CHAPITRE XXVIII
La veiUe de la bataiUe.
Occupation des lignes d'Amanvillers par Parmée française. — Le 9» corps se porte de VemevIUe à Saint-Privat. — Point de ralliement. — Mauvaises positions de notre armée. — Le 6« corps est dépourvu de tout. — Effectif des combattants français. — Construction de tranchées-abris sur le front de notre armée. — Description de la position. — Les vallées de la Mance et de Chàtel-Saint-Germain. — Le bois des Génivaux. — Les fermes sont mises en état de défense. — Excellentes positions du t* et du 3« corps. — Le village de Saint-Privat-la- Montagne. — Le terrain entre ce village et Sainte-Marie-aux-Chônes. — Pénurie d'artillerie au 6* corps. — Seule préoccupation de Bazaine. — La retraite sur Metz et non sur Verdun. — Reconnaissance du colonel Lewal. — Une négligence volontaire. — Un principe militaire. — Trahison évidente. — La retraite sur Verdun et Paris empêchée. — Un homme sinistre. — Haine de Bazaine contre Napoléon IH. — Bazaine nommé commandant en chef sous la pression de Topinion publique et de la presse de l'opposition. — Compromettre ses rivaux. — Frossard compromis à Forbach et k Rézonville. — Haine de Bazaine contre Canrobert. — Un loyal soldat — La vallée de la Moselle vue du Saint-Quentin. — Discussion sur la marche des Allemands. — L'opinion d'un grenadier de la garde. — Un repos de vingt-quatre heures. — Vente des cantines "des officiers tués. — Vente des chevaux pris à l'ennemi. — Réparation de 4 vêtements, des harnachements et des équipements. — Marche de l'armée allemande. — Les dispositions d'attaque. — Instructions du roi Guillaume. — Un vaste mouvement tournant. — Les bivouacs français le 17 au soir. — Deux alertes de nuit.
L'armée française, dans la soirée du 17 août, a occupé, d'après les ordres du maréchal Bazaine, les fameuses lignes d'Amanvillers.
Toutefois, le 6« corps, placé en flèche à Verneville, comme on le sait, a changé son campement. Le maréchal Canrobert, ayant objecté que cette situation l'isole au milieu de grands bois, dans lesquels peut se glisser l'ennemi, a obtenu de se porter sur l'extrême droite entre le village de Saint-Privat et celui de Roncourt.
Ce corps d'armée, formant l'aile droite, tient par sa droite le village de Roncourt et par son centre les hauteurs devant Saint-Privalla- Montagne (divisions Lafont de Villiers et Bisson : cette dernière se composant d'un seul régiment, le 9" de ligne). Il étend sa gauche (division Levassor-Sorval) dans la direction d'Amanvillers jusqu'à la Mare, en face de Saint-Ail et d'Habonville : la division Tixîer, placée en retour
d'angle à Fextrême droite, fait face au nord, pour surveiller les débouchés de bois de ce côté.
A sa gauche, le 4* corps, qui, avec le 6«, a principalement soutenu la lutte du 16, tient Amanvîllers, Montigny-la-Grange avec les divisions de Cissey et Grenier en première ligne, la division de Lorencez en deuxième, et a des avant-postes à la ferme de Champenois.
Le 3« corps, à sa gauche, occupe le prolongement du plateau de Rozérieulles vers le nord, son front couvert par les fermes de la Folie, Leipsich et Moscou (noms de lugubre présage), s'étend dans la direction du Point-du-Jouret occupe très fortement par de l'infanterie et de l'artillerie le àois des Génivaux, qui est en avant de ses positions. Il met les fermes en état de défense et exécute quelques tranchées-abris et plusieurs épaulements pour batteries.
Le maréchal Lebœuf place sa division de cavalerie, abritée par des crêtes, en arrière de la ligne des fermes.
Enfin, plus à gauche encore, le 2* corps couronne le plateau jusqu'à Rozérieulles et occupe avec un bataillon du 97* le village de Sainte- Raffine.
La garde, postée beaucoup trop loin du champ de bataille et campée au col de Lessy, entre les deux forts de Plappeville et du mont Saint-Quentin, sous prétexte qu'elle doit fonner la réserve, est à deux lieues et demie de l'aile droite.
