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CHAPITRE XXIX

Le matin avant la bataille.

La matinée du 18 août. — La diane. — Départ des voitures régimentaires pour Metz.

— Les troupes allemandes se metter>ten mouvement. — Leur aspect. — Diversité d*uniformes et de drjpeaux. — Huit cnrps n'armée allcmatids. — Deux cent cinquante mille Allemands contro cent vingt mille Français. — Premiers mouvements de l'ennemi. — Tâtonnements. — Reconnaissances de la cavalerie Française. — Les éclaireurs ennemis. -- Reconnaissance du 2« chasseurs d'Afrique sur Montois. — Chcvau-Iéi,'^!' saxon fait prisonnier. — Reconiiaissance du 2« chasseurs de France au delà de Sainte-Marie-aux-Chônes. — L'ennemi s'avance fian-î la vallée de l'Orne. — Reconnaissance des tiragons de Clôrambault, du 3« chasseurs de France et du 7* hussards. — Les maréciiaiix Bazaine et Lebœuf sont avertis. — Reconnaissance du capitaine Danloux» du 2* dragons, le 17 au soir. — Rencontre d'une amltu'ance. — ÉLablissement de batteries prussiennes à Gravelotte. — Mouvements des colonnes allemandes en arrière de Gravelotte. — Une réponse de Bazaine. — Les Prussiens entrent dans le bois des Génivaux. — Formation des lignes françaises, établissement de tranchées-abris et d'épiulemenis. —Engagement, c'ès quatre heures du matin, des grand'gardcs du 2» corps. — Formation de la hriga<ie de Leielier-Valazé.

— La 9* compagnie de sapeurs du 3» du génie met la ferme du Point-du-Jouren état de. défense. -^ L'ennemi débouche des bois. — Marche dos Allemands vers notre droite. — L'action est imminente. — L*enncmi à Vallcroy. — L'ennemi à Verneville. — L'artillerie du IX» corps allemand s'établit en avant

de Champenois. — Inaction coupable de Bazaine. ^ Sa négligence à reconnaître le terrain. — Absence d*ordres et de direction. — Ordre confus donné à Bourbaki. — L'armée français 3 attend Tattaque de^ Allemands.

Le 18 août, au point du jour, la diane réveille nos troupes sur les plateaux de RozérieuIIes et de Saiût-Privat, où elles ont passé la nuit; toutes ces allègres fanfares de tambours et de clairons, ces aubades de trompettes s'élevant en symphonies des bois d'alentour, rappellent la perspective de la réalité. Or, cette perspective est un combat, qui ne peut même tarder au delà de la matinée; car notre armée a toujours affaire aux deux flambeaux des troupes prussiennes, à von Steinmetz et au prince Frédéric-Charles, opérant de concert.

Un gai et chaud soleil vient raminer les corps et les esprits, et chacun se laisse aller à Toubli des fatigues des jours précédents et de l'insomnie de la dernière nuit. On se réorganise peu à peu. La décision au rapport du 18 au matin prescrit le départ, si on n'est pas attaqué.

Les colonels préparent leur travail de propositions pour les récompenses à faire décerner à ceux qui se sont le plus signalés dans les épreuves de la journée du 16.

Vers huit heures du matin, Tordre est donné par les commandants de corps d'armée de mettre à la disposition de l'intendance toutes les voitures régimentaires servant au transport des bagages des officiers pour aller à Metz chercher des vivres de campagne.

Le rassemblement de ces voitures se fait difficilement et le convoi ne se met en marche qu'à onze heures, sous la protection de détachements de cavalerie. Ces détachements accompagnent aussi les prolonges d'ailillerie, qui vont prendre à Metz un ravitaillement de munitions. Tous les bagages sont laissés sur place.

On ne s'attend donc pas à une bataille pour ce jour-là. On pense, au contraire, qu'après le retour de ce convoi Tarmée française reprendra son mouvement de retraite sur Verdun par les routes de Briey et de Thionville.

