L'Invasion^ par Ludovic Halévy
Du fort Saint-Quentin, on aperçoit distinctement les mouvements des colonnes allemandes. Des avis importants les signalent ; le général Montaudon (1" division du 3« corps), est averti par ses grand'gardes des approches de l'ennemi.
. Il s'empresse d'en informer son chef direct, le maréchal Lebœuf, qui, lui-même, en rend compte au commandant en chef. Mais, comme celui-ci n'a pas voulu croire, le 16, à l'attaque des Allemands en avant de Rézonzille, il se refuse à ajouter foi aux nonibreux rapports qui lui arrivent de toutes parts. Rien, comme on l'a vu, n'est donc modifié dans les dispositions adoptées.
Tandis que le maréchal Bazaine manque ainsi à tous ses devoirs de commandant en chef, après avoir négligé, le 16, la règle de guerre, la plus incontestable, qui prescrit de frapper l'ennemi quand il n'est pas en bonne mesure, le roi de Prusse, le général deMoltkeetleprince Frédéric-Charles dirigent les colonnes allemandes de manière à couper à l'armée française sa ligne de retraite sur Verdun et à la rejeter définitivement dans Metz.
Les dispositions générales d'attaque arrêtées par eux sont les suivantes : à leur gauche, le XII* corps (Saxons) doit, par un grand mouvement tournant, chercher à prendre à revers, en la débordant par Roncourt, la droite française établie à Saint-Privat *. La garde royale doit aussi coopérer à ce mouvement en prenant position en première ligne, en avant des Saxons et en face des troupes de Canrobert.
Les autres corps, formant le centre et la droite de leur ligne, devront n'attaquer que quand ce mouvement de leur aile gauche sera bien dessiné et jusque-là se borner à canonner la ligne française.
Le général de Moltke et le roi de Prusse étaient arrivés, on s'en souvient, le 16 au soir, sur les hauteurs en arrière de Flavigny»
Après un rapide examen du champ de bataille, le grand état-major allemand avait aussitôt arrêté les premières dispositions, qui furent modifiées le 17 au matin, lorsque l'on eut l'assurance que les Français se mettaient en retraite. Des reconnaissances envoyées sur leurs traces transmettaient au fur et à mesure les renseignements et amenaient des changements successifs. Le général de Moltke, le prince Frédéric-
]. Un mouvement tournant et un mouvement de conversion sont deux.
Dans le mouvement towmant^ on se porte sur les derrières ou le flanc d'une des ailes de l'ennemi en le débordAut, abstraction faite de la direction suivie et de la formation employée pour cela.
Dans la eonversionf qui n'est, en somme, pour la grande tactique que l'ancien ordre oblique, une troupe en déborde une autre qui lui est opposée, sans que les deux fronts adverses cessent de se regarder, par conséquent dans l'ordre déployé.
Comme on le voit, dans le cas du mouvement totamant, c'est l'ordre de marche qui est le moyen d« manœuvre. Dans la conversion, c'est un simple pivotement sur l'une des ailes de la ligne, qui ne change pas le dispositif de Tordre de bataille.
Oiarles et le général von Steinmetz se réunirent plusieurs fois, pour discuter et arrêter les détails de l'opération.
Dans la nuit du 17 au 18, les renseignements les plus complets sont envoyés par le roi, et le prince Frédéric-Charles adresse aux chefs de corps les ordres suivants :
!• Au commandant du IX^ corps (général von Manstein) : « Le corps de la garde reçoit Tordre de marcher sur Amanvillers par Vemeville, afin d'attaquer Taile droite ennemie, si elle la rencontre. Dans le cas où la ligue française s'étendrait vers le nord, au delà du front du IX* corps, éviter tout engagement sérieux, jusqu'à ce que la garde ait attaqué par Amanvillers. »
2" Au commandant en chef de la garde (prince de Wurtemberg) : « L'ennemi semble s'être formé en bataille sur les hauteurs du bois de Vaux, vers Leîpsick. Le corps de la garde accélérera sa marche, passera par Vemeville jusqu'à Amanvillers et attaquera vigoureusement l'aile droite de l'ennemi. Le IX* corps doit se porter en même temps contre la Folie. La garde pourra prendre également par Habonville. Le XII' corps a ordre de marcher sur Sainte-Marie. »
3" Au commandant du XIP corps (prince royal de Saxe) : « Le XII* corps marchera sur Sainte-Marie-aux-Chênes, en se faisant couvrir par de la cavalerie vers Briey, et au delà de Conflans, et en poussant, s'il est possible, des cavaliers jusque dans la vallée de la Moselle, pour y couper le chemin de fer et le télégraphe de Thionville. Le 18, vers midi et demi, les Vir, VIII% IX' corps et la garde attaqueront l'ennemi, qui est en position de Leipsick au bois de Vaux. Ils seront soutenus en seconde ligne par les IIP, X% XII' et II» corps. »
(Nous avons déjà dit que le IP corps ne devait pas prendre part à la bataille du 18. Le général von Fransecki, qui le commandait, demanda au roi l'autorisation de marcher. Elle lui fut accordée. A deux heures du matin, le IP corps quitta donc Pont-à- Mousson, et arriva à Bruxières (au sud de Mars-la-Tour) vers onze heures, après une marche d'environ trente kilomètres.)