« La réserve d'artillerie, disait l'ordre du jour, suivra la garde et s'établira sur le plateau de Plappeville, entre le fort Saint-Quentin et le col de Lessy... C'est là que l'artillerie des corps d'armée devra compléter ses munitions. »
Les pièces et les munitions de réserve se trouvent ainsi un peu plus loin encore de l'aile droite que la garde elle-même.
Le point de ralliement est aussi indiqué à l'extrême gauche entre l'auberge de Saint-Hubert et le Point-dvrJour. La division de cavalerie de Forton se trouve ainsi reléguée à une distance énorme, au fond de la vallée, au moulin de Longeau. La division de cavalerie du Barail peut seule rendre des services, étant postée en arrière de Saint-Privat, à droite de la roufe de Briey.
— Cet ordre de bataille, qui serait incompréhensible sans les secrètes intentions de Bazaine, étonne, centriste les hommes intelligents de l'armée.
Comme on le voit, le maréchal commandant en chef a tout combiné pour perdre encore la bataille prochaine.
Dans ce but, il a installé son quartier général à Plappeville, loin du
champ de bataille le plus probable. Celte position est trop en arrière des différents corps de notre armée pour que le commandant en chef puisse être mis rapidement en communication avec elle et pour s'opposer avec succès aux tentatives de Fennemî. De la sorte, il échapppera aux demandes de secours et aux observations.
Cette étrange attitude et le soin de maintenir la garde fort éloignée de la droite, point périlleux de la bataille, prouvent que Bazaine a tout prévu et laissent voir combien le projet de continuer la retraite sur Verdun, par la route de Briey, est, en réalité, loin de son esprit.
— Nos corps d'armée, le 17 au soir, sont donc établis sur les plateaux qui dominent la rive gauche de la Moselle, et présentent une ligne allant du sud au nord, depuis Rozérieulles, au-dessus de Moulinslès-Metz, jusqu'à Saint-Privat-la-Montagne. Cette ligne, de dix à douze kilomètres de longueur, couronne les hauteurs qui s'élèvent au-dessus des plaines de la Voêvre, à droite de la route de Verdun, en venant de Metz. Sa gauche, protégée par les feux du fort du mont Saint-Quentin, est appuyée à un ravin profond et difficile. Sur notre front, le ravin de la Mance nous garantit de toute surprise.
La droite s'étend jusqu'aux villages de Saint-Privat-la-Montagne et de Roncourt, occupés par notre 6* corps. Ce corps est le moins bien pourvu d'artillerie *, le plus mal placé comme position défensive, et cependant c'est celui que les Prussiens ont le plus dlntérèt à tourner et à refouler.
L'ensemble de nos troupes est adossé à Metz. Nos soldats vont donc se battre, le dos tourné à l'Allemagne, vers laquelle ils marchaient naguère, et les Allemands, le dos tourné à la France, comme s'ils en venaient. Notre armée, en ligne, avec ses quatorze divisions et demie d'infanterie, en y ajoutant la cavalerie, l'artillerie et le génie, ne compte pas plus de cent quarante-sept mille hommes, ainsi répartis :
2« corps (moins la 3' division, général de Laveaucoupet), renforcée de la
brigade mixte Lapasset {5« corps). . 14.800 hommes.
3« corps 43.500 —
4« corps 31.800 —
6» corps 32.400 —
Garde impériale 18.500 —
Cavalerie de réserve (moins la brigade Margueritte) 4.400 —
Réserve d'artillerie, génie, elc 2.380 —
Total 147.780 hommes.
1. La moitié des batteriea attachées au 6* corps était restée an camp de CbAlons. En o°^']* 6* corps n'avait ni parc du génie, ni son contingent de compagnies de tapeurs, quoique le grand pars de l'armée et le génie de la réserye eussent pu lui yenir en aide
— Cette journée du 17 août, si bien employée par les Prussiens, n'est pas non plus perdue pour Tarniée française. Celle-ci, sentant qu'elle ne peut compter sur l'appui de son général en chef, qu'Une volonté fatale Tenveloppe comme un noir réseau, fait ses préparatifs de défense avec l'instinct puissant de la conservation.
Partout nos soldats creusent rapidement, surtout sur les points les plus exposés, des fossés de tirailleurs, dressent des épaulements et mettent à profit tous les accidents du terrain. Des tranchées-abris relient les fermes et les villages situés sur le front des troupes. Les issues des bois sont obstruées par des abatis.
