve.

Garde impériale. — La division Picard (zouaves et grenadiers) se forme et vient se masser, chaque régiment en colonne par division, en avant de Rézonville. Ces vaillants bataillons, réunis avec ordre et cohésion, quoique épuisés de fatigue, offrent une masse solide sur laquelle on peut fonder de grandes espérances.

Une partie du bataillon des chasseurs de la garde campe sur remplacement occupé le matin et l'autre bivouaque sur le terrain même du champ de bataille.

Oarnibr Frbrbs, liDlTKCnS.

Les bataillons de la division Deligny (voltigeurs de la garde) se replient un peu en arrière du grand ravin de Rézonville, pour bivouaquer.

Le 3* bataillon du 1*' voltigeurs se trouve à ce moment tout à fait en avant et près de la crête où était installée pendant toute la journée une forte batteria prussienne, qui s'était retirée au plus vite, lors du mouvement olTensif de nos voltigeurs, vers la fin de la journée.

Le colonel Dumont fait alors reconnaître l'emplacement de cette batterie par des patrouilles d'officiers et de voltigeurs choisis et déterminés. Sur le terrain on trouve des caissons brisés, des roues et des affûts fracassés; on ramène des blessés ennemis et môme des prisonniers valides, qui ont été surpris, au moment où ils essayaient de se dissimuler sous bois. Au retour, chaque voltigeur rapporte un casque à pointe au bout de son chassepot et un fusil à aiguille en bandoulière.

Vers dix heures du soir, ce 3* bataillon est reporté tout à fait en arrière, à la garde de la batterie de mitrailleuses de la division Montaudon, établie dans le bois des Ognons. Le bataillon de voltigeurs prend position à côté de cette batterie.

La 6« compagnie, que commande le sous-lieutenant Dubois, est envoyée en grand'garde dans le ravin de Gorze. En le traversant, cette compagnie reçoit une grêle de balles, qui ne touchent personne : on n'a pas entendu la moindre détonation. Un capitaine de carabiniers de la garde déclare aux voltigeurs, en cet endroit, que les Prussiens essayeront certainement un mouvement offensif,pendant la nuit qui va avoir lieu.

Ce ravin a été balayé toute la journée par les mitrailleuses de la division Montaudon et est encombré de cadavres ennemis- Partout on n'entend que des cris et des gémissements.

La nuit est très froide. Dans les gorges, la Mance et les petits ruisseaux, qui descendent du nord du plateau, roulent follement sur leur lit de cailloux et de mousse.

L'air est pur, dégagé des fumées de la bataille; du bois des Ognons s'exhalent des senteurs forestières. Les arbres détachent leur feuillage noirâtre sur le bleu sombre d'un ciel parsemé d'étoiles. Plus d'autres bruits que ceux de la nature, dont le calme délicieux proteste contre les fureurs de l'homme.

Défense absolue d'allumer le moindre feu; les voltigeurs meurent de faim et de soif : rien, pas même un biscuit, pas même une goutte d'eau. Le sous-lieutenant Dubois envoie son tambour afin de tâcher de lui rapporter un peu d'eau. Ce soldat revient, au bout de trois quarts

LA NUIT DE LA BATAILLE 45t

d'heure, avec un bidon rempli dans une mare, qu'il a pu, dit-il, découvrir au milieu de l'obscurité.

L'officier en fait aussitôt verser dans un quart, mais au moment de le porter à ses lèvres, il s'arrête, malgré la soif, dcv^int l'odeur nauséabonde de ce liquide. Il fait rapidement flamber une allumette et regarde : horreur! le quart est rempli de sang : le tambour, au sein des ténèbres, a rempli son bidon h une mare formée dans un creux de terrain par les ruisseaux de sang qui s'échappaient des nombreux cadavres entassés en cet endroit-là.

Quelques instants après, le sous-lieutenant Dubois, à la tète de plusieurs voltigeurs, s'avance à la découverte, descend la pente du ravin et s'engage dans le défilé de Gorze. A chaque instant, les semelles des souliers de nos soldats glissent sur quelque chose de visqueux.