A neuf heures, la cavalerie reçoit Tordre de tenir les chevaux sellés et chargés, sans, toutefois, abattre les tentes.

On déjeune à la hâte.

— Il s'est enfin levé, ce jour fatal qui aurait dû éclairer une victoire delà France et qui n'éclaira qu'une retraite.

Dès quatre heures, le mouvement des forces allemandes commence vers le nord. De ce moment jusqu'à six heures, suivant la place où elles ont bivouaqué, ces forces se mettent en mouvement. Les troupes fran-

Soldat du génie de la garde royale prussienne.

çaises ayant pivoté sur leur gauche pour former une ligne au sommet du plateau de Rozérieulles, les corps allemands pivotent sur leur droite pour venir se déployer devant elles.

Le prince Frédéric-Charles passe les troupes rapidement en revue et se met à la tète du III* corps : il doit commander Taile gauche de l'armée allemande, tandis que le général von Steinmetz dirigera la droite.

Aussi loin que la vue peut s'étendre, la campagne est couverte de bataillons allemands; une innombrable artillerie sillonne les routes et même les sentiers impraticables en apparence; la cavalerie couvre les champs; l'infanterie, dans son ordre immuable, défile en bandes

*** Oarnirr Frères, kditbors. 71

étroites sur Tun des côtés des routes pour laisser le passage libre aux canons, aux caissons, aux fourgons, aux charrettes réquisitionnées, aux voitures d'ambulance.

Quelle diversité d'uniformes! Chasseurs saxons avec la crinière noire rattachée sur le côté du petit shako à étoile d'argent, Prussiens avec le casque en pointe à cuir bouilli, Hessois portant le léopard comme cimier, uhlans noirs, cuirassiers blancs, houzards rouges, fourmillent sur les routes et se répandent dans la campagne.

C'est la première bataille où vont figurer des contingents de presque toute TAllemagne. Les drapeaux qui flottent au-dessus des régiments indiquent leur nationalité.

Ici, Ton voit le drapeau noir et blanc de la Prusse, blanc comnne un linceul et noir comme la nuit, ou le drapeau de la Confédération du Nord, noir, blanc et rouge, mêlant aux funèbres couleurs prussiennes la teinte éclatante du sang; là, ondulent la banderole blanche et verte de la Saxe, le pennon blanc et rouge de Hesse, puis les enseignes variées de Mecklembourg, de Brunswick, du grand-duché d'Oldenbourg et des villes hanséatiques.

Les sons majestueux d une musique lente et grave marquent le pas de ces bataillons, sur lesquels planent les sombres dieux de la guerre.

Cinq corps d'armée allemands et deux divisions de cavalerie doivent former les lignes de bataille; les IIP et X* corps et deux divisions de cavalerie, décimés dans TatTaire du 16, ont reçu, on le sait, l'ordre de se tenir en arrière, comme troupes de réserve.

Le II* corps presse le pas, pour venir appuyer au sud les III* et X*. C'est une masse de plus de deux cent cinquante mille hommes qui s'ébranle, traînant avec elle huit cent vingt-deux pièces d'artillerie.

Ces divers corps devraient former un ensemble de deux cent soixante-dix mille hommes, mais trente mille envahisseurs ont été tués ou blessés dans les combats précédents : huit mille à Spickeren, cinq mille à Borny et dix-sept mille à Rézonville.

A six heures du matin, le roi Guillaume arrive de Pont-à-Mousson, où il a passé la nuit, et s'établit sur les buttes de Flavigny pour prendre, le commandement suprême de l'armée; il est accompagné du général de Moltke.

C'est contre la droite française que doit se porter l'effort principal des Allemands. L'armée prussienne devra, en effet, enlever, sous le feu des batteries françaises, le plateau en pente douce qui s'élève de Saint-Ail et de Sainte-Marie-aux-Chênes jusqu'à Saint-Privat-la-Mon-

tagne, sur une longueur de deux kilomètres; arrivée au sommet du plateau, elle sera maltresse de la route de Metz à Briey.