Les hauteurs occupées par nos troupes se prêtent d'ailleurs à une énergique défense. Les groupes de collines et de plateaux, à l'ouest de Metz, sont coupés par deux vallées transversales du nord au sud et au sud-est. La plus rapprochée de la place n'est qu'à deux mille cinq cents mètres environ du Saint-Quentin. Resserrée entre des pentes très raides, cette gorge part des environs d'Amanvillers et aboutit, dans la vallée de la Moselle, à Moulins-lès-Metz. Malheureusement nos derrières sont adossés à ce profond vallon et à des bois qui gênent l'action de la cavalerie.
A deux mille cinq cents mètres à l'ouest du ruisseau de Châtel- Saint-Germain se trouve la vallée de la Mance, qui commence à Test de Verneville et descend, de plus en plus escarpée, jusqu'à la route de Verdun, d'où elle s'infléchit vers le sud-est, pour aboutir à Ars. C'est là comme une sorte de fossé naturel, qui protège une partie du front de la ligne française. Le terrain compris entre ces deux vallées se termine à la Mance par des pentes rapides ; rinclinaison est, au contraire, à peu près nulle à l'est.
Cette disposition obligeait l'ennemi à s'avancer à découvert et nous permettait d'occuper solidement nos positions. Aussi, dans la journée, les fronts des corps d'armée du général Frqssard et du maréchal Lebœuf (2* et 3«) se couvrent-ils de tranchées-abris; on utilise les enclos, les carrières, les ravins, les fossés : toutes ces défenses sont solidement reliées, et sur plusieurs points forment plusieurs étages de feux.
Les murailles des deux maisons du Point-du-Jour sont crénelées, reliées par un parapet en terre et appuyées de part et d'autre par quelques travaux.
Les deux divisions Vergé et Fauvart-Bastoul, ainsi que la brigade Lapasset, profitent d'excavations de carrières existant au delà de la route et s'étendant en avant pour y placer leurs grand'gardes et jeter des petits postes le plus loin possible.
Juste au centre de la ligne occupée par le 3* corps, un bois de hêtres, de chênes et de sapins, le bois des Génivaux, toufTu, obscur, enchevêtré, dresse hardiment ses troncs antiques et ses épais feuillages.
On dirait une espèce de citadelle construite par la nature. Quatre bataillons du 3* corps s'y embusquent et attendent Tennemi, qui sera contraint de passer à droite et à gauche de ce bois, pour venir attaquer notre front.
Malheureusement d'autres Ijois se trouvent aussi en avant do la vallée de la Mance, offrant à l'ennemi un abri pour rallier ses bataillons. Mais, de ces bois au ravin, il y a un espace découvert.
Si les positions occupées par les 2* et 3* corps se prêtent à une vigoureuse défense, il n'en est pas de même de celles que tiennent, plus au nord, le 4« et surtout le 6" corps.
Aucun obstacle en avant de leur front ne peut arrêter les Allemands. Le village de Saint-Privat-la-Montagne est, il est vrai, bâti sur un mamelon élevé et offre une excellente position défensive. Ses maisons solides et massives, les murs de pierres qui entourent les jardins et les vergers, la pente du sol qui étage les constructions Tune au-dessus de l'autre, lui donnent Tair d'une place forte, mais ce relief de terrain ne constitue pas un avantage suffisant.
D'ailleurs, si la maçonnerie dont sont faits les murs des maisons de Saint-Privat présente quelque solidité et se prête môme à une certaine résistance, leur toiture offre le plus grand danger ; car, outre sa légèreté, qui ne rend point la partie supérieure de l'habitation à l'épreuve des projectiles de l'artillerie, cette toiture recouvre généralement d'énormes greniers remplis de fourrage, destinés à devenir la proie des flammes aux premiers coups de canon et à précipiter ainsi l'incendie du village.
Devant ce village, un terrain nu et incliné se déploie au nord et à l'ouest jusqu'à Roncourt et Sainte-Marie-aux-Chênes, et rien ne doit faire obstacle au vol terrible des balles et des obus. Pour arriver à portée de fusil, les troupes prussiennes seront obligées de parcourir les deux tiers de ce terrain, sans aucun abri naturel ou factice.
