CHAPITRE XXVII
La journée du 17 août.
La division Metman protège la retraite. — Reconnaissance du 2« escadron du 2« chasseurs à cheval. — Les uhlans. — Le champ de bataille. — Épaves de la lutte. •— Le soldat français et le blessé prussien. — La canonnade. — Les Prussiens occupent Rêzonville. — Léger engagement du ?!• de ligne et du ?• bataillon de chasseurs. — Les mitrailleuses. — Villages encombrés par les blessés. — A Doncourt. — Enterrement des généraux Legrand, Brayer, du capitaine de Saint-Preux et du sous-officier Henry. — L'abbé de Meissas. — Blessés évacués sur Metz. — Dans les lignes françaises. — Destruction des approvisionnements. — Abandon des blessés. — A Mogador. — Arrivée des Allemands. — Mort de la sœur Sainte-Claire. — Le capitaine Genevey-Montaz sur le champ de bataille. — Surprise des Prussiens en voyant notre retraite.
— Revue passée par le roi Guillaume. — Plan d'attaque des Allemands pour le 18. — Télégrammes mensongers. — Marche des corps allemands. — Marche de la If» armée allemande du 15 au 17 août. — Steinmetz arrive en face du corps de Fro-sard. — Engagements de tirailleurs. — Tentative de Manteuffel sur Metz. — La garnison du fort de Queuleu. — Reconnaissance d'un peloton à cheval du 15« d'artillerie sur Grigy. — Tirait audacieux du brasseur Hiller.
— Attaque par les Allemands du fort de Queuleu. — Un rapport stupéfiant de Manteuffel. — Formation des quatre bataillons de la Moselle. — La garnison de Metz.
Ce vaste mouvement rétrograde des cinq corps de Tarmée française ne fut pas inquiété par les Prussiens.
La division Metman, chargée de protéger la retraite, eut à peine quelques coups de fusil à tirer.
Vers neuf heures du matin, ce général réquisitionne le 2* escadron du 2* chasseurs à cheval, qui a passé la nuit dans le verger de la maison de poste de Rézonville et qui s'apprêtait à rejoindre son régiment, détaché au 6* corps. Cet escadron est aussitôt envoyé en reconnaissance, le long du bois de Gorze, par le commandant de la 3" division du 3* corps.
La 2* division de l'escadron part aussitôt en tirailleurs (le4« peloton en soutien par le flanc à soixante mètres du bois de Gorze; le 3» peloton en tirailleurs).
Les Prussiens, à douze cents mètres environ de la maison de poste de Rézonville o\ à hauteur du village de ce nom, abandonné dès le matin, sortent des bois et, après s'être massés, au nombre de douze
à treize bataillons, exécutent un grand mouvement tournant dans la direction de Saint-Privat-la-Montagne.
Pas un coup de fusil de leur part ni de la nôtre. Ordre a été donné de ne pas tirer.
La 2* division de l'escadron du 2" chasseurs étant rentrée, la !»• division va à son tour en reconnaissance sur la droite de la route de Metz à Mars-la-Tour, en avant des bois du château de Villers; la 2* division suit comme troupe de soutien.
Contre Rézonville, se détache un peloton de cavaliers dont le fîchapska en toile cirée et les fanions blancs et noirs des lances décèlent des uhlans prussiens. Leurs chevaux se livrent à un mouvement perpétuel d'entrecroisement.
Partout on aperçoit des traces de la lutte acharnée de la veille; au bord des routes, les grands peupliers sont brisés par les obus; dans les champs, des ruines fumantes; contre Rézonville, de nombreux cadavres, reconnaissables à leur pantalon rouge, gisent sur le terrain que foule le sabot des grands mecklembourgeois des uhlans prussiens; partout des débris émiettés : fouillis d^armes brisées, de havresacs éventrés, de vêtements souillés, de livrets déchirés, de plaques, de tornades, de bidons, de harnais, etc..
Nos chasseurs à cheval, tout en continuant leur reconnaissance, aperçoivent quelques-uns de nos troupiers marchant isolément à travers champs, selon leur mauvaise habitude, à la recherche du bois, de la paille ou de Teau. Ils vont donner en plein dans les cavaliers ennemis qu'un pli de teiTain cache à leurs yeux. Aussi, dès le premier avis de ce voisinage, rebroussent-ils chemin et rejoignent-ils leurs corps, plus vite qu'ils ne les ont quittés.
Un de ces troupiers vient pourtant de trouver un fantassin allemand, atteint d'une balle à la jambe; il le conduit aux ambulances de Gravelotte, en le soutenant de la façon la plus touchante.
Les chasseurs l'avertissent comme ses camarades du voisinage de Fennemi. Comprenant alors la nécessité de presser le pas un peu plus que la compagnie du pauvre éclopé ne permet de le faire, il pousse celui-ci vers le talus de la route et le faisant asseoir :
« Ah bien, mon pauvre ami, lui dit-il, si tes camarades sont si prés que ça, c'est à eux de te reconduire. Pour moi, je dois veiller à ce qu'ils ne me reconduisent pas aussi. »
Et il part, laissant là, et tout étonné, le soldat allemand, qui n'a pas compris un seul mot des paroles de son compagnon.
Cependant la division de chasseurs à cheval avance toujours et
louche presque à Rézoïivillo, quand quelques coups de feu partis des maisons indiquent que ce village est occupé par rennemi.
Rentré de reconnaissance, le 2* escadion du 2" chasseurs à cheval repart de la maison de poste de Gravelolte pour rejoindre son propre régiment. 11 s'arrête par ordre jusqu'à cinq heures du soir à la ferme de Moscou, quartier généi'al du maréchal Lebœuf. Enfin, vers sept heures, après avoir traversé le village deVerneville, il rejoint son régiment, qui marche sur Saint-Pi-ivat-la-Nîonfagne, en compagnie du 6* corps d'armée, auquel il vient d'être attaché.
Comme on vient de le voir, déjà les Prussiens nous ohservcnt. Revenus de leur panique, ils sont sortis des bois, comme des bandes de loups qui auraient fui devant des chasseurs intrépides et qui retrouveraient seulement de l'audace alors qne le danger s'éloigne.
Puis bientôt après un roulement sourd se fait entendre au loin, sur la rive droite de la Moselle : c'est celui du canon.
Tout à l'horizon s'élèvent des flocons de fumée opaque et blanchâtre: ce sont des obus allemands qui éclatent au-dessus du fort de Queuleu.
— C'est le général Metman qui a été chargé, comme nous l'avons dit, de couvrir la retraite de toute l'armée, avec sa seule division (3* du 3- corps).
A mesure que nous reculons, les Prussiens avancent et, en vue de la division Metman, on aperçoit très distinctement sept bataillons ennemis, qui se dirigent sur Rézonville, déjà occupé par des partis de uhlans. Ils vont occuper la route de Verdun, que notre armée abandonne sans combat, et prendre définitivement possession des débouchés de la vallée d'Ars Mais comme s'ils n'étaient pas en force, puisqu'ils ont été chassés la veille de toutes leurs positions, ces bataillons n'osent pas encore attaquer nos troupes en pleine retraite.