Une odeur îndéfinissa:;le s'exhale de partout, et, comme la lunes'est momentanément voilée, nos éclaireurs buttent à chaque pas contre quelque cadavre.

Soudain, le sous-lieutenant Dubois étend le bras en avant, sent le contact de quelque chose de froid, s'arrête et dit tout bas à ses hommes :

« Attendons un peu ; tout à l'heure, quand la lune donnera, nous verrons ce qu'il peut y avoir devant nous ! »

Mais, quand la lune, dégagée des nuages, vient éclairer l'endroit où se trouve la reconnaissance, nos voltigeurs reculent, saisis d'horrcar,en présence du spectacle qui frappe leurs yeux.

Des rangs entiers de soldats ennemis sont là, foudroyés par les mitrailleuses. Serrés les uns et les autres, ils ne sont pas couchés, mais debout. A peine sont-ils un peu inclinés les uns sur les autres. La lune éclaire leurs faces blêmes. Quelques-uns, les yeux ouverts ; d'autres la tète renversée en arrière, tiennent encore leur arme serrée; ils ont été frappés au moment de faire feu.

Derrière le premier rang, on en voit un autre ; derrière ce second,, un troisième. Ces files de soldats se perdent dans lobscurité.

«Allons-nous-en, dit le sous-lieutenant Dubois à ses voltigeurs^ c'est affreux ! — Chut ! dit un sergent, les autres ont passé à l'abri de ceux-là et ils ne sont pas loin. » ^

Au même moment, quelques balles viennent siffler auprès d'eux, et confirment l'avis du sous-officier. Le casque d'un des Prussiens tués s'incline et roule par terre.

M. Dubois et ses hommes se retirent vers le bivouac, non sans retourner la tête de temps en temps, pour voir encore cet épouvantable

tableau, qu'éclaire eii plein la lune de ses reflets verdâtres, et qui semble exercer sur eux comme une espèce de fascination.

Toute la nuit, des hommes de tous corps de la ligne, qui cherchent leur régiment, passent contre la grand' garde de voltigeurs.

Ces soldats d'élite, quoique très fatigués par la journée et le manque de nourriture, font très bonne garde.

La cavalerie de la garde s'est établie entre le bois des Ognons et Gravelotte, en arrière de l'artillerie, pour la soutenir, en cas d'attaquo de nuit. Les chevaux n'ont pas bu depuis la veille au matin, lors du court séjour de la garde au Ban-Saint-Martin; on se décide à les envoyer à l'abreuvoir pendant la nuit. Les régiments, divisés en deux

fractions, descendent successivement dans les gorges profondes de la Mance, au milieu d'une obscurité qui permet à peine de se diriger. Au retour de l'abreuvoir, les hommes passent le reste de la nuit en armes et la bride au bras.

Le général Bourbalci a établi son bivouac , en avant de Rézonville , contre la maison de poste. Le commandant en chef de la garde et ses officiers mangent tous ensemble, et Mort en bonne place. dcbout, uu morccau dc viandc re-

trouvé dans les fontes, car, on se le rappelle, leur mulet de popote a été, pendant la journée, broyé par un obus, ainsi que les provisions dont il était chargé.

Vers neuf heures du soir, on amène au général un jeune officier prussien des houzards rouges de Ziethen, qui vient d'être fait prisonnier dans la charge désespérée tentée par la cavalerie ennemie. Son clieval tlessé s'est emballé, lui a fait franchir les lignes françaises, et ne s'est arrêté qu'à l'entrée de Rézonville, au beau milieu de l'étatmajor du commandant en chef de la garde. Ce prisonnier accepte avec reconnaissance une part du frugal repas des officiers de l'état-majorde la garde impériale.

Il parle assez bien français et n'a pas l'air trop rassuré sur l'issue de la bataille qu'il suppose devoir continuer dès le lendemain matin.