Toutefois, ces deux derniers villages, distants d'environ deux à trois mille mètres de Saint-Privat, offrent à l'ennemi un appui sérieux si on ne les occupe pas solidement. Aussi le maréchal Canrobert donnct-il Tordre de porter le lendemain un régiment, le 94«, à Sainte-Marieaux-Chênes et continue-t-il sa ligne jusqu'à Roncourt; mais la droite de l'armée française se trouve ainsi beaucoup trop étendue derrière le village de Saint-Privat ; de brusques talusi descendixut vers la Moselle.
Saini-Privat (18 août). — Défense du bois des Génivauz par le 29* de ligne.
permettent d'abriter les réserves jusqu'au moment où elles peuvent être utiles.
Le général de Ladmirault ne peut remuer la terre, comme les commandants des 2* et 3° corps : il n'est arrivé que tard avec le 4' corps sur les positions qui lui sont assignées.
Quant au maréchal Canrobert, il n'a pas son parc du génie, demeuré à Chàlons, et les quelques pelles et pioches placées entre les mains de ses soldats, ne peuvent faire grande besogne.
Cependant, comme toutes les nobles créatures qui se sentent en danger de mort, cette armée trahie est résolue à se défendre avec un indomptable courage.
*** Garnibr Frbrbs, éditeurs. 69
— Tout à la fois se tourne contre nous : la position la plus importante, celle qui doit avoir à supporter les plus sérieuses attaques de l'ennemi, est occupée par le 6* corps, qui a le moins de moyens de résistance : non seulement ce corps d'armée n*a pas tout son effectif, mais il lui manque une partie de son armement et toute sa cavalerie.
Formé au camp de Châlons, puis envoyé à Nancy le 5 août, renvoyé à Châlons le 7, il a été appelé à Metz en toute hâte le 9. Trois de ses divisions et un régiment de la quatrième sont seuls arrivés avec leurs batteries ; Tinterruption des lignes ferrées a fait rester en arrière trois régiments de cette dernière division, ainsi que son parc et son artillerie de réserve; nous venons de dire qu'il manquait d'outils; son artillerie est de moitié inférieure à celle des autres corps. Le 17 au soir, le maréchal Canrobert n'a que onze batteries, en comptant deux batteries de réserve qui lui ont été envoyées, tandis que le 3* corps compte cent vingt pièces, le 2* et le 4» quatre-vingt-dix.
Le maréchal Canrobert ne dispose pas d'une seule mitrailleuse; Bazaine devrait lui envoyer un supplément considérable de bouches à feu, mais il n'en fait rien.
Enfin, obligé de marcher pendant toute la journée du 17, le 6' corps, qui a combattu le 16, ne pourra se ravitailler ni en vivres, ni en munitions et devra soutenir, le lendemain 18 août, tout Teffort de la bataille avec des caissons à moitié vides.
« Les soldats, dira plus tard le maréchal Canrobert, en parlant de ce véritable combat de géants du 18 août 1870, se sont battus toute la journée, sans avoir ni mangé, ni bu. »
Cette situation de Saint-Privat et de Roncourt commande donc la plus sérieuse attention au maréchal Bazaine : la position de Saint-Privat doit être d'autant plus solidement défendue qu'elle tient la dernière route de Verdun, celle de Briey. Pour parer à toutes ces causes d'infériorité, il n'est qu'un moyen, tout indiqué : placer les réserves en arrière de l'aile droite.
Appuyés à de formidables positions, les 2* et 3* corps n'ont pas besoin d'être soutenus; mais le 6% exposé à un mouvement tournant, très imparfaitement protégé, réclame impérieusement une seconde et puissante ligne.
L'urgence est d'autant plus grande, que le champ de bataille est très étendu et que l'on ne peut songer à faire venir des troupes de renfort d'un point à un autre. Les dispositions adoptées au début de l'action doivent fatalement être maintenues jusqu'à la fin.
C'est un axiome, une règle sans exception en art militaire que
LA VEILLE DE LA BATAILLE 5i7
chaque aile d'une armée doit avoir pour protection un obstacle naturel, comme un bois ou marais, un cours d'eau, un ravin ou être défendue par une artillerie puissante qui en tienne lieu. Elle doit, dans tous les cas, pouvoir compter sur Tappui de troupes suffisamment mobiles et assez bien disposées tactiquement, pour pouvoir contrecarrer les entreprises de Tennemi contre elle. On sait, en effet, que contre une aile c'est ordinairement la forme de Tenveloppement qu'affectent ces entreprises.