A six heures du matin, les Saxons du XII« corps se sont dirigés vers Jarny ; des détachements de cavalerie éclairent dans toutes les directions; la 23* division d'infanterie tient la tête, la 24* est en seconde ligne, la réserve d'artillerie du corps suit.

La garde royale, sous les ordres du prince Auguste de Wurtemberg, s'avance en arrière du XIP corps; afin d'éviter l'encombrement, elle ne s'ébranle qu'à neuf heures; son objectif est Doncourt, à droite du XII" corps.

Le IX* corps doit gagner Saint-Marcel. A huit heures et demie du matin, il atteint la route d'Étain et fait halte.

A dix heures du matin, le prince Frédéric-Charles, averti que les Français ont abandonné la route d'Étain-Gonflans et qu'ils ont pris position sur le plateau d'Amanvlllers, prescrit aux trois corps (XII% garde et IX') un changement de direction à droite, de façon à faire face au plateau; Verneville et la Folie sont indiqués au IX' corps; la garde servira de soutien au IX* corps; les Saxons (XII* corps) marcheront sur Batilly.

— Chose étonnante ! ce jour-là, notre armée ne fut pas surprise I J'entends l'armée, car .le maréchal Bazaine, très occupé, paralt-il, à Plappeville, à vérifier des comptes, fut surpris, lui, d'entendre retentir tout à coup, vers onze heures du matin, une canonnade diabolique.

De grand matin, nos reconnaissances de cavalerie ont parcouru la lisière des bois et les villages environnants; elles ont signalé la présence de nombreux éclaireurs prussiens.

En face de notre 6* corps, des cavaliers ennemis se montrent, à Montois, à Auboué et à Saint-Ail.

A sept heures, des détachements composés chacun de quatre cavaliers et un brigadier sont envoyés autour de Saint-Privat, dans toutes les directions.

A neuf heures, le boute-selle est sonné au bivouac de la cavalerie du & corps, qui se compose seulement du 2* chasseurs d'Afrique et du 2* chasseurs de France. Ces deux régiments sont aussitôt achevai. Les généraux du Barail et de Bruchard hâtent le départ.

Les chasseurs d'Afrique se dirigent rapidement vers Montoïs ; les éclaireurs allemands, coiffés du casque en cuir à haute chenille noire et portant l'uniforme bleu de ciel galonné de blanc, fuient à leur approche : ce sont des cavaliers saxons du 1" régiment de chcvau- légers de la garde royale; mais un do ces cavaliers est fait prisonnier près du

village de Roncourt; aux renseignements qui lui sont demandés, il répond qu'il n'en peut donner aucun, attendu que, depuis Mayence, il n'a pas vu son corps d'armée ; il sait cependant que, près des escadrons d'éclaireurs, vient toujours une force considérable, et, pour lui, l'armée prussienne n'est pas éloignée.

Le 2' chasseurs de France, de son côté, guidé par un paysan en blouse bleue, envoyé par le maire de Sainte-Marie-aux-Chènes, qui chemine sur un cheval nu à côté du colonel Pelletier, dirige sa reconnaissance sur Sainte-Marie-aux-Chènes.

Entre ce dernier village et Auboué, la colonne atteint la route de Briey, puis se jette à gauche dans des terrains très accidentés. Des pelotons du ^^ escadron sont envoyés en ôclaireurs dans la direction de Cornville et du bois de Rondeseille.

Après avoir traversé les flancs et le fond d'un ravin, le 2" chasseurs de France fait halte sur un plateau d'où Ton découvre tout le pays environnant. Le paysan qui sert de guide indique alors au colonel Pelletier les villages de Serry et de Moineville, situés sur la rive droite de l'Orne, et qui fourmillent de casques à pointe.