L'état-major bivouaque, ensuite, en plein air. Le sous-lieutenant Sédillot, des zouaves delà garde, comme étant le plus jeune des officiers d'ordonnance, et le maréchal des logis porte-fanion Paul Frémy sont

chargés, après que le général Bourbaki, le commandant Leperche, et les capitaines Jorna de Lacale et de Sancy de Parabère se sont couchés, côte à côte, sur des bottes de paille, de les recouvrir de ce même fourrage, et, leur tâche accomplie, se collent au plus vite à Tune des extrémités I Car il ne faisait pas chaud, cette nuit-là !

6* corps. — La division Tixier s'est établie le long des crêtes de Saint-Marcel.

La nuit du 16 au 17 août se passe sans incidents pour la division Lafont de Villiers. Tout à la fin de la bataille, on voit passer sur la route de Vionville à Rézonville une troupe sombre dont on ignore la nationalité.

La charge des houzards rouges de Ziethen vient d'avoir lieu, et le carré du 93' de ligne n'est pas encore rompu. Le général Becquet de Sonnay dit : « Il faut dix bons bougres pour aller voir ce que c'est que cette troupe. »

Le sous-lieutenant Coumès se trouvait alors près de l'aide de camp de ce général, le lieutenant d'état-major Libersart, dont il avait été le condisciple à La Flèche. Il en profite pour s'offrir, est accepté, grâce peut-être à cette camaraderie scolaire, et prend avec lui quatre hommes, dont un clairon du 66" de ligne, nommé Gondran, qui a la tête couturée d'un énorme coup de sabre et une balle au cou-de-pied. Ces hommes déterminés vont jusqu'à Flavigny, qui est abandonné, et sur tout leur parcours voient un entassement inouï d'hommes et de chevaux : les rues de ce hameau sont remplies de cadavres. La petite reconnaissance revient rapidement rejoindre son régiment, sans avoir constaté la présence de l'ennemi qui, sur ce point, s'est retiré au delà de Vionville^

Le 93* de ligne rompt alors le carré, fait « sections à gauche v et se reporte en arrière, ainsi que toute sa division, vers la Voie romaine^ où Ton bivouaque à la belle étoile, après avoir allumé quelques feux, sans, d'ailleurs, la moindre précaution de sûreté.

Les diverses fractions des régiments bivouaquent sur le terrain même où elles se trouvent ralliées.

Les hommes, brisés par les émotions de la journée, exténués d'efforts et de fatigue, haletants de soif et de faim, car ils n'ont rien mangé depuis la veille, s'abandonnent à un sommeil profond, autour des feux de bivouac, dont les lueurs projettent, à travers l'obscurité de la nuit, des éclats blafards, qui donnent au champ de bataille un aspect morne et lugubre.

Quant aux officiers, il leur est bien difficile de se livrer au repos: ils savent que l'armée française a remporté sur l'ennemi un avantage

des plus sérieux; mais, en songeant aux pertes terribles que leurs régiments ont éprouvées, chacun pleure un camarade, un ami; aussi, les impressions qu'ils échangent autour des feux à demi éteints, sontelles sérieuses et la joie du succès ose-t-elle à peine s'y faire jour.

Les souvenirs funèbres de la nuit passée aux bivouacs de Gravelotte seront ineffaçables pour les officiers de la division Lafont de Villiers.

Cependant le 3" bataillon du 93' de ligne a envoyé des corvées, sous la direction du sous-lieutenant Coumès, du côté de Rézonville et de Villers-aux-Bois, pour tâcher de se procurer quelque provende.

Ces corvées réussissent à trouver, après mille recherches et moyennant finances, quelques poules et quelques bidons de lait qui, joints aux biscuits qu'on peut encore réunir, permettent de faire un frichti, autour duquel tout ce qui reste du 3» bataillon s'assied en cercle.

Deux houzards rouges de Ziethen, faits prisonniers par le souslieutenant Coumès, prennent place dans ce cercle, ahuris, fatigués, à peine rassurés, reçoivent comme les autres leur part du souper et boivent dans les bidons de nos troupiers *• Ces deux Allemands regardent avec de grands yeux étonnés la gaieté et l'insouciance de nos soldats qui, après s'être restaurés, répondent, à l'appel, pour un tel tué : « Mort au champ d'honneur! » du môme ton qu'ils diraient : « A la garde montante, » ou : « En corvée, » et nettoient tranquillement, la pipe aux lèvres, avec les cendres du bivouac, leurs sabres-baïonnettes rouges de sang.