Le maréchal Bazaine n'ignore pas ces règles, et s'il a laissé le maréchal Canrobert au dépourvu, ce n'est pas sans intention. Tous les hommes clairvoyants s'étonnent, s'inquiètent de cette faute, 11 n'y a pas de faute : il y a seulement un odieux calcul. Bazaine n'a jamais songé à garder la route de Briey, comme le 16 il ne s'est préoccupé que d'assurer sa retraite sur Metz, de rentrer dans cette place et d'y rester immobile en feignant d'être bloqué. C'est pour cette raison que le 17 il a placé la garde à plus de dix kilomètres du 6' corps, entre Plappeville et le Saint-Quentin.
Le 17 au soir, le commandant en chef transmet à un des officiers supérieurs du grand état-major, le colonel Lewal, un brillant soldat d'Afrique, d'Italie et du Mexique, Tordre de réunir, dans la matinée du 18, les sous-chefs d'état-major des différents corps, afin d'opérer avec eux une grande reconnaissance dans le but de choisir, en arrière des positions alors occupées par les troupes, des emplacements sous le canon des forts.
La retraite sous Metz, avant môme que le premier coup de fusil de la bataille du 18 ait été tiré, est donc arrêtée dans la pensée du maréchal Bazaine, et ce mouvement en arrière n'est pas une simple éventualité, c'est le résultat d'une conviction bien établie, indépendante pour ainsi dire des événements qui vont se succéder.
Pour preuve, il suffit de rappeler cette dépêche datée du lendemain, 18 août, dix heures du matin, et adressée au maréchal Canrobert : « Si, par cas, Tennemi. se prolongeant sur notre front, semblait vouloir attaquer sérieusement Saint-Privat-la-Montagne, prenez toutes les dispositions de défense nécessaires pour y tenir et permettre à l'aile droite de faire un changement de front, afin d'occuper les positions en arrière, si c'était nécessaire, positions qu'on est en train de reconnaître. Je ne voudrais j)as y être forcé par l'ennemi, et, si ce mouvement s'exécute, ce ne sera que pour rendre les ravitaillements plus faciles et donner une plus grande quantité d'eau aux animaux et permettre aux hommes de se laver. »
5i8 FRANÇAIS ET ALLEMANDS
Maïs alors, puisque le 6* corps ne doit tenir à Saint-Prîvat « que pour permettre à l'aile droite de faire un changement de front », sans attendre d'y être forcé par Fennemi, pourquoi livrer bataille? A quoi bon aux seize mille victimes du 16 en ajouter onze mille pour masquer une retraite décidée à l'avance?
Une autre négligence volontaire va faciliter l'œuvre des Allemands. L'extrémité de la droite française n'atteint que le village de Roncourt; un peu au delà serpente la rivière de l'Orne, qui va se jeter dans la Moselle. On devrait en occuper les bords, s'en former un rempart; Bazaîne ne vient même pas inspecter les lieux. Les Saxons, le lendemain 18, profiteront de son oubli pour tourner et déloger le & corps vers la fin du jour.
— La conduite de toute la campagne, depuis la prise de commandement de Hazaine, devait être basée sur un principe qu'enseignent les règlements militaires et dont la non-observance entraîne des peines graves : ce principe, le voici ;
Tout commandant d'armée doit surtout se préoccuper de nêtre jamais rejeté sur une place forte et bloqué par l'armée ennemie.
Il ne doit entreprendre aucune opération lui faisant courir le risque d'être entouré, et il doit toujours tendre à maintenir son armée libre d'opérer en rase campagne, avec ses voies de retraite assurées.
Le seul fait de s être volontairement laissé acculer dans un camp retranché est un acte de haute trahison.
Un général qui exécute les règlements militaires peut être battu, jamais il n'ef=;t cerné. Or, ces règlements prescrivaient au maréchal de s'éloigner de Metz au plus vite, après la glorieuse journée de Rézonville (16 août 1870).
A partir de ce moment, la trahison de Bazaine apparaît brutale, patente ; elle s'impose, elle n'est plus discutable, elle saute aux yeux.
C'est un éclair sinistre, illuminant la trame ténébreuse de ce terrible drame de Metz.
Vainqueur, et se disant tel dans son rappo7't, le maréchal ne poursuit pas sa victoire. Loin de là, il se retire.
Mais où?
Sur Verdun, par les routes d'Étain et de Briey, qui sont libres?
Non.