Le 7» bataillon de chasseurs à pied, commandant Rigaud, et le 7i« de ligne, colonel d'Autebart de Férussac, forment l'extrême arrièregarde de la division Metman.
Ces deux troupes sont portées en avant du bois des Ognons, à cheval sur la route d'Ars, en pi-emière ligne, et font face à ce bois, dont la lisière est garnie de tirailleurs ennemis qui entament une fusillade nourrie contre nos lignes.
Cependant, cette arrière-garde se replie à son tour, après avoir seulement perdu deux hommes appartenant au 71" de ligne, et s'engage sur cette fameuse côte des Génivaux dont la chaussée caillouteuse est surplombée des deux côtjs par de hauts rochers abrupts. Ce site est
(les plus sauvages : on dirait d'un de ces coins de route peints par Salvator Rosa.
Quand nos troupes ont atteint le haut de la côte, les chass^eurs à pied du 7" bataillon font halte et se couchent à plat ventre, fouillant du regard la vallée de la Mance et les bois.
De temps à autre un bruit aigre déchire l'air : ce sont des mitrail-. leuses du 3« corps, qui tirent sur des colonnes allemandes essayant de dél)oucher de Gravelotte. Les officiers et les chasseurs sont furieux de la retraite inqualifiable qu'on vient de leur faire exécuter.
« Tous ces bois-là, dit un jeune capitaine à ses hommes, en leur montrant de la pointe de son sabre à poignée d'acier les sombres profondeurs des bois des Ognons et de Vaux, grouillent de Prussiens qu'on aurait pu déloger hier et qui vont nous tomber dessus au premitMmoment. Pas aujourd'hui, il est trop tard: les Prussiens n'attaquent que le matin.
« On leur envoie de temps à autre une volée de mitrailleuses dans le bois plutôt pour les prévenir qu'on les observe que pour autre chose. Ah! s'ils avaient osé ce matin, ils nous auraient mis dans un joli pétrin î Mais jamais ils n'ont pu s'imaginer qu'on serait assez bête pour engager toute une armée dans ce chemin creux des Génivaux, mêlée avec des blessés, des convois de toute nnture et dans un désordre... Quelques tirailleurs postés dans tous ces bois qui longent la route, une division de cavalerie et du canon, et c'en était fait de l'armée. Nous l'avons échappé belle; nous étions tous nettoyés. Mais les Allemands ont cru à un piège, et c'est ce qui nous a sauvés. »
Si les Prussiens, en effet, avaient profité du moment où notre armée battait en retraite pour l'attaquer, la situation eût été plus que compromise.
Comme on l'a vu, le désordre était extrême; l'encombrement rappelait celui des journées précédentes, notamment entre les plateaux de Gravelotte et du Point-du-Jour.
Bien que des milliers de blessés aient été évacués sur Metz, tous les villages de la contrée regorgent de victimes de la lutte de la veille.
A Gravelotte, à Rézonville, à Saint-Marcel, à Butricourt, à Doncourt-en-Jarnisy, au-dessus de presque toutes les portes, on a improvisé avec une serviette blanche et deux bandes d'étofTe rouge le drapeau de la convention de Ganôve. La chaleur étant étouffante, les fenêtres sont ouvertes et on aperçoit coucliés sur la paille, dans les salles basses, de nombreux blessés.
A Doncourt-en-Jarnisy, on enterre à la hâte le cadavre du fils du général Henry, jeune sous-officier de dragons, tué la veille auprès du général de Ladmirault, dont il était le porte-fanion.
Dans ce même cimetière, trois autres fosses destinées à deux généraux et à un officier d'état-major s'ouvrent près de la porte; en dehors, le long du mur, du côté du midi, des paysans travaillent à creuser une longue tranchée pour les soldats.
Mais bientôt les troupes françaises évacuent rapidement Doncourten-Jarnisy, se dirigeant dans la direction de la ferme de Cautre et de Gravelotte.
Encore quelques minutes, et il ne reste plus dans le village qu'environ quatre cents blessés que Ton abandonne à Tennemi. Un sousintendant, deux ou trois médecins militaires, restent avec eux, ainsi que M. Tabbé de Meissas, chapelain de Sainte-Geneviève et aumônier de la division Metman.
Ce digne prêtre va choisir dans une grange voisine, entre un certain nombre de blessés, deux officiers capables de supporter le transport et les installe sur sa petite voiture de bagages, qu'il renvoie à Metz sous la conduite de son ordonnance.
Il regarde ces officiers s'éloigner avec la plus vive satisfaction et dit à ceux qui se trouvent avec lui :
« En voilà au moins deux que les Prussiens ne garderont pas ! »
L'abbé de Meissas, après avoir recruté une dizaine d'infirmières volontaires dans la population féminine de Doncourt, grâce à la bonne volonté de M"* Thiébaud, habitante de cette localité, commence sa tournée dans les maisons et les granges où l'on a mis des blessés. Beaucoup de ces pauvres gens se montrent inquiets de la retraite de l'armée et supplient qu'on les transporte du côté de Metz.
Mais les voitures manquent et le petit nombre de celles qu'on a pu réquisitionner dans le village ou aux alentours ne font qu'aller et venir pour ramener à Doncourt les malheureux que l'on retrouve sans cesse sur le champ de bataille, épuisés par la perte de leur sang, jointe à la privation de toute nourriture et de toute boisson depuis la veille.
Des blessés prussiens se trouvent mêlés dans les ambulances et même sur les voitures, avec les blessés français. Deux chirurgiens ennemis, reconnaissables à leur casque à pointe, sont venus spontanément se joindre à nos médecins militaires pour donner indistinctement leurs soins aux soldats des deux nations.
A ce moment, le maire de Doncourt s approche de l'aumônier de la division Metman.
yr
Saint-Privat (18 août). — Défenie da 13* de ligne.
— Monsieur l'abbé, lui dit-il, on a laissé ici les corps de deux généraux, à qui j*ai fait faire des cercueils. On ne sait ce qu'est devenu notre curé, qui devait faire l'enterrement, voulez-vous le remplacer ?
— Certainement. Faites-les porter à l'église, je vais m'y rendre, répond M. de Meissas, et il se rend à l'église, dont l'aspect est des plus lugubres.
Qu'on imagine sur le pavé du sanctuaire, au milieu de cette église absolument déserte, deux cercueils de bois grossier, couchés côte à côte, sans seulement un drap pour les couvrir
En se penchant, on lit crayonné, sur l'un : Général Legrand, sur l'autre : Général Brayer.
*♦♦ Qarmibs Krërks, éditeurs. C6
Aidé d'un jeune garçon, Tabbô de Meissas parvient à trouver dans la sacristie un rochet, une étole ainsi que le rituel et récite les prières d'usage, dont l'écho se perd dans les profondeurs de la nef et que Dieu seul peut entendre.