Le commandant Paon est môme obligé de menacer de fourrer tout le monde à la garde du camp, pour qu'on prenne le parti d'aller dormir. On se couche à la belle étoile, parce que, dans la journée, pour exécuter la marche ayant pour but la reprise du drapeau, on a fait mettre les sacs à terre et que la plupart de ces havresacs, portant la tente-abri, ont été perdus.

La 'division Levassor-Sorval bivouaque contre les maisons de Rézonville.

1. On doit S6 rappeler, que, dans la charge tentée à la tombée de la naît, en avant de RézonTrir le sous-Iieiiteaant Coumès avait fait prisonniers, pour sa part personnelle «ieux housards roatie^, dont uu trompette. Le sergent Jayet, ayant dii au moment où le régiment se retirait, Iji bâta 11-* tinie : « Atp tends un peu que je leur fasse leur .-iffaire à ces traîtres : une balle à chacun et ça laît le compte, • M. Coumès les avait en quelque sorte pris sous sa protection . Bref, ces houzards marchèrent avec le 93* de lijne tout le 17 et une partie du IS août.

Pariicu'arité caractéristiqU'^ et qui ne saurai! se produire aujourd'hui, le colorol du 63* eut tontes les peines du monde à en débarrasser la G" compagnie du 3* bataillon du 93* qui les avait recueillis. Enfin on réussit a les faire prendre par des gendarmes, et et les faire conduire au quartier général de la 3* division da 6* corps pour qu'on les in'errogeàt.

Les hommes n'ont pas mangé depuis la veille; ils ont seulement pris le café noir; on leur permet de faire la soupe sur le plateau même. En un clin d œil les feux s'allument; la fumée des broussailles monte vers le ciel en tourbillonnant.

Des hourras se font entendre. C'est le 2® voltigeurs de la garde, qui se replie sur Rézonville, précédé par le lieutenant-colonel Verjus, droit sur la selle, la tète entourée de linges sanglants et que les troupes du 6« corps acclament aux cris mille fois répétés de : Vive la garde l Vivent les voltigeurs!

Impossible de pénétrer, ni même de circuler dans la grande rue

Un coin da champ de bataille en avant de Réxonville.

de ce village, encombrée par les chevaux de main, les équipages et les bagages.

Le 2* escadron du 2« chasseurs à cheval, mis à la disposition du général Levassor-Sorval, a été employé dans la journée à la garde d une batterie établie sur la gauche de la route de Verdun et un peu en arrière de Rézonville. Pendant toute la journée, il erre de batterie en batterie, ne quittant pas les abords de ce village.

Le soir, vers neuf heures, cet escadron, abandonné et sans ordres, cherche à rejoindre son régiment. En désespoir de cause, il passe la nuit dans le verger de la maison de poste, qui a servi de quartier général au maréchal Bazaine, le matin même de la bataille.

Dans cette glorieuse journée du 16 août, le 6* corps, comme on l'a

vu, avait intrépidement conservé, pendant douze heures de contibat. ses premières positions, en faisant subir à l'ennemi des pertes très considérables, tout en en éprouvant lui-même de très sensibles.

La position de Rézonville formait la ligne brisée de notre ordre de bataille et avait une importance capitale; aussi Tennemi avait-il dirigé contre elle les feux d'une grande partie de son artillerie. La nôtre avait résisté avec un magnifique courage et on ne saurait trop louer les services rendus par cette vaillante arme, dans la journée du 16 août.

2« corjjs. — La nuit venue, le 2« corps, comme toute l'armée, conserve sur le champ de bataille les positions qu'il occupait au moment où le feu a cessé, sa division de cavalerie sur le plateau en avant du bois, à droite de Rézonville.

Les batteries de la division Bataille et de la réserve se réapprovisionnent le soir, au parc. Celles de la division Vergé ne reçoivent que quatre-vingts coups par pièce.