Sur Metz? Mais le règlement le lui défend! Mais il va se faire cerner I Mais c'est le blocus qui commence ! Il le sait. Il le veut ainsi.
Cette fois, plus d'excuses possibles : « Défense de se laisser cerner, disent les règlements militaires, en s'appuyant à une place forte otc à un camp ?^etranché/ »
Il ne reste donc plus à Bazaine qu'un parti à prendre, puisqu'il ne veut pas culbuter Tennemi, alors qu'il n'a plus qu'à pousser de Tavant pour précipiter les ennemis dans les ravins de Gorze et les jeter dans la Moselle : c'est de se replier sur Verdun.
Il n'a plus qu'une journée devant lui; le mouvement de l'ennemi est fortement accentué : pas un doute à concevoir.
Demain la voie sera coupée. Il faut partir sans délai... et le maréchal se replie sur Metz pour livrer les deux voies dont il est le maître!
Mais en est-il réellement maître? Oui certes I II est à Gravelotte, fortement assis sur cette position. C'est le point de bifurcation de la route directe et de la route d'Étain. Plus en arrière est la route de Briey , absolument libre et hors de portée de l'ennemi.
Donc, voies ouvertes, et ennemi hors d'état de ppursuivre. Toute la journée du 17 est consacrée au repos par nos adversaires. Pas un mouvement dans cette armée battue qui ne se sent pas en mesure d'agir et qui attend ses réserves pour engager la bataille le lendemain.
Bazaine aurait été suivi et non poursuivi. Il ramenait à la France cent cinquante mille hommes, qui, joints aux cent quarante mille de Mac-Mahon, auraient formé, pour couvrir Paris, une armée de plus de trois cent mille hommes, en y versant le corps Vinoy.
Paris et trois cent mille hommes de bonnes troupes!
C'était le salut !
Toutes ces levées qu'on improvisa et qui manquèrent de cadres auraient porté l'effectif de cette belle armée à cinq cent mille combattants, ayant des officiers expérimentés et de vieux soldats comme noyau solide.
Jamais l'investissement n'aurait eu lieu. Mais un homme ne voulait pas qu il en fût ainsi. Bazaine voulait la perte de l'Empire ; il voulait être seul arbitre des destinées de la France vaincue, commander la seule armée qui resterait à notre pays : il voulait être dictateur.
Et il se repliait sur Metz pour conserver intacte une armée assez forte pour traiter de la paix avec l'ennemi et imposer son chef aux partis. Il comptait réaliser ce plan.
II attira Mac-Mahon dans un piège, en lui annonçant que l'armée de Metz marchait vers le nord, cherchant à se dégager, ce qui obligea le maréchal de Mac-Mahon de courir à son aide.
Et Bazaine ne bougeait pas de Metz.
Mac-Mahon écrasé, son armée capturée, Bazaîne, comptant que Paris allait capituler, se crut maître de la situation. Mais Paris tint énergiquement et la France se battit longtemps encore.
Le maréchal s^était pris a son propre piège. Manquant de vivres, à bout de ressources, il fut obligé de capituler, sans même parvenir à traiter de la paix.
Et c est par sa fatale résolution du 16 août au soir que Bazaine entra définitivement dans la voie de la trahison.
Ce soir-là, nous le répétons, le maréchal déchaînait sur sa patrie toutes les calamités qui sont la suite des grandes défaites.
Comment cet homme taré, connu au Mexique comme le pillard le plus effronté, devint-il général en chef de l'armée du Rhin?
Napoléon III savait que le maréchal avait convoité d'être empereur à Mexico. Il avait envoyé au Mexique le général Castelnau, avec pleins pouvoirs, pour arrêter au besoin le maréchal.
Il savait que cet homme était plein de colère et de haine contre une dynastie dont le chef Tavait empêché, lui, Bazaine, de devenir souverain.
Et TEmpereur lui confiait un commandement suprême ! Pourquoi?
Parce que Topinion publique et la presse, surtout la presse de l'opposition, auraient été froissées de ce que Bazaine n'eût pas le commandement supérieur.
On ne voyait en lui qu'un général vainqueur à Puebla, à Mexico, à Oajaca, vainqueur partout et toujours [au Mexique, obligé à la fin de se retirer par ordre du gouvernement français ; mais cette retraite était considérée comme simple mesure politique et le prestige militaire du chef restait intact.