En outre, les éclaircurs se replient sur le gros de la colonne et annoncent que des masses prussiennes s'avancent du côté de Batilly. Le régiment se replie et rentre dans Saint-Privjat, faisant évacuer, sur son passage, tous les villages envahis par les maraudeurs du 6' corps.

Le sous-lieutenant Fongond est laissé avec son peloton en observation à Sainte-Marie-aux-Chênes, que quelques cavaliers saxons viennent déjà de visiter.

— A doux heures du matin, la division de dragons du général de Cléraml)ault (3« corps) a envoyé en reconnaissance tous ses pelotons d'éclaircurs, qui signalent sur toute la ligne un mouvement de l'ennemi se formant en bataille sur notre front.

Comme le 14, les Prussiens sortent des bois et des villages afin de réunir leur ligne.

Dès cinq heures du matin, les maréchaux Bazaine et Lebœuf sont prévenus; ce dernier croit tout d'abord à un mouvement de retraite de la part des Allemands. Le général Changarnier croit aussi à ce mouvement. Tous les pelotons de dragons sont rentrés à six lieures, ainsi que les 6* et 2" escadrons du 3« chasseurs de France qui ont battu l'estrade en avant de la ferme de Lcipsick et rendent également compte de la marche de Tennomi.

Vers huit heures, la division de Clérambault monte vivement à cheval, par alerte.

A neuf heures, elle prend un premier emplacement vers rentrée du défilé de Châtel-Saint-Germain et fait face à la ferme de Moscou. Cet emplacement est indiqué : « L'Arbre mort. » La formation de la division de dragons est en échelons de régiment.

De son côté, le 1" escadron du 7* hussards opère une reconnaissance dans la direction de Gravelotte et signale au retour un mouvement considérable de troupes ennemies.

Toutes ces pointes de cavalerie, comme on le voit, constatent unanimement que l'ennemi, débouchant à la fois de notre extrême droite et de notre extrême gauche, vient compléter Tinvestissement de notre ligne sur Gravelotte, qui parait être le centre de ces deux conversions.

— Déjà, la veille au soir, le maréchal Lebœuf a été averti de la marche en avant de Tennemi. Le 17 août, en effet, vers huit heures du soir, une reconnaissance d'éclaireurs du 2* dragons, commandée par le capitaine Danloux, envoyée sur Gravelotte, a rencontré une ambulance fran(;aise qui retournait à Metz. Les médecins racontent à cet officier qu'un colonel prussien est venu renvoyer cette ambulance de la ferme de Mogador, où elle était établie, affirmant qu'il était obligé de construire une batterie à Gravelotte et que, par conséquent, il ne pouvait laisser aucun blessé dans un aussi dangereux voisinage. Ce renseignement a été porté à dix heures du soir au maréchal Lebœuf, qui Ta aussitôt communiqué au maréchal Bazaine.

— Le 18, à sept heures du matin, on aperçoit du quartier général du 3» corps de grandes colonnes ennemies qui, marchant déployées dans les plaines basses situées en arrière de Gravelotte, se dirigent de gauche à droite, en faisant un grand mouvement de conversion ; d'autres troupes nombreuses, à Tuniforme sombre et au casque éiincelant, sortent du bois de Vaux.

Frappé de cette marche qu'il distingue à grande distance, le maréchal Lebœuf en prévient immédiatement le maréchal Bazaine, qui répond « de s'établir solidement sur la position et de la conserver à tout prix ».

, A neuf heures du matin, le maréchal Lebœuf renouvelle son avertissement.

En effet, vers huit heures, alors que nos troupes attendaient, l'arme au pied, sur le plateau de Rozérieulles, ne voyant devant elles que le ravin escarpé de la Mance dont le versant qui leur fait face est couronné par les arbres touffus du bois des Génivaux, sur une longueur de plus d'une lieue, -— nos troupes, disons-nous, ont aperçu tout à coup

une sorte de grouillement sous les taillis. La base des arbres devient plus noire, puis des milliers de points brillants sont apparus.