Dans cette journée, l'artillerie ennemie n'a pu éteindre le fou d'aucune des batteries de notre 2* corps, qui n'ont jamais reculé que par suite du manque de munitions ou de la retraite des troupes de soutien.

L'ennemi a été repoussé sur tous les points : toutes ses positions ont été enlevées, à Texception de celle de Tronville.

La route de Verdun est ouverte! C'est une victoire! La joie est grande dans les troupes et fait supporter gaiement le manque absolu de vivres.

La brigade de cavalerie légère du 2- corps (4« et 5* chasseurs) établit son bivouac à l'endroit où elle a chargé le matin même, et passe la nuit, la bride au bras, la droite appuyée au bois de Villers, auprès des dragons du général Bachelier (7* et 12« régiments).

Le 3« lanciers a pris son campement, près de Rézonville. Il n'y a là ni vivres, ni avoine; aussi M. Charles Liénard, aHcien adjudant du régiment, et qui se trouvait alors propriétaire à Ars-sur-Moselle, est-il le bienvenu, lorsqu'il apporte deux tonneaux de vin au campement de ses anciens camarades.

Le maréchal Bazaine a envoyé un ordre au général Frossard, disant que le 2« corps pourrait, vers dix heures du soir, se reposer un peu, mais après s'être informé, soit par des reconnaissances, sc3t au moyen de renseignements donnés par les habitants du pays, si l'ennemi lui-même s'était retiré.

De son côté, la brigade mixte Lapasset passe la nuit sur les positions conquises. Les deux braves régiments qui la composent, le84' et

Bataille de RézonTÎUe (18 août 1870). — Le rarin de Gorze, le soir da la bataille.

le 97« de ligne, ont été plus que cruellement décimés ; au nombre des vaillants officiers du 97« frappés ce jour-là, se trouve le capitaine Renouard, gendre du général Thouvenin, qui habite Nantes.

Digne flUe et digne femme d'un officier. M"» Renouard a voulu suivre son mari au milieu des péripéties de la campagne, et, pour ainsi dire, jusque sous le feu de Tennemi^

Elle se trouvait à Metz, lors de la Bataille de Rézonville. Au bruit de rengagement, elle part aussitôt, courageuse et résolue, arrêtant chaque convoi qui passe sur la route funèbre, interrogeant chacun des survivants qu'elle rencontre ; arrivée sur le lieu môme de la bataille,

*** Garmir PRÈREB, ÉDITCCrS. 58

elle trouve le 97*, qui se reforme, décimé et ayant laissé un grand nombre de ses officiers sur le champ de bTitaille.

Avec quelle angoisse ses yeux cherchent son mari, au milieu de ces rangs éclaircis? On le devine : ils ne l'y aparçoivent pas! Des camarades du capitaine Renouard indi(iuent à la malheureuse femme un monticule et lui disent : « C'est là que combattait le 97% là qu'ils ont donné, là qu'ils sont tombés 1 »

Elle y court, trébuchant, à chaque pas contre les morts et les mourants, marchant sur iin sol détrempé par des ruisseaux de sang, parifois tournant des monceaux de cadavres, qui font obstacle à sa marche, •tantôt s'inclinant sur un grOuge endormi dans la mort, du milieu ^duquel elle a cru entendre un cri, une - plainte, un gémissement 's'échapper.

Cette épouvantable recherche dure six heures, au fort de la nuit, à la lueur incertaine de la lune et des étoiles, et Dieu seul sait où la ^vaillante créature put trouver la force de continuer.

Enfin, devant elle, dans un coin de ce champ lugubre, se dresse une ombre sanglante : c'est un soldat blessé du 97% qui a combattu toute la journée auprès de son mari.

Cest de lui qu'elle apprend que le capitaine Renouard a été évacué sur les ambulances de Metz, la cuisse brisée par un éclat d'obus. L'héroïque femme emporte le soldat blessé dans sa voiture dont elle s'est fait suivre et retourne à Metz. Elle y retrouve son mari, s'assied à son chevet et, trois jours après, le voit mourir.