— Un incident d'une physionomie toute particulière se produisille 17 août dans l'exécution des plans du maréchal et mit en quelque sorte, par ce fait môme, la signature à son crime.
Au Mexique, Bazaine avait une façon tout à fait originale de procéder. Il chargeait les généraux qu'il jalousait des missions les plus dangereuses, leur refusait les moyens d'exécution, leur donnait des instructions vagues, non compromettantes pour lui, les plaçait dans la nécessité d'agir de la façon la plus fâcheuse pour leur réputation, les désavouait ensuite et exécutait le coup de main facile en raison des ressources qu'il accumulait dans ce but. Après quoi, il faisait grand bruit de sa victoire et de l'insuccès de ses lieutenants.
Çomj[)7^omeiire ses rivaux, telle fut toujours son incessante préoccupation.
A Forbaclî, nous l'avons vu, jalousant Frossard, ne lui envoyer aucun renfort à temps.
A Rézonville, Bazaine laisse encore Frossard supporter seul, au début, le poids de Tattaque, avec son corps d'armée (2"), décimé par le combat du 6 août et diminué de la divison de Laveaucoupet, laissée à la garde des forts de Metz.
Frossard, accablé par deux défaites, lui parait suffisamment perdu dans l'opinion, le maréchal Lebœuf est dans une défaveur complète, mais Canrobert, le héros de Zaatcha, d'Inkermann et de Magenta, est populaire dans l'armée et dans la population. Peut-être, à un certain jom*, cette popularité d'un collègue nuira-t-elle au maréchal Bazaine! Celui-ci, en outre, exécrait le loyal Canrobert, dont la présence à l'armée de Metz était un reproche vivant et constant de sa triste conduite.
Que fait alors le misérable Bazaine? Il désigne le corps de Canrobert (6'), qui est très affaibli par la lutte du 16 août, dont l'artillerie comprend à peine quelques batteries, pour aller s'installer à droite de notre ligne de bataille.
C'est-à-dire que, dans le dessein de Bazaine, la bataille sera perdue. Puis, il ordonne au 6* corps, trop faible d'effectif, de s'étendre jusqu'à la rivière de l'Orne, qui doit le couvrir, mais Canrobert aura, par ce fait, un front trop étendu, il demandera à le restreindre.
Bazaine y consentira.
Comme cette rivière est un appui indispensable, ne pas y établir son flanc est une faute stratégique.
Canrobert en endossera la responsabilité. Il serait pourtant facile de permettre au commandant du 6* corps de s'étendre en lui donnant comme renfort une division et des canons dont il manque.
Mais Bazaine veut la défaite et la veut par son rival.
Calcul odieux I Calcul déjoué I
Canrobert se couvrit de gloire par une défense admirable. Bazaine fut condamné.
— Dans la soirée du 17, les officiers du grand état-major général vont observer la contrée du haut du plateau où s'élève le fort Saint- Quentin. De cette position élevée on embrasse un immense et admirable panorama.
La Moselle, le chemin de fer et la ville de Metz en forment les premiers plans. Tout à gauche, la plaine de Thionville s'étend arrosée par les méandres de la Moselle ; puis c'est le fort Saint-Julien, frère puîné du Saint-Quentin, la côte et le fort de Queuleu que contourne la Seille et
derrière lesquels on volt de tout côté les bois, que des officiers d'artillerie observent à la lunette.
Les grenadiers de la garde sont campés tout près de là, et s'occupent déjà de leur repas du soir.
o Croiriez-vous, dit à ses camarades un -vieux soldat du 3« grenadiers, que ces c... -là, quand nous les pressions trop hier, nous faisaient signe qu'ils voulaient se rendre, puis, lorsque nous approchions sans défiance, ils nous tiraient dessus à bout portant. C'est ainsi qu'ils ont assassiné notre brave lieutenant Fabrègue et beaucoup de camarades.
« Le soir, ces Prussiens maudits ont voulu recommencer, mais bernique, cette fois-là, nous leur sommes tombés sur le poil à la baïonnette et nous leur avons rudement travaillé les côtes, la mienne en est faussée I »
Cependant une discussion très animée s'est élevée au milieu du groupe des officiers d'artillerie.
« Je vous répète qu'ils vont vers la frontière, dit l'un.
— Oh ! mon commandant, regardez la direction dé la poussière : ils en viennent au contraire et se dirigent vers le pont de Novéant.