Puis, il faut s'occuper du transport au cimetière, entreprise des plus difficiles dans le désarroi où se trouve le village de Doncourt-en- Jarnisy.
Le maire est rentré chez lui : les hommes qui ont apporté les cercueils ont disparu; on ne trouve nulle part de voiture. Enfin arrive une prolonge à fumier attelée d'un mauvais cheval boiteux : c'est tout ce que les réquisitions pour le transport des blessés ont laissé de disponible.
Les cercueils sont, à raison de la forme étroite du véhicule, chargés bout à bout : l'abbé de Meissas marche devant avec l'enfant de chœur; le maire suit seul par derrière, maintenant de la main, dans la côte assez raide qui conduit au cimetière, le funèbre chargement de la prolonge.
En arrivant au bord des fosses, on trouve le cercueil de Tofflcier (l'état-major, le capitaine de Saint-Preux, aide de camp du général Braycr, qu'on a porté là, sans songer à le faire passer par Téglise; les dernières prières sont dites pour les trois morts et les premières pelletées de terre commencent à résonner sourdement sur le bois des cercueils.
L al)bô de Meissas reprend sa tournée près des blessés, mais il y en a un si grand nombre, que vers deux ou trois heures de l'aprèsmidi il en a à peine vu la moitié. A ce moment, il est tout heureux d'apercevoir, arrivant par la grandYoute, le curé dé Doncourt, en compagnie d'un autre ecclésiastique.
Le curé de Doncourt est allé voir sa mère, logée dans le voisinage, pour la rassurer contre les inquiétudes d'un pareil moment; désormais il ne doit plus quitter la paroisse et il se charge du soin des blessés. Son compagnon, qui parle allemand, lui sera d'un grand secours vis-à-vis de ceux de l'armée ennemie.
Ces assurances rendent la liberté à l'aumônier de la division Metman, qui songe à partir aussitôt pour Metz. Cependant il a vu chez tous nos blessés une telle inquiétude de l'arrivée des Prussiens, un tel désir d'être transportés ailleurs, qu'il voudrait bien en soustraire au moins quelques-uns à la perspective de la captivité.
Mais comment faire? Le village n'a plus de chevaux; la malheureuse béte qui a traîné au cimetière les corps des généraux Legrand et
Brayer est absolument incapable d'un plus lortg effort et on est à six lieues de Metz.
Cependant l'abbé de Meissas finit par découvrir une fort l)elle prolonge appartenant à un meunier, qui possède également deux l^ôns chevaux et il fait réquisitionner le tout : homme, bêtes et vélïiculc par le maire de Doncourt.
Enfin, après bien des pourparlers, la voiture est enfin attelée et chargée de paille; il n'y a plus que les blessés à y mettre. Pauvres gens! Tous veulent venir et on ne peut guère en prendre plus de douze ou quinze. Pour n'en pas chagriner inutilement un trop grand nombre, l'abbé de Meissas entre au hasard dans une salle basse, où il s'en trouve seulement une vingtaine.
— Qui veut venir avec nous à Metz? Il y a une voiture à la porto.
— Moi, moi, moi!
Et tous de faire effort pour se lever. Les uns s'acheminent déjà clopin-clopant vers la porte, d'autres se traînent seulement, d'autres enfin tendent péni])lement les bras en disant :
— Aidez-moi à me soulever. Une fois sur mes jambes je marcherai bien, allez.
Seuls, un ou deux moribonds n'ont pas bougé; ils continuent do râler, et leur regard déjà terne semble toujours fixer la même solive chargée de toiles d'araignée, qui pendent au-dessus d'eux. '
Il faut, hélas! à côté de ceux-là, en faire recoucher, les consolant comme on peut, deux ou trois autres que le premier coup d'œil révohî comme incapables de supporter le transport. Ces malheureux mourront sans doute dans les vingt-quatre heures.
Après bien des efforts, des soupirs et des cris, la prolonge a enflii au grand complet son triste chargement et on se met en route.
Bientôt on traverse une partie du champ de bataille. Déjà les hommes ont été relevés, car on n'en voit point tout d'abord. Il en reste pourtant, mais en petit nombre, et atteints seulement de blessures légères. Les voitures d'ambulance ne les ont pas vus, ou bien elles ont chargé de préférence ceux qui se trouvent dans l'impossibilité absolue de marcher. Aussi ces pauvres gens voyant les uhlans commencer à battre la campagne, en sont-ils réduits à se cacher de leur mieux.
C'est pour eux une excellente fortune que de voir arriver une voiture où les uniformes français se reconnaissent d'assez loin, juste dans un moment où les cavaliers ennemis ne sont plus en vue. Aussi commencent-ils à se montrer aux coins des bois et à surgir derrière les haies, n'osant crier, mais gesticulant comme les télégraphes
524 FRANÇAIS ET ALLExMANDS
aériens et s'avançant clopin-clopant dans la direction de la prolonge.
L'abbé de Meissas pousse deux ou trois pointes au-devant d'eux pour les décharger de leurs havresacs, les presser de jeter leurs armes et les faire arriver autant que possible à la voiture sans retarder une marche pour laquelle rapproche de la nuit commence à devenir inquiétante.
On les case comme on peut, devant, derrière, sur les brancards ; pouvant tous être assis, ils tiennent beaucoup moins de place que ceux qui forment le chargement principal.
Deux ou trois sont obligés de suivre à pied, mais on leur promet qu'ils alterneront avec les autres; ils se tiennent des mains à la prolonge; les pieds suivent non sans peine ni sans fatigue. Mais, ne pouvant quitter le champ de bataille autrement, ils s'estiment encore heureux de le quitter ainsi.
Le plus dur, pour les blessés français, est de se séparer de leurs chassepots, mais l'abbé de Meissas insiste pour qu'ils soient jetés dans les champs, car l'abandon de ces armes lui semble indispensable à la sécurité de ses compagnons dans le cas où ils seraient arrêtés par l'ennemi.
A cette époque on n'avait pas encore vu, il est vrai, comme cela arriva plus tard, des compagnies entières d'infirmiers allemands avec le pistolet à la ceinture en même temps que le brassard au bras et leurs chirurgiens présidant à l'enlèvement de nos blessés le revolver au poing. Mais ils avaient pour agir ainsi une excellente raison... la raison du plus fort.
Quand on approche de Gravelotte, un des blessés se plaint tellement des secousses de la voiture, que l'abbé de Meissas songe à le laisser là; il prend donc les devants pour aller à l'ambulance établie dans une grande ferme s'informer si on peut le garder, quitte à donner à la place un autre blessé plus capable de supporter le mouvement du transport. Mais il voit, dès en arrivant, que Ton procède à l'évacuation de tous les blessés restés dans le village.
Une vingtaine de prolonges déjà chargées de leur monde sanglant et gémissant sont sur la route ou dans la cour de la ferme, prêtes à se mettre en marche.