Division de Forton, — Au moment que les houzards allemands de von Schmidt tentaient leur charge désespérée, la division de cavalerie du général de Forton se trouvait derrière l'infanterie de notre 6* corps et se préparait même à quitter le champ de bataille ; mais, par suite du retour offensif de l'ennemi, cette division conserve sa position, fait face à l'ennemi, se rapproche de la route de Verdun et se prépare à charger. Mais bientôt tout s'apaise et les balles, qui tombaient autour delà division Forton, cessent de pleuvoir.

A huit heures et demie du soir, harassés mais joyeux du succès obtenu par nos armes, cuirassiers et dragons quittent le champ de bataille et viennent, par un commencement de nuit obscure, reprendre position en avant de Gravelotte, où ils établissent leur bivouac, dans un champ situé à gauche de la route et près du campement de la cavalerie de la garde.

Les deux batteries à cheval de 20* d'artillerie (7* et 8* batteries) attachées à la division de Forton suivent celle-ci dans son mouvement

rétrograde sur Gravelotte, emportant le regret de n'avoir pu aborder le terrain, où elles ont laissé lairs morts et leurs blessés, lors delà charge de la cavalerie de von Bredow; mais toutes les tentatives faites dans ce but, avant neuf heures du soir, par les officiers et canonniers des deux batteries, sont infructueuses, les balles prussiennes balayant le terrain de manière à le rendre impraticable.

3* et 4* corps. — Comme on Ta vu, une partie de ces deux corps d'armée a reçu Tordre de se reporter en arrière et de reprendre les campement du matin.

Tout le monde est furieux.

« Nous ne sommes donc pas vainqueurs?

— Si nous le sommes, pourquoi battons-nous en retraite ?

— On ne va donc pas en avant?

— Eh bien, qu'est-ce que nous avons alors f...ichu toute la journée ?

— Ces questions partent toutes simultanément; mais comme la discipline est une seconde nature, chez les officiers comme chez les soldats, on obéit : les rangs se reforment et Ton part silencieusement, abandonnant avec rage toutes ces positions de droite si brillamment enlevées à l'ennemi, principalement le plateau de Greyère, dans le ravin duquel les soldats de Ladmirault ont tenu les Allemands immobiles sous leur feu pendant plus d'une demi-heure. Là, pas un uniforme français, il n'y a que des Prussiens, presque tous du 16« régiment (hessois). Là, les corps sont serrés et empilés les uns sur les autres. Peutêtre, sous cet amas de cadavres, y a-t-il un malheureux blessé, à demi étouffé.

Sur la gauche de ce ravin, contre le bois de Vionville, une allée de sapins sombres. C'est là qu'au début de l'afl'aire se tenaient les avantpostes de notre 6* corps. Une section tout entière est couchée et dort du dernier sommeil : chaque homme a conservé son attitude: le lieutenant a encore une main dans la poche.

Partout où la lutte a été le plus violente et où de grands mouvements d'artillerie ont eu lieu, la trace des voitures est marquée par de sanglants sillons, au milieu de tous ces corps écrasés par les roues des pièces de canon et gisants dans une boue rougeâtre.

— Dans tous les bivouacs de notre admirable armée, nos soldats se reposèrent un peu des fatigues de la journée. Ils avaient conscience de s'être bien battus. Ils savaient les Prussiens aussi abîmés qu'eux et même davantage, et ils s'attendaient à reprendre, de grand matin, la marche sur Verdun, interrompue par la bataille.

— La nuit du 16 au 17 août fut employée à évacuer sur Metz la majeure partie de nos blessés, qui avaient reçu les premiers pansements dans les ambulances du champ de bataille. Un travail immense tut nécessaire pour enlever tous les malheureux qui attendaient du secours : les maisons particulières de Metz en furent encombrées.

Depuis le 14 août, la population de cette noble ville, qu'on allait bientôt séparer de la France sous d'absurdes prétextes, faisait preuve d'un touchant patriotisme.

Le 17 août au matin, les Messins se pressaient devant une affiche blanche, placardée dans tous les coins de la ville et ainsi conçue :

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