— Pas du tout, fait un troisième, ce sont des convois qui retournent en Allemagne.
— La poussière ne serait pas si considérable : c*est de la cavalerie et de l'artillerie. »
Sur la droite, en elTet, on aperçoit une longue traînée de poussière, nuée menaçante, qui parait se diriger vers la Moselle.
Un grenadier, celui qui discourait tout à l'heure, examine, lui aussi, ces nuages de poussière; ses yeux valent une lorgnette.
« Ça, dit-il le plus tranquillement du monde, c*est de l'oim^age pour demain. »
Ce grenadier a dit le véritable mot do la situation.
— Cette journée du 17 août se passe dans le plus grand calme. Ua repos de vingt-quatre heures est accordé aux troupes. Les voitures régimentaires sont envoyées à Metz en ravitaillement de vivres et de munitions.
On fait rinveritaire des cantines (caisses des bagages) à officiers morts et Ton procède à la triste exposition de tous les objets (jui vont être vendus à la criée. Tout cela est étendu par terre, sur le gazon. Un officier fait les fonctions de commissaire-priseur. La vente commence.
Une chemise de flanelle. Six paires de chaussettes. Deux caleçons en toile. Les poésies d'Alfred de Musset. Une douzaine de paires de
SaintPrivat (18 août). —En avant de la ferme Saint-Hubert.
gants. Un petit briquet en argent. Une paire de pantoufles. Une carte d'Allemagne.
Une carte ! chose rare ! Aussi les enchères s'élèvent-elles à des prix extravagants ! 51 francs la carte I On avait encore des illusions à ce moment-là ! C'était une carte de l'Allemagne du Nord, excellente pour le Brandebourg et la Poméranie.
Un encrier de poche. Un porte-cigares très bien garni. Une demilivre de chocolat (de chez Marquis, messieurs il est de chez Marquis ! ajoute le commissaire-priseiir). Une lorgnette, une bonne lorgnette. Un caoutchouc. Une paire de revolvers. La Chartreuse de Parme de Stendhal, etc., etc.
**' Garnibr Frerbs, bditkurs. 70
Tous les officiers sont là, rangés en cercle, autour du commissairepriseur, et achètent. Rien de plus triste que cette vente, et cependant, de temps en temps, une plaisanterie éclate et fait rire. On est si bien prêt à mourir pour son propre compte qu'on s'habitue à la mort des autres.
Dans la soirée, nouvelle vente aux enchères. C'est la vente des chevaux de prise appartenant aux escadrons qui ont chargé en avant de la Voie romaine et sur le plateau d'Yron.
Il y a là plusieurs centaines de chevaux prussiens. Le prix minimum est fixé à 50 francs. Les plaisanteries, cette fois, sont tout à fait de saison et vont comme un feu roulant.
Caglîostro, des écuries du marquis d'Herfort, dix ans et demi, se monte et s'attelle, hautes actions, 53 fr. 75.
Amusette, jument de pur sang, par Monarque et Hollande, appartenant à M™' X..., de Paris, sept ans, 117 francs.
Bismarcn, cheval de berline dépareillé, hors d'âge, provenant du haras de Warzin, 62 francs *.
— Les régiments occupés à se reformer, à resserrer les rangs, ne savent rien, absolument rien, de ce qui se passe autour d'eux. On répare le désordre de la tenue, on reprise les habits déchirés et tailladés par les projectiles et les lames allemandes; on rajuste les harnachements, comme on peut, avec des lanières de cuir et des bouts de ficelle.
— Tandis que sur la ligne française les travaux de défense se continuent, les Prussiens prennent rapidement leurs positions de combat.
L'ennemi, d'après les rapports et autres documents allemands, n'ayant pas (et nous le croyons sans peine) considéré la journée du 16 comme pleinement décisive pour lui, a résolu d'attaquer Tarmée française le 18.
A cet effet, pendant toute la journée du 17, il s'occupe de concentrer ses masses et réunit, par des marches convergentes, sept corps d'armée, auxquels vient s'ajouter, dans la soirée, un autre corps (le numéro II) ; ce qui, avec la cavalerie, porte ses forces agissantes à un effectif de deux cent ii^ente mille hommes.
De ces huit corps d'armée, les IP et IIP ainsi que la garde royale prussienne n'ont pas encore combattu. Le roi de Prusse exerce le commandement en personne.