Ce sont les Prussiens qui établissent leurs lignes de bataille. Nos troupes prennent les armes et essayent en vain d'incendier le bois des Génivaux.

De huit heures et demie à neuf heures et demie, les lignes françaises se forment; l'on construit des tranchées-abris pour placer des troupes en avant de Tartillerle du 3* corps, qui forme une énorme batterie s'étendant, suivant la crête du plateau, presque parallèlement à Tancienne Voie romaine.

De son côté, le 1" escadron du 10' chasseurs à cheval a pris position vers huit heures du matin, en arrière et à environ quatre cents mètres de TAr&re mort, le dos tourné au bois de Châtel-Saint-Germain, et y établit son bivouac à côté des dragons de la division de Cléranibault, avec ordre de se tenir prêt à marcher.

Bientôt nos chasseurs aperçoivent distinctement des colonnes prussiennes, qui suivent la route de Verdun et se rabattent sur Verneville.

A neuf heures on sonne à cheval : en môme temps on sonne la distribution. Dragons et chasseurs reçoivent pour quatre jours de lard et de biscuit.

-— Dès quatre heures du matin, les grand'gardes du 2* corps ont commencé à tirailler et ont prévenu que des forces considérables commençaient à défiler devant elles.

Au jour, on signale de forts mouvements de troupes ennemies du côté des villages de Vaux et d'Ars-sur-Moselle. Au moyen des ponts de ces derniers villages, les Prussiens communiquent avec une extrême facilité d'une rive à l'autre de la Moselle.

A cinq heures du matin, la brigade Letelier-Valazé (division Vergé) s'apprête au combat.

Le 1*^ bataillon du 32* de ligne (colonel Merle) est déployé en tirailleurs, en arrière d'une chaussée qui couvre le front du régiment. Deux compagnies sont envoyées en grand'garde tout près des positions occupées par l'ennemi.

Les 2* et 3" bataillons de ce régiment, formés en colonnes serrées par division, sont portés en arrière et placés en réserve.

Le hh" de ligne s'est déployé, moins quelques compagnies conservées en réserve, le long de la route de Verdun, à gauche de la ferme du Point-du-Jour, formant l'extrême gauche de la ligne de bataille.

Ce régiment a, ù sa droite, le 3° bataillon de chasseurs à pied et

les 5« et 6* batteries du 5« d'artillei'ie, qui, ayant leur gauche au Pointdu-Jour, s'étendent dans la direction de la ferme de Moscou. Dès le matin, des corvées sont envoyées aux grand' gardes, pour la construction des tranchées-abris, le barrage et la destruction de la route de Gravelotte. En même temps la 9* compagnie de sapeurs du 3* régiment du génie (capitaine Bonnal) commence à construire un petit retranchement entre les deux corps de bâtiment de la ferme du Point-du-Jour pour abriter les compagnies du 3« bataillon de chasseurs, qui doivent servir de soutien aux batteries placées en cas d'attaque.

A dix heures et demie, les grand'gardes de la brigade Letelier- Valazé sont obligées de reculer et de venir s'appuyer sur leurs propres régiments (3* l)ataillon de chasseurs, 32* et 55* de ligne).

— Depuis le matin du 18, le mouvement en avant de l'ennemi n'a pas cessé un seul instant ; de nombreuses colonnes prussiennes défilent sans discontinuer sous les yeux des soldats du général Frossard et se portent de leur droite vers leur gauche. Elles débouchent des bois de Vaux, des Ognons et de Vionville sur différents points, prenant toutes la même direction vers le nord, hors de portée de nos batteries.

Les premières colonnes se sont dirigées sur Gravelotte et l'ont dépassé sans s'y arrêter. Elles sont venues se masser derrière le bois de la Mance et celui des Génivaux. Leurs éclaireurs n'ont pas encore dépassé la Mance.

L'artillerie s'est arrêtée en formation de rassemblement, très en vue, à hauteur de Gravelotte, mais hors de portée.