Les médecins militaires se disposent à partir avec elles,et racontent à l'aumônier de la division Metman que, dans la journée, un colonel prussien est venu réclamer les blessés de son armée et qu'il a engagé vivement à emmener les Français, déclarant ne pas répondre de leur sûreté.
L'ennemi est donc bien maître de tout le champ d3 bataille de la veille. Jusqu'où se prolonge son domaine dans la direction de Metz? C'est ce qu'on ignore et c'est ce qui inquiète, d'autant plus fort que la nuit commence et qu'un quart d'heure plus tard on peut donner dans une troupe, en pleines ténèbres, sans savoir sur qui on tombera.
Pourtant, le convoi part, et, après avoir dépassé Gravelotte, monte la côte tournante des Génivaux,oii la route est bordée à droite par des champs au niveau de la chaussée, à gauche par des talus escarpés comme les falaises des bords de l'Océan.
Une obscurité profonde enveloppe déjà la campagne; on peut entendre au loin le bruit de la marche du convoi, mais on ne verrait pas à dix pas le drapeau d'ambulance, détaché de la porte de la grande ferme de Gravelotte, que porte, marchant en tête de la première voiture, un jeune prêtre du clergé de Metz.
On n'a encore rencontré personne : inquiet de cette solitude, Tabbé de Meissas,quî est à cheval — les aumôniers militaires sont montés — pousse quelque peu en avant et marche en éclaireur, lorsque, sans rien entendre, il voit assez distinctement deux ou trois hommes qui gravissent en toute hâte les flancs du talus, sur sa gauche; en les suivant du regard, il aperçoit au sommet, se détachant sur le fond plus clair du firmament, la silhouette d'une sentinelle avec son fusil. Mais l'abbé de Meissas n'en voit guère que la tète et rien n'indique à laquelle des deux armées appartient le poste qui évidemment se trouve là-haut.
L'aumônier n'avance qu'avec précaution, prêtant l'oreille au Qui vite? dont, selon Tusage des nations civilisées, l'envoi d'une balle doit être précédé; nulle voix ne se fait entendre. Mais, au même moment, débouche sur la droite, à cinquante mètres à peine, un fort détachement de cavalerie.
Le bruit des sabots^des chevaux, amortis quelques instants auparavant par la mollesse du terrain, résonne tout à coup sur le macadam de la chaussée : il est facile de reconnaître que ces cavalieis viennent au petit trot du côté du convoi de blessés.
Quand cette patrouille est à portée de voix, l'abbé de Meissas demande, non sans émotion :
« Êtes- vous Français?
« Oui, oui, répond une voix mâle.
Les blessés sont dans les lignes françaises et hors des mains de l'ennemi.
J'espère que les lecteurs me pardonneront la longueur de ce récit ïuil était pourtant urgent de donner, pour mieux faire ressortir
combien fut brillante et dévou(!'C la conduite de nos aumôniers militaires do l'armée de Metz.
' — Les éclaireurs prussiens, pendant la marche rétrograde du nos troupes du plateau de Gravelotte sur les lignes d'Amanvillers, sont aussi témoins du sacrifice inutile et insensé des vivres et des approvisionnements de notre armée.
A leur sortie de Metz, nos troupes avaient emmené trois mille trois cent quatre-vingt-dix voitures, qui portaient sept cent cinquante mille rations de pain, de biscuit et de farine et deux cent mille rations d'avoine, soit quatre jours et demi de vivres pour les hommes et les chevaux.
En outre, de grands approvisionnements en outils avaient été préparés par l'intendance générale entre Verdun et Metz.
On a vu la veille toutes ces voitures, charrettes et prolonges autour du village de Gravelotte.
Devant la retraite précipitée de nos troupes et devant le grand nombre de nos blessés, ordre est donné de décharger toutes ces voitures pour emmener ces pauvres victimes de la guerre. Toutes les provisions qu'elles contiennent sont déchargées dans; les champs au-dessous de Gravelotte.
L'ennemi approcliant de plus en plus, et bien que la division Metman, qui occupe le défilé d'Ars, soit en position d'arrêter toute attaque, le maréchal Bazaine prétend que les Allemands vont culbuter la division Metman et faire main basse sur les approvisionnements qu'elle protège.
Les ennemis n'y songent même pas. N'importe, 11 faut détruire d'abord, détruire avant tout. L6 maréchal commande de détruire par le feu ces précieuses ressources d'alimentation et d'équipement. A ne s'en tenir qu'à cet acte, il ne semble vraiment pas que nous fussions mal pourvus de vivres.
Un vaste brasier s'allume : une épaisse fumée s'élève dans l'espace. On jette pêle-mêle dans les flammes les caisses de biscuit, les vivres do campagne : sucre, riz, farine, café, les effets de campement, le linge, les chaussures. On engage ceux qui veulent en emporter à en prendre autant qu'ils voudront.
Aussitôt des soldats du train, des artilleurs se précipitent pour soustraire aux flammes ces précieuses denrées et rapportent : qui un sac de café ou de riz, qui des pains de sucre. Ce sera du moins autant qui profitera à quelques-uns, et le tout est transporté sur les caissons d'artillerie ou sur les voitures du train.
LA JOURNEE DU 17 AOUT r27
. Lenorme bûcher flamboie jusqu'au soir, dénonçant à rcnnemi luicomparable sottise du général en chef.
Un tel spectacle n'offrait-jl pas le tableau d'une déroute, et ne devait-il pas porter un découragement fatal dans l'esprit de nos soldats, qui n'avaient encore subi aucune défaite?
Non loin de ce bûcher, on voyait répandus dans les champs toutes sortes d'effets de campement : des bidons, des gamelles, des couvertures, qui pourtant auraient été précieuses, surtout pour les soldats du 2* corps, qui, la veille, avaient vu tout leur campement détruit et lacéré par les obus ennemis.
Pourquoi ce gaspillage? On n'a jamais pu l'expliquer par la suite, car on avait parfaitement le temps de tout ramener en arrière.
— Les voitures avaient été déchargées, comme on vient de le voir, pour emmener des blessés, et toutos les provisions entassées dans les champs bordant la route furent détruites. Encore n'avait-on pu évacuer tous les blessés, et un grand nombre d'ambulances avaient-elles été laissées sans moyen de transport dans tous les villages où avaient été amenés nos braves soldats mis hors de combat, et notamment à Rézon ville.
i Loin de s'occuper de ces pauvres blessés, Bazaine commit une
I autre faute encore plus grave, une faute cruelle qui attestait son
I manque de cœur et qui témoignait d'une indifférence pour le bien-être
I de ses soldats allant jusqu'à la cruauté.