4* Au commandant du -Y» corps (von Voigts-Rhetz) : <* L'ennemi est en position sur les hauteurs de Leipsick et du bois de Vaux. Il y sera attaqué aujourd'hui, savoir : par Ja garde, par Amanvillers; par le IX' corps, par la Folie; de front, par les VIP et VHP corps. Les corps suivants avanceront en deuxième ligne en soutien de la première : le XIP corps sur Sainte-Marie, le X« corps sur Saint-Ail, le IIP sur Verneville, le IP corps sur Rézonville. »
En résumé, contre la gauche française, l'ennemi dispose de trois
corps, dont un en réserve; contre la droite, de cinq corps, dont trois en seconde ligne.
Cette simple énumération des forces montre, dès Tabord, que c'est
Marche de flanc exécutée le 18 août aa matin par Tannée allemande devant les lignes d'Amanvillers
contre notre droite que va porter le principal effort. Pour les Prussiens Gn effet, le but poursuivi, c'est d'empêcher notre retraite de Metz sur ^'erdun; c'est pour retarder ce mouvement que le 14, à Borny, le géné- ^^\ von Goltz a attaqué notre 3* corps; c'est pour nous disputer la route
de Rézonville à Verdun que la bataille de Rézonville a été livrée le 16; c'est enfin pour nous enlever la seule route qui nous permette de nous rabattre vers l'ouest, celle de Briey, que les Allemands vont engager cette action, la plus meurtrière de cette sanglante campagne, pour laquelle ils mettent en ligne près de deux cent cinquante mille hommes (chaque corps prussien est fort de trente à trente-cinq mille hommes).
Le roi Guillaume, témoin pour la première fois dune de ces tueries d'Allemands et de Français dont il est Tartisan, se tient sur l'arrièrescène, à Gravelotte, à la tête de quelques troupes d'élite.
L'ensemble des forces teutonnes, on le sait, monte à plus de deux cent cinquante mille hommes, la fleur en grande partie de Tarmée allemande; nous en avons, de notre côté, à peine cent vingt mille!
— Le 17 à la nuit, l'armée française occupe enfin ses positions des lignes d'Amanvillers. Les bivouacs établis en étages sur les flancs du plateau de Rozérieulles, à la lisière des bois, étincellent de milliers de feux; leur éclat produit un efl'et magique au milieu de la profonde obscurité qui les environne. A cette clarté, un peuple de soldats s'agite, cuisinant et se chaulTant.
Le souper est bientôt expédié avec un appétit d'affamés; puis, le café pris et la pipe fumée, on se glisse de très bonne heure sous les tentes et on se livre enfin à la volupté d'un repos bien gagné.
La nuit du 17 au 18 est d'abord assez calme; mais, vers une heure du matin, alors que nos braves troupiers dorment à poings fermés, presque toute l'armée est éveillée par une alerte des plus vives.
D'abord lointain, confus et faible, le cri : « Aux armes! » parti d'Amanvillers se rapproche du Point-du-Jour, où il arrive à être formidable, répété par chaque sentinelle avec violence. Alerte extrêmement sérieuse.
Les vedettes n'ont, hélas I que trop bien vu. Les Jiois placés en avant de nos lignes se remplissent de Prussiens.
Aussitôt les sonneries se font entendre dans la nuit noire. Les hommes sortant de leurs tentes se précipitent sur leurs faisceaux dans les tenues les plus incorrectes. Quelques coups de fusil retentissent.
Tout le monde est attentif. Les officiers recommandent aux hommes d'être calmes et de ne pas faire feu sans savoir pourquoi. L'oreille tendue dans la direction des bois de la Cusse et des Génivaux, on cherche avidement à distinguer les bruits confus qui arrivent dans le silence de la nuit : roulements de caissons, piétinements de chevaux, sonneries lointaines du clairon.
Pas d'ordre. On ne bouge pas.
Au bout d'un quart d'heure, on s'aperçoit qu'il n'y a rien à craindre. Peu à peu le calme s'est rétabli. Les hommes replacent leurs armes où ils les ont trouvées en se répétant les uns aux autres : « Il n'y a rienl II n'y arien! »
Ce nouveau cri, fort à gauche, va en se perdant par degrés et successivement jusqu'au point de départ du pi^emier cri : «f Aux armes! » On ne saurait mieux comparer cet effet, la nuit, qu'à une vague qui, partie du large, vient échouer à la plage pour retourner à l'endroit d'où elle est venue et disparaître.
On se rejette sous la tente, tout botté et tout sanglé. De mauvais plaisants promettent une seconde alerte pour le reste de la nuit.
Effectivement, à deux heures du matin, nouvel appel aux armes; chacun se lève malgré son incrédulité. La nuit est chaude et étoîlée. Au bout d'un instant, on se recouche de nouveau.