Plus de deux heures s'écoulent dans ces conditions sans qu'un coup de fusil soit tiré.

La bataille ne s'engage pas encore.

Les colonnes ennemies continuent sans cesse à se porter vers la droite de l'armée française (il en arrivera ainsi jusqu'à sept heures du soir) et prennent successivement les emplacements qui leur ont été assignés.

Une grande action est imminente. Elle ne peut faire doute pour qui veut voir et réfléchir. Les rapports des colonels du 2* corps sont concluants. Les forces qu'ils ont devant eux ne sont qu'un masque destiné à couvrir et à protéger le mouvement général de l'armée prussienne, dont le principal effort va se porter à notre extrême droite, contre le 6* corps, que commande Ganrobert.

— A dix heures et quart du matin, le maréchal a informé le commandant en chef de l'apparition de quelques troupes ennemies à Valleroy; des paysans venus au quartier général du 6* corps annon-

cent que les bois sont garnis de troupes allemandes dont le nombre augmente depuis la veille au soir, et que Tennemi n*a fait aucun feu de bivouac pour ne pas trahir sa présence.

— Pendant la matinée dû 18, tout d'abord on ne signale rien d'inquiétant au 4* corps. La sécurité surce'poînt parait tellement complète, qu'une crête qui se trouve à quinze cents mètres au sud-ouest d'Amanvillers n'est pas même occupée par une grand'garde, bien qu'on puisse de cet endroit observer les bois de la Cusse et des Grénivaux.

Vers neuf heures du matin, on aperçoit dans la plaine qui s'étend en avant et à gauche d'Amanvilters des nuages de poussière, produits évidemment par des troupes en marche. Est-ce l'armée allemande ou un corps français qui est en marche?

La quiétude dans laquelle restent les camps français fait penser 'que la dernière supposition est la vraie. Elle ne sera que trop tôt et trop malheureusement démentie.

Cependant, le cantinier du 5* bataillon de chasseurs (division Grenier, 4* corps), parti depuis la veille pour aller s'approvisionner à Moulins-lès-Metz, eu il a passé la nuit, affirme, lorsqu'il rentre au camp vers dix heures, qu'il a vu très distinctement de fortes colonnes prussiennes en marche du côté de Saint-Mai*cel et de Doncourt-en- Jarnisy.

En même temps, quelques hommes du 64* de ligne, qui, trompant la surveillance des avant-postes de Champenois et de TEnvie, sont allés jusqu'à Verneyille, reviennent en toute hâte, serrés dé près, disent-ils, par des dragons prussiens.

Un instant, on croit à une fausse alerte.

Il n'en est rien, malheureusement : c'est Tavant-garde du IX' corps prussien, qui, vers dix heures, est venue occuper Verneville, d'où bientôt partiront les premiers coups de cette lutte formidable. Les Français ayant, dès la veille, abandonné ce village, l'avant-garde allemande y entre sans coup férir. Elle aperçoit alors devant elle une partie de notre camp, sur les hauteurs d'Amanvillers et de Montigny-la- Grange.

Ne voyant, devant lui, aucun préparatif sérieux de défense, le général von Manstein prend rapidement ses dispositions pour commencer l'action et fait avancer l'artillerie de la 18' division jusque sur une butte qui domine la ferme de Champenois.

— Pendant ce temps, le maréchal Bazaine est resté tranquillement à son quartier général de Plappeville et ne parait nullement se douter de Torage terrible qui va s'abattre sur lui et sur ses troupes.

Garde du corps da roi de Prusse.

Dès le matin, cependant, et comme on Ta vu, il a été avisé de rapproche des colonnes ennemies. Les renseignements successivement envoyés par les commandants des 3- et 6* corps, depuis dix heures du matin, ne peuvent lui laisser aucun doute sur l'imminence d'une attaque sérieuse, ni môme sur le point principalement menacé.