Vers une heure de l'après-midi, notre arrière-garde s'était portée
de Rézonville sur Gravelotte sans être inquiétée ; nous laissions derrière
! nous, dans le premier village, les maisons remplies de blessés que
' torturaient à la fois la douleur et Finquiétude, et que nous n'avions pas
enlevés faute de moyens de transport, abandon toujours douloureux et
I auquel il ne faudrait se résoudre que bien exceptionnellement. Tous
' ces braves gens qui avaient payé de leur sang la victoire de la veille
furent lâchement abandonnés et se trouvèrent prisonniers, quand les
Allemands, occupant le plateau, envahirent les ambulances, où ils se
' comportèrent avec leur brutalité habituelle.
Bazaine récompensait ainsi de leur bravoure, en les laissant au pouvoir de l'ennemi, des hommes qui avaient chèrement payé le droit d'être traités avec plus d'humanité.
Nous avions quitté complètement le champ de bataille du 16 août presque comme des vaincus, et déjà, dans la soirée, les Prussiens venaient prendre possession du village de Gravelotte, qu'ils étudiaient, pour en tirer parti dans la nouvelle bataille qu'ils méditaient déjà.
528 FHANCAIS ET ALLEMANDS
En évacuant Gravelotte, dans la journée du 17, nous avions laissé, dans la ferme de Mogador, située sur un point culminant, à Textrémité du village, environ deux cent cinquante blessés, auxquels s'étaient joints encore d'autres malheureux, groupés dans les maisons voisines; quelques médecins militaires étaient restés avec eux, comme d'autres étaient restés à Rézonville, à Doncourt, à Saint-Marcel, etc.
Les Prussiens attachaient une extrême importance à la possession du point stratégique de la ferme de Mogador.
Parmi les blessés déposés dans cette ferme, se trouvent des officiers prussiens, entre autres le major von Heist des cuirassiers du régiment de Magdebourg. Des uhlans suivent de près le départ de nos dernières troupes de Gravelotte,
Le major prussien fait alors parvenir un mot au commandant des uhlans, qui entre seul dans Tambulance et s'empare de quelques voitures qui s'y trouvent pour transporter tous les blessés prussiens; mais un nombre égal de voitures est rendu aux Français, une heure après, avec des témoignages de reconnaissance pour les soins dont les blessés prussiens étaient l'objet.
Vers sept heures et demie du soir, le commandant des uhlans engage le médecin français, qui dirige l'ambulance de la ferme de Mogador, à évacuer ses blessés le plus tôt possible sur Rézonville; notre compatriote lui objecte qu'il n'a pas assez de moyens de transport, que la nuit arrive, et que beaucoup de ses blessés sont difficilement traasportables.
L'officier prussien en parait fort afl'ecté; il craint qu'il ne leur arrive malheur et fait comprendre au médecin français que la position que celui-ci occupe peut être, le lendemain, le théâtre d'une nouvelle bataille et qu'il sera bien difficile de protéger l'ambulance.
Dans la nuit, notre compatriote reçut des moyens de transport et put diriger, non pas sur Rézonville, mais sur Metz, tous nos blessés: des voitures de l'Internationale partirent de Metz à deux heures du matin et vinrent chercher les derniers blessés.
Au moment du départ de ce dernier convoi, les troupes prussiennes, massées sur le champ de bataille de Rézonville, déployaient déjà leurs lignes; les blessés français arrivaient à Metz, que le canon de la grande bataille du 18 août commençait à se faire entendre.
— Dans cette journée du 17 août, une pauvre petite sœur' trinitaire, qui en religion s'appelait sœur Sainte-Claire, périt victime de son dévouement.
Un convoi de blessés avait évacué précipitamment Rézonville. Nos
IJi»»'"
Salot-Privai (IS août). — La division Metman en avant de la ferme de Moicou.
pauvres blessés, enlevés à la hâte, s'entassaient dans les fourgons et sur les cacolets.
Que de cris, que de douleurs, que de souffrances I Et pourtant, la sœur Sainte-Claire, qui depuis quarante-huit heures n'a pas eu une seconde de repos, trouve moyen d'aller d'un bout à l'autre de cette sinistre colonne, d'apporter à l'un une goutte d'eau, à l'autre une bonne parole, de soutenir de ses faibles bras cette tète* qui s'incline, de replacer dans une position moins pénible ce malheureux amputé de la veille et qui, dans une heure peut-être, sera mort. Puis, elle part ellemême sur le dernier cacolet.
Hélas! à peine une demi-lieue plus loin, une balle vient frapper la
♦♦* Garmibr Frères, bditbuks. 67
vaillante trinitaire, au moment où elle appuie encore contre sa poitrine le blessé placé à côté d'elle.
Un régiment de uhlans disperse et fait prisonnière Tambulance, et quelques blessés français légèrement atteints sont seuls assez heureux pour leur échapper,
Pauvre sœur Sainte-Claire! Elle repose maintenant dans un sillon perdu de la Lorraine, mais son souvenir restera vivant, jusqu'au dernier jour, dans tous les cœurs qu'elle a soulagés I
— Dans l'après-midi du 17 août, un capitaine du 32* de ligne, M. Genevey-Montaz, était transporté par les Prussiens à Tambulanoe de Rézonville. Cet officier, blessé grièvement et mis pour toujours hors de service dès les premières heures du 16, était resté étendu, pendant toute la durée de Taction, à quinze pas du centre d'une batterie prussienne, établie sur le bord d'un petit plateau entre Rézonvîlle et Marsla-Tour.
Pendant son transport à Tambulance, le capitaine Genevey- Montaz rencontre le roi de Prusse et Tinterpelle en passant, le prenant pour un général quelconque.
Le souverain arrête aussitôt son cheval, et, sur la demande da blessé, donne Tordre d*aller quérir Tambulance pour recueillir quelques autres officiers blessés, abandonnés sans secours sur le terrain, et vante en termes énergiques la bravoure des soldats français.
— Singulière contradiction : la retraite ne s'effectuait, dit-on, que pour ravitailler l'armée et pour donner le temps de conduire les blessés à Metz, et Ton débutait par brûler les vivres et par abandonner les blessés 1
Le lieutenant-colonel Fay s'est demandé, dans son intéressant ouvrage : Journal d'un officier de l'armée du Rhiny ce qu'aurait produit une attaque des Prussiens pendant que notre armée battait en retraite : «... Nous aurions été témoins d'une affreuse panique et peutêtre d'une déroute fatale ! »
Fort heureusement les Prussiens ne songèrent pas à nous attaquer. Cet inexplicable mouvement des Français, après la bataille de la veille, comblait tous leurs vœux ; il leur donnait le temps de faire entrer en ligne les renforts qui leur étaient nécessaires.
Les Prussiens étaient loin de s'attendre à ce mouvement de retraite de Bazaine.
Le soir du 16 août, après la fin de la lutte, le prince Frédéric-Charles était allé passer la nuit à Gorze. Il en revint sur le champ de bataille dès quatre heures du matin.
L'aube commence à éclairer la campagne- De leurs campements, les Prussiens aperçoivent une ligne de tirailleurs à capotes grises et pantalons garance jusqu'au delà de Rézonville, et entendent la voix des officiers français qui donnent des ordres.
Un peu avant six heures, le roi Guillaume arrive de Pont-à- Mousson, où il a transporté son quartier général, et chevauche devant les rangs de ses troupes, accompagné du prince Frédéric-Qiarles. Ils ignorent encore si les Français ont conservé leurs positions de la veille, et si ceux-ci vont prendre l'offensive pour mettre à profit leur supériorité numérique et l'avantage du terrain.
Toute l'armée prussienne est persuadée que nous pouvions encore gagner Châlons : « Si le maréchal Bazaine s'était avancé sur la route de Briey le matin du 17 ou même dans la nuit du 17 au 18, dit Borbstœdt, les Allemands n'auraient pu lui faire obstacle, et il n'aurait plus été question que de savoir si la !!• armée allemande parviendrait, les jours suivants, à diriger contre ses bataillons une attaque de flanc et à le détourner de Verdun. Son immobilité près de Metz, pendant toute la journée du 17, permit à ses adversaires de réunir devant lui des forces supérieures, pour couper entièrement sa ligne de retraite sur Châlons. »
Le mouvement considérable qu'on apercevait au loin dans les camps français, dès les premières heures de la matinée du 17, intrigua fortement les états-majors allemands.
Pendant que nos troupes s'ébranlent pour aller occuper les positions indiquées, le prince Frédéric-Charles, très inquiet, envoie des uhlans en éclaireurs. Ces cavaliers signalent bientôt l'étrange évolution de nos corps d'armée. Ils les ont vus se retirer, puis disparaître. Le prince Frédéric-Charles, à cette nouvelle, craint que l'armée française ne se soit dérobée.
Mais d'autres escouades viennent confirmer le témoignage des premiers éclaireurs et annoncent que les troupes de Bazaine ont abandonné Rézonville.
Les princes allemands ne peuvent en croire leurs oreilles. « Mais alors nous ne sommes pas battus I » s'écrie Frédéric-Charles. De nouvelles reconnaissances ont lieu, avec de plus forts détachements : elles montent sur le plateau, s'approchent près de Gravelotte par les ravins et les bois, et constatent que les derniers traînards français évacuent ce village.
Au même instant, une vive lueur s'élève dans le ciel, en arrière du clocher de l'église : ce sont les approvisionnements de notre armée qui sont livrés aux flammes.
— Ce fut néanmoins assez tard dans la journée que les Prussiens se hasardèrent à monter sur le plateau.
Pendant que Bazaine, qui accusait par ses dépêches le manque de vivres, livre ainsi aux flammes les denrées alimentaires dont il prétend manquer, le roi Guillaume passe paisiblement en revue les nombreux escadrons qu'il a amenés et ceux qui ont combattu la veille; ensuite il visite tes régiments d'infanterie dans leur bivouacs. Cavaliers et fantassins le saluent par de bruyants hourras. Comme nulle attaque ne parait à craindre, on leur poinet de faire-la soupe.
Les princes ne peuvent avoir Tintention de livrer bataille avec les régiments affaiblis du 16: ils veulent employer exclusivement toute la journée du 17 à concentrer devant Metz la plus grande partie de la I", et de la !!• armée, pour frapper le lendemain, avec ces forces réunies, un coup décisif.
Le plan d'attaque est combiné sur les lieux mêmes, avant midi. On décide que cinq corps de la IP armée, deux de la P* et la garde royale seront groupés sur les plateaux.
Le roi Guillaume se réserve le commandement en chef, assigne Faile gauche au prince Frédéric-Charles, l'aile droite au général von Steinmetz.
Les généraux de Moltke et von Stiehle assistent au conseil. Après la décision, Frédéric-Charles engage avec de Moltke un entretien particulier qui dure deux heures et pendant lequel on fixe en détail les opérations de la IP armée.
Quand toutes ces mesures pour le lendemain ont été prises, le roi de Prusse retourne dans Taprès-midi à Pont-à-Mousson et Frédério Charles s'établit à Bruxières, où il a transporté son quartier général.
Le 16 au soir, la batailler de Rézonville ne paraissait pas une victoire à Tétat-major prussien : voici en effet le télégramme qui était adressé au général von Steinmetz :
« L'ennemi a été attaqué aujourd'hui, pendant son mouvement de retraite, à Rézonville, par le IIP corps venant de Gorze. Le X* corps, trop avancé vers Touest, est ramené en arrière. »
De là à u»n succès il y a loin. A quatre heures du matin, nouveau télégramme :
« Le IIP et le X- corps se sont maintenus hier dans leurs positions, mais il est urgent qu'ils soient soutenus, aussitôt que pos.sible, au point du jour. »
Mais, lorsqu'il est bien constaté que les Français se retirent et*abandonnerit, sans coup férir, les positions qu'ils ont si fermement défen-
dues la veille, l'état-major allemand s^empresse de télégraphiera Berlin la nouvelle de la victoire :
« ... L'ennemi, malgré sa supériorité numérique, a été rejeté sur Metz, après une lutte très vive de douze heures... Sa Majesté le Roi a félicité aujourd'hui les troupes sur le champ de bataille, sur lequel elles se sont victorieusement maintenues. »
Tout en se félicitant du résultat, à coup sûr imprévu, de la lutte et de cette retraite des Français, qui lui permet de changer sa défaite en victoire, Vétat-major prussien se hâte d'expédier des ordres, afin d'appeler sur le champ de bataille toutes les troupes qui sont assez rapprochées pour prendre part à la nouvelle action que l'on prévoit.
De la IP armée allemande, les IIP et X' corps, les 5« et 6* divisions de cavalerie, les débris des dragons de la garde et la 25* division du IX» corps sont en position : ce sont les troupes qui ont pris part à la bataille du 16.
Ce jour-là même, dès onze heures du soir, l'état-major allemand a expédié des ordres pour activer la marche des troupes.
La seconde division (18*) du IX* corps arrive le 17 au matin à l'ouest du bois de Vionville.
Le XIP corps (saxon), commandé par le prince héritier de Saxe, se trouvait à Pont-à-Mousson, le 16.
Dans la soirée, le prince Albert de Saxe reçoit à son quartier général Tordre de se mettre en marche : à deux heures du matin, les troupes quittent leurs bivouacs et arrivent vers trois heures de l'aprèsmidi, entre Mars-la-Tour et Puxieux, après une marche de vingt-cinq kilomètres.
La garde royale campait à Bernécourt, lorsque Tordre arrive au prince Auguste de Wurtemberg de prendre par Beney, Saint-Benoît en Woivre et Chambley jusqu'à Mai s-la-Tour, de façon à former la gauche du XIP corps.
Partie à cinq heures du matin, la garde effectue en dix heures une marche de trente-cinq kilomètres et débouche vers trois heures de l'après-midi à Touest de Mars-la Tour.