L'ennemi, en effet, défile en masses profondes en avant des positions de l'armée française, en se portant de la gauche à la droite. C'est la droite française que, par une manœuvre facile à prévoir, les Allemands prennent pour objectif, afin de couper au maréchal la route de Briey, la seule communication que celui-ci conserve encore avec l'Est.

""•^^ GaRMISA Fr.SSKS, rpiTBURS. 72

A l'approche d'une lutte formidable, quand l'ennemi, considérablement renforcé, va tenter un dernier effort pour achever l'œuvre commencée par les batailles du 14 et du 16 août, Bazaine ne juge pas à propos de visiter le terrain, ni de parcourir les positions sur lesquelles il a établi son armée pour y recevoir le combat.

Plus tard, il est vrai, il a déclaré qu'il connaissait le terrain et qu'il avait passé une partie de la matinée du 18, sur une hauteur, entre les fermes de Moscou et de Leipsick, à observer les mouvements de l'ennemi.

Le maréchal parait ici confondre la matinée du 18 et celle du 17, où, en se portant de Gravelotte à Plappeville, il s'arrêta, en effet, quelques instants auprès de ces fermes, à voir défiler plusieurs régiments d'infanterie.

D'ailleurs, en raison de l'étendue de la ligne comme de la configuration du terrain mamelonné et coupé de bois qu'occupaient ses troupes, le commandant en chef, placé entre les fermes de Moscou et de Leipsick, ne pouvait découvrir les emplacements des 2* et 3» corps et ne voyait nullement sa droite, clef de la position, par où il annonçait à l'empereur qu'il devait déboucher le lendemain.

Puisqu'il prévoyait une bataille défensive, pourquoi ne pas parcourir, en l'examinant dans ses détails topographiques, le théâtre où elle devait s'engager, afin de reconnaître les points faibles et de prendre les dispositions pour en augmenter les défenses naturelles?

S'il eût agi ainsi, son coup d'œil militaire et son expérience auraient reconnu tout de suite que la position de l'armée, très solide à la gauche, suffisamment forte au centre, n'offrait plus à la droite d'autre avantage que celui de dominer sensiblement le terrain en avant, sans présenter, ni sur le front, ni sur le flanc du 6* corps, d'obstacle de nature à arrêter les mouvements de l'ennemi,

C'est vers sa droite, point à la fois le plus faible et le plus important de sa ligne de bataille, que se seraient alors tournées ses principales préoccupations ; c'est dans cette direction qu'il eût dû masser ses réserves d'artillerie, d'infanterie et de cavalerie, au lieu de les laisser inutiles derrière sa gauche.

Et s'il eût agi ainsi, n'avons-nous pas le droit de supposer que cet emploi judicieux de ses forces dans cette journée mémorable du 18 août 1870, eût exercé, sans aucun doute, une influence décisive sur l'issue de la bataille?

Au contraire, pendant cette matinée du 18, Bazaine demeure tranquillement à son quartier général, sans voir aucun des commandants

de corps d'armée, sans donner aucune instruction en vue des redoutables éventualités qui se préparent et dont il vient d'être prévenu.

Cependant, vers dix heures, il envoie un de ses officiers d'ordonnance, le capitaine de Mornay-Soult, prévenir le général Bourbaki, commandant la garde impériale, qu'il le laisse libre de ses mouvements et d'engager ses réserves, comme il le jugera convenable.

Mais, comment le général Bourbaki, placé en arrière du théâtre de l'action, ignorant la marche de la lutte, manquant de ces renseignements précis, qui sont adressés au général en chef et qui lui permettent de reconstituer toutes les phases du combat, va-t-il pouvoir s'éclairer, prendre une résolution mûrement réfléchie?

« Je ne comprenais cette liberté, a dit plus tard le général Bourbaki, que dans un sens très relatif, car ce n'est pas la coutume qu'il en soit ainsi. »

Toutefois, malgré la coupable indifférence du commandant en chef, sur toute la ligne de l)ataille française, on se met partout en mesure et l'on attend.

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