Des deux autres corps de la IP armée, le IP est à Buchy, le IV» à Saizeray, à trente-huit kilomètres environ du théâtre de l'action : il est donc possible de les faire venir, mais T'état-major prussien juge sans doute que les forces dont il dispose sont insuffisantes, car il ne modifie pas ses ordres antérieurs , le IV*' corps est maintenu dans la direction ie Toul, le IP doit se rendre à Pont-à-Mousson, où il constituera la réserve. (Nous verrons plus loin que, sur la demande expresse du
général von Fransecki, commandant du II* corps, cette dernière prescription fut modifiée.)
— Comme on ne voit plus de Français sur la rive droite de la Moselle, la I" armée reçoit Tordre de concourir aussi aux opérations et nous devons suivre ses mouvements depuis la bataille de Bomy.
Le 15, le général von Manteuffel, commandant le I" corps d'armée, adressa au maréchal Bazaine à Metz une lettre demandant une suspension d'armes. Cette lettre est reçue par le général Coffinières de Nordeck, gouverneur de la place, qui ne voit aucun inconvénient à autoriser Tarmistice, mais ne juge pas à propos d'en prévenir le maréchal Bazaine. Sur la demande du général von Manteuffel, la suspension d'armes est portée à vingt-quatre heures, le commandant en chef de Tarmée demeurant toujours dans la même ignorance.
Il ne sera pas inutile de citer ce fait que le ministre de la guerre était à Paris mieux renseigné que le maréchal Bazaine sur ce qui se passait sous le canon des forts de Metz.
« 11 est constant, disait-il au Corps législatif, que l'armée du général von Steinmetz, qui tenait le centre de Tarmée prussienne, a éprouvé des pertes telles que le commandant de cette armée a été obligé de demander un armistice pour enterrer ses morts et enlever ses blessés. Les Prussiens ont voulu aussi par là gagner du temps! »
Le général de Montauban, comte de Palikao, voyait plus juste à Paris que le général Coffinières à Metz : les Prussiens voulaient gagner du temps. Il importait, en effet, à la suite de la bataille, de donner un peu de repos aux troupes, avant de leur faire faire autour de la place le mouvement tournant destiné à réunir la P* armée à la IP. L'armistice consenti par le général Coffinières de Nordeck écartait tout danger d'attaque des Français : il permettait aux VIP et VHP corps allemands de se concentrer au sud-est de Metz, à Courcelles-Chaussy, à Pange, à Orny, à Verny et à Avancy.
Le général von Manteuffel devait provisoirement rester sur la rive droite de la Moselle avec le I" corps d'armée jusqu'à l'arrivée de Sarrelouis du général lieutenant von Kummer, commandant la 3* divison de réserve.
Dans la soirée du 15, il est prescrit au VHP corps de partir d'Orny et de se diriger à la première heure, le 16, sur Lorry et Arry; le VIP corps doit suivre ce mouvement par Pommerieux; la !'• division de cavalerie occupe Pouilly, Marly et Fey, de façon à couvrir, du côté de Metz, cette marche de flanc; la 3* division de cavalerie forme Tarrière-garde entre Courcelles et Mécleuves.
Le 16, le quartier général de la I" armée est transféré à Coin-sur- Seille; vers une heure, le général von Steinmetz est informé que la bataille est engagée dans la direction de Gorze et reçoit Tordre de laisser passer, avant ses troupes, le IX* corps que nous avons vu arriver, en partie du moins, assez à temps pour prendre part à Faction engagée ce jour-là.
A huit heures du soir, des instructions venues de Pont-à-Mousson prescrivent de passer la Moselle, le 17 au matin : au VII* corps par Ars-sur-Moselle, d'où il doit se diriger sur Gravelotte et le bois de Vaux ; au VHP par Novéant, Gorze et Rézonville. La 1~ division de cavalerie demeure sur la rive droite de la Moselle, prête à traverser la rivière et chargée de surveiller le terrain du côté de Metz; la 3* division de cavalerie reste plus en arrière.
Vers une heure de l'après-midi, les VII* et VHP corps occupent le ravin d'Ars entre le bois de Vaux et le bois des Ognons. La brigade von Woyna, qui tient la tète de cette armée, est aussitôt attaquée par de nombreux tirailleurs français.
En même temps, à la vue de ces fortes colonnes ennemies qui sortent du bois des Ognons et se dirigent sur Gravelotte, une batterie de mitrailleuses de notre 3* corps ouvre aussiôt le feu contre elles.
Par ordre du général Vergé, les mitrailleuses de la 6* batterie du 5* d'artillerie se portent aussitôt à côté de Tauberge du Poijit-du-Jour et font quelques salves, mais sans réussir à arrêter la marche de l'ennemi, qui continue jusqu'à la nuit.
En même temps, on peut voir à une distance de deux mille cinq cents mètres en avant du Point-du-Jour, les Prussiens élever un long épaulement dans le but d'y abriter leurs batteries, sur la crête reliant Gravelotte, qui sont sur la gauche et en avant de nous.
Une reconnaissance que le général von Steinmetz fait personnellement au sud de Gravelotte lui permet de découvrir les troupes françaises campées au midi.
Un soleil splendide éclaire leurs tentes.
Près de la route de Gravelotte, sur les hauteurs qui dominent le ravin, là où se trouvent les fermes de Saint-Hubert et du Point-du-Jour, le commandant en chef de la I" armée allemande aperçoit des lignes d'infanterie et des mitrailleuses, qui gardent le sommet du couloir ; dès qu'une patrouille allemande se montre quelque part, elles lui adressent une volée de projectiles.
Dans raprès-midi on entend également, à plusieurs reprises, des salves de mitrailleuses tirant sur les Prussiens, qui ont poussé une
reconnaissance en avant d'Amanvillers. Mais bientôt l'action ne tarde pas à s'arrêter.
Les nouvelles forces ennemies s'échelonnent au bas des plateaux, dans les positions occupées la veille au soir par les régiments qui ont combattu, et, sans perdre un instant, se déploient à gauche des positions occupées par les Allemands le 16, pour préparer le champ de bataille où elles doivent amener notre armée à se battre le 18.
— Pour détourner l'attention de la garnison de Metz, dont on Ignore l'importance, et pour l'empêcher de faire des sorties, le général von Steinmetz prescrit au ?' corps de « faire une démonstration sur la place », puis d'envoyer dans la direction de Vaux une brigade de sou corps d'armée pour soutenir le VII* corps d'armée et s'opposer à une tentative des Français sur Ars.
Le général von Manteuflfel décide de bombarder le 17 le fort de Queuleu et de l'enlever, si cela est possible, par un hardi coup demain.
La défense de ce fort est confiée au colonel Merlin, du 1" du génie, qui a sous ses ordres l'état-major et les 2* et 3* bataillons du 2' de ligne, quatre compagnies du 1*' régiment du génie, une compagnie des francs-tiieurs de la Meurthe, deux batteries de l'artillerie de la garde mobile et la 7' batterie du 15» régiment d'artillerie (capitaine-commandant Stoffel).
Cette dernière batterie, désormais attachée avec sa division (3* du 2* corps, général de Laveaucoupet) au service de la place de Metz, est divisée en deux parties : l'une, qui comprend presque tous les conducteurs et les chevaux, est affectée aux travaux de l'arsenal de Metz et bivouaque sur la courtine Saint-Vincent; l'autre, qui comprend tous les servants et la plus grande partie des cadres, en tout soixante-dix hommes environ, reste attachée à la défense du fort de Queuleu.
Déjà la veille, un peloton à cheval du 15* régiment d'artillerie a été envoyé en reconnaissance, sous les ordres du lieutenant en premier de France, vers le village de Grigy, avec une compagnie d'infanterie. Accueillie par une vive fusillade, cette reconnaissance est obligée de se replier au plus vite, en entendant sonner la retraite par ordre du commandant du fort.
Ce même jour, un brasseur messin, nommé Hiller, homme doué d'une force prodigieuse, accomplit une véritable prouesse. Non loin de la porte des Allemands, il capture à lui tout seul deux voitures de farine escortées par trois soldats prussiens, qui ont eu l'audace ou la maladresse de s'aventurer trop près de la place.
Dans Taprès-midi, le !•' bataillon du 2* de ligne quitte le fort
fiaint- Privât (18 aoûi). — Troupes du 2* corps dans lo remblai de la route de Grarelotte
au Foint-du-Jour.
Bellecroix pour se rendre à Metz, où il s*installe dans la halle et contribue au service intérieur de la ville.
Le 17 août, vers cinq heures du soir, une fumée blanche s'élève sur la lisière du bois de Pouilly, à trois mille mètres environ du fort de Queuleu, et un obus passe en sifflant au-dessus du parapet.
C'est une batterie prussienne ^établie en avant de Pouilly qui ^vient d'ouvrir le feu. Bientôt une seconde batterie se démasque en avant du château de Mercy-le-Haut.
Le fort de Queuleu est battu en brèche par l'artillerie de campagne du !•' corps allemand, qui a pris position sur les hauteurs s'étendant
*^ Garkibr Frbrbs, iorriURs. 68
de la Grange-aux-Bois au télégraphe de Mercy-le-Haut, où des emplacements pour les pièces ont été préparés par les soins des pionniers.
Une grêle de projectiles pleut de cinq heures et demie à huit heures du soir sur ce brave fort, qui répond de son mieux au feu de plus en plus vif de Tennemi.
La 7* batterie du 15' d'artillerie se fait remarquer dans ce violent combat d'artillerie; la demi-batterie de gauche sert des pièces de siège; celle de droite fait feu avec ses pièces de 4 qui ont été installées sur l'immense cavalier du fort et tire soixante-quinze coups. Le brigadier Crétinon, chef de pièce, est cité, en cette occasion, pour sa conduite énergique.
ûuelques-uns de nos obus portent en plein sur une batterie ennemie; d'autres jettent le désordre dans une colonne d'infanterie qui se dirige sur Novéant, pour y franchir, sans aucun doute, la Moselle.
Les projectiles allemands, au contraire, bien que le tir ait été allongé, portent à peine jusqu'au glacis du fort; la plupart tombent dans la Seille.
Cette canonnade ennemie produit peu d'effet. Le chef de musique du 2* de ligne, M. Lègues, est blessé; un .soldat de ce régiment est tué par la chute d'une pierre et deux autres sont blessés.
A la nuit tombante, les Allemands se retirent après avoir reconnu qu'avec les ressources dont ils disposent ils ne peuvent attaquer sérieu- . sèment.
Le 17 au soir, le général von Manteuffel adresse, néanmoins, de la ferme Saint-Thiébault (au sud de Magny-sur-Seille) le triomphal rapport suivant au général von Steinmetz :
« Metz a été canonnô par toute l'artillerie du corps d'armée à une distance de quatre à cinq mille pas. Vers cinq heures, il semblait y avoir des incendies sur plusieurs points. A cinq heures et demie, on aperçut de la poussière sur la route qui vient de Metz sur la rive gauche; elle semblait être produite par des colonnes en retraite... »
Ce rapport est presque incompréhensible à cause de son exagération. Nous venons de raconter la tentative dont il fait l'objet. Quant au bombardement de Metz », aux « colonnes en retraite », tout cela n'a existé que dans le rapport du général von Manteuffel.
— Ce même jour, quatre bataillons d'infanterie, dits bataillons de Metz ou de la Moselle, sont formés avec des détachements des !!•, 27*, 46% 86* et 88* de ligne, etc ..., envoyés pour rejoindre leurs régiments au 5* corps et qui ont été coupés dans Metz.
Ces quatre bataillons, réservés à la défense de la place, sont com-
mandés : le 1" par le chef de bataillon Drouet, major au 43* de ligne; le 2* bataillon, par le commandant Fischer, chef de bataillon au 88» de ligne, qui a amené avec lui un détachement de sept cent cinquante hommes du 88' de ligne partis de Cahors avec le capitaine Prendergast.
Le 3* bataillon est commandé par le chef de bataillon Outhier du 98* de ligne; le 4*» bataillon, par le chef de bataillon Thoni de Reinach, du 73' de ligne.
Ces quatre bataillons, qui furent licenciés le 28 octobre, tinrent garnison dans Metz avec deux bataillons de garde mobile et les dépôts des 1" et !?• d'artillerie.
Le 3* bataillon de Metz était campé, c'est-à-dire en partie sous la grande tente, l'emplacement du gymnase de Metz, entre la gare Devant les Ponts et la porte Serpenoise. Une de ses firactions occupait la redoute du Pâté, qui était attenante à cet emplacement, ayant un de ses flancs presque appuyé à la route de Magny.
Ce bataillon était commandé par un chef de bataillon de chasseurs à pied et, ainsi que les trois autres, se trouvait sous le commandement supérieur du général de Verkly. Il avait même été formé dans chacun d'eux une section de partisans, composée de volontaires choisis parmi les isolés des petits dépôts de régiment dont étaient formés ces bataillons de Metz.
Ces isolés, officiers et soldats, étaient, soit des convalescents sortis des ambulances, soit des hommes venus au dernier moment de corps spéciaux ou permanents d'Afrique, tels que des soldats d'infanterie légère en congé, qui n'avaient pu rejoindre leurs bataillons, des prisonniers de guerre français échangés après Sedan (etc., etc.).
La section de partisans du 3" bataillon de Metz eut pour chef pendant près d'un mois, de la mi-septembre à la mi-octobre, le lieutenant Coumès, du 93» de ligne.
Ces bataillons contenaient des éléments qu'on aurait pu utiliser bien mieux qu'on ne le fit. On n'en tira aucun parti.
Les sections de partisans elles-mêmes qu'on aurait pu, au moins, faire concourir à des opérations de ravitaillement et qui ne demandaient qu'à marcher, furent laissées dans la plus complète